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05 juillet 2008  

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"Le siège d'Orléans et Jeanne d'Arc 1428-1429"
par Henri Baraude - 1906-07

II - Orléans en 1417

  La ville d'Orléans (on disait Orliens), assise sur la rive droite de la Loire, se composait de la cité proprement dite, enclose de murailles, et des faubourgs. Un pont sur le fleuve la mettait en communication avec un faubourg sur la rive gauche et la Sologne.
  Les murailles s'élevaient sur l'ancienne enceinte de la ville romaine, détruite par les Normands en 865 et reconstruite par l'évêque Gauthier en 885 sur les mêmes fondations. Les fronts est, nord, et la plus grande partie du front sud, sur la Loire, étaient tels qu'on les avait édifiés à cette époque. On retrouve aujourd'hui de nombreux vestiges de soubassements des murs romains, où les cordons de briques alternaient avec la pierre, suivant le mode de construction en usage surtout pendant les trois derniers siècles de l'Empire.
  La portion nord-ouest, ouest, et une partie du front sud, dataient de 1345.
Au IIIe siècle, l'empereur Aurélien (274) entoura Orléans (civitas Aurelianorum) d'un mur. Cette enceinte affectait la forme d'un parallélogramme de 550 mètres environ sur 480. Elle était percée de quatre portes et défendue par trente et une tours.
  La population de la cité commerçante s'accrut rapidement. Elle étouffait dans ses murailles, et bientôt un bourg se forma vers l'ouest, prenant chaque année plus d'importance. On lui donnait le nom d'Avenum, que l'on a traduit par Avignon. Il existe actuellement une rue qui porte ce nom.
  Au IXe siècle, les Normands pillèrent ce bourg en même temps qu'Orléans.
Or, en l'an 885, Gauthier, évêque de la ville, ayant employé la plus grande partie de ses biens, considérables, à la reconstruction des murailles, il parait probable qu'à la même époque on fortifia le bourg d'Avenum.
  Cette petite place se trouvait si rapprochée de la ville, qu'entre les deux fossés il n'y avait d'espace que pour une route (la rue Sainte-Catherine actuelle).
  Cependant, les Normands continuèrent leurs incursions, et, au début du Xe siècle (910), un fait miraculeux se produisit, lequel fit donner à l'église Saint Paul, alors paroisse d'Avenum, le titre de Notre-Dame des Miracles.
Des païens, conte la légende, assiégeaient Avenum. Tous les efforts pour resister devenaient inutiles, les ennemis se préparaient à donner l'assaut, et la prise de la ville entraînait le pillage, l'incendie, le massacre de tous les habitants. Pleins d'angoisse et de terreur, les assiégés se portent en foule à l'église du Bourg, pour implorer le secours du Très-Haut.
  Une statue en bois de la Vierge Marie ornait le maître autel. Mu par une inspiration divine, un des assistants s'avance, s'empare de l'image, et, l'élevant dans ses bras, la porte sur le rempart suivi de la foule de ses concitoyens. Là, s'abritant derrière elle, il lance des traits aux assiégeants, et tente de ranimer l'ardeur des défenseurs. Mais un ennemi, habile archer, plein de colère, l'accable d'outrages et de défis, et, s'écriant que cette vaine image ne saura le garantir de la mort, il lance adroitement un trait. La flèche vole, siffle, et frisant la statue va frapper le soldat, lorsque, ô prodige ! la Vierge soudain écarte le genou, garantit son défenseur et reçoit le dard, qui s'enfonce profondément. A la vue du miracle, les assaillants demeurent frappés de stupeur, tandis que la confiance renaît dans le cœur des habitants. Le combat reprend avec furie, et les païens effrayés s'enfuient en désordre. On reporta la statue en grande pompe à l'église paroissiale, et vainement on essaya d'arracher le trait. Des témoins, plusieurs siècles après, affirment l'avoir vu fiché dans le genou. La statue fut brûlée pendant les guerres de religion.
  Cette naïve légende, si pleine de poésie et de charme, comme toutes celles qu'inventa le moyen âge, nous est parvenue sans qu'on puisse connaître le fond de verité sur lequel elle repose.
  Elle demeure précieuse, parce qu'elle etablit assez approximativement la construction de l'enceinte d'Avenum.
  Le bourg et la ville d'Orléans conservèrent leurs murailles respectives jusqu'en 1345.
  A cette date, le roi Philippe de Valois créa le duché d'Orléans, qu'il donna en apanage à son fils puiné Philippe. On agrandit alors la ville, en démolissant le front ouest de la muraille romaine et les murs du bourg d'Avenum, pour renfermer celui-ci dans l'enceinte qui devait subir le siège de 1428-1429.
  La partie de la fortification, face à l'est, avait une longueur de 480 mètres. La porte Bourgogne, flanquée de deux tours, la partageait en son milieu. On la nommait ainsi parce qu'on sortait par là de la ville, pour prendre la route de Briare et de la Bourgogne.
  Cette muraille occupait, comme nous l'avons dit, l'emplacement de l'ancienne enceinte romaine, un peu en retrait des rues actuelles de la Tour-Neuve et du Bourdon.
  La Tour Neuve défendait l'angle sur la Loire. Des fossés l'entouraient, remplis d'eau par le fleuve, creusés sur le prolongement de ceux de l'enceinte qui aboutissaient obliquement à la Loire. Elle était fort grosse et avait servi de prison d'État aux Xe et XIe siècles. Jusqu'à la Révolution, elle resta prison criminelle.
  En remontant au nord, on rencontrait la Tour Blanche. Elle existe en entier de nos jours, telle qu'au XVe siècle, et ses lucarnes à mâchicoulis, ses murs épais, ses étroites ouvertures n'en font pas un des témoins les moins pittoresques de cette époque.
  Après elle venaient la Tour d'Avallon, ainsi désignée du nom d'un hôtel voisin, puis la Tour Saint-Flou, en raison de la proximité d'une église, mise sous ce vocable.
  On trouvait ensuite la porte Bourgogne. Après elle la Tour Saint-Étienne, dont le nom venait du voisinage de cette église, et la Tour Messire Baude, qui, jusqu'à 1413, s'appelait Aubilain. Ces deux noms venaient de notables habitants, logés dans les environs.
  Enfin, on voyait la Tour du Champ-Egron et celle de Monseigneur l'Évêque ou de la Fauconnerie, qui défendait l'angle nord de la muraille. Les restes de cette dernière subsistent dans le jardin de l'évèché.
  A partir de là, l'enceinte tournait à angle droit, face au nord, et suivait la direction du mur de l'évêché, sur la rue actuelle de ce nom, jusqu'à la porte du lycée, dans la rue Saint-Pierre. Elle comprenait, en partant de l'angle est, la Tour du Plaidoyer de Monseigneur l'Évêque, celle de l'Église Sainte-Croix, bâtie sur l'emplacement qu'elle occupe actuellement, et la Tour Salée, ainsi appelée probablement parce qu'elle servit, à une certaine époque, de grenier à sel. Enfin venait la porte Parisie.
  On désignait ainsi cette porte, flanquée de deux tours, parce qu'on la traversait pour prendre la route de Paris, qui, depuis la porte Bourgogne, longeait les fossés, tournait à l'ouest suivant le tracé de la muraille et se dirigeait vers le nord, en face de cette ouverture. La ville a conservé ce nom à la rue Parisis. Ce changement d'orthographe se fit plus lard. Cette rue nous donne exactement l'emplacement de la porte, ouverte sur son prolongement, en face de la place de l'Étape actuelle.
  On rencontrait ensuite les tours Jean Thibaut, de l'Alleu Saint-Mesmin, du nom d'une église voisine, et des Vergers de Saint-Sauzon, enfin celle Saint-Sanson.
  A partir de cette dernière, la muraille s'infléchissait au nord-ouest, comprenait la Tour du Heaume, du nom d'une hôtellerie voisine, et aboutissait à la porte Bernier, plus tard Bannier, sur la place du Martroi actuelle.
  Il ne nous reste aucun vestige des tours de défense de cette porte, mais on ne peut élever de doutes sur leur existence.
  De ce point, l'enceinte s'inclinait au nord-ouest et s'infléchissait peu à peu, de façon à prendre, en arrivant à la Loire, la direction nord-sud.
  Depuis la porte Bernier, on rencontrait la Tour de feu Micheau-Quenteau, dont les ruines restent dans le pâté de maisons situé entre les rues de la Hallebarde et de la Vieille-Poterie, puis la porte Renart.
  Cette dernière tirait son nom de l'ancienne famille Renart, qui logeait à proximité. Flanquée de deux tours, elle occupait le débouché de la rue du Tabour actuelle, alors Grande Rue, sur le marché, exactement au n° 39 de cette rue.
  En descendant, on voyait la Tour de l'Échiffre Saint-Paul, sur l'emplacement de laquelle on construisit, au XVIIe siècle, la tour carrée qui existe à présent. Elle était également carrée et portait une baliste énorme. Ces armes, appelées engins, lançaient des pierres d'un volume considérable. Après le siège, la supériorité de l'artillerie s'étant affirmée d'une façon éclatante, on démolit tous les engins : on ferma la tour de l'Échiffre Saint-Paul, ouverte du côté de la ville, et on y établit des étages, comme dans les autres tours.
  Les comptes de forteresse donnent tous ces détails en l'année 1444, art. 40.
Venaient ensuite la Tour André, puis une autre, dont on a retrouvé des vestiges sur l'emplacement occupé par le chœur de l'église de Notre-Dame de Recouvrance; enfin à l'angle, sur la Loire, la Tour de la Barre-Flambert.
  A partir de ce point, la muraille suivait le bord du fleuve et baignait son pied dans les eaux.
  Elle élevait les Tours Notre-Dame et de l'Abreuvoir, puis se perçait d'une poterne, fermée par une herse pour l'écoulement des eaux de la rue des hôtelleries Sainte-Catherine et de la porte du Pont, dont nous parlerons en détail en nous occupant de ce dernier.
  Là se trouvait le Châtelet. Ancien palais édifié par les Romains, puis successivement reconstruit et agrandi pendant les siècles, le Châlelet offrait l'apparence d'un château fort plutôt que d'un palais. Cependant il servit de demeure aux rois : notamment à Clovis en 510, à Robert le Pieux au début du XIe siècle, à Louis le Jeune en 1160, et logeait les ducs d'Orléans.
  Il dressait près du port une grosse tour, celle qui formait l'angle de l'enceinte romaine, dont le mur commençait à cet endroit et remonlait au nord.
  Après le palais, en suivant le bord de l'eau, on rencontrait la Tour de feu Maître Pierre le Queulx et celle de la Croiche Meffroy (1). Puisla poterne Chesneau. Celle-ci s'appelait, au IXe siècle, porte Saint-Benoît. C'était une des quatre de l'enceinte romaine.
  Enfin les Tours Aubert ou du Guichet, à huit pans ou Tour carrée, d'Acret ou des Tanneurs, et la muraille aboutissait à la Tour Neuve.
  Depuis le Châtelet jusqu'à la tour Saint-Sanson, en passant par la porte Bourgogne, un intervalle de 60 à 65 mètres séparait les tours de l'enceinte, construites sur les fondations romaines, et correspondait à la portée maxima des arcs, armes dont on se servait pour la défense des places à l'époque de leur construction, et même encore au XVe siècle.
  Les autres tours du reste de l'enceinte étaient plus éloignées les unes des autres, parce qu'en 1345, époque de leur édification, l'arbalète servait couramment pour la défense des murs, en raison de sa plus grande portée.
  Toutes ces tours avaient trois étages : un au niveau du sol de la ville, un second à mi-distance du sommet de la muraille, et enfin le troisième à hauteur du sommet de celle-ci.
  Plusieurs possédaient une cave voûtée au niveau du fossé.
  On accédait à ces étages par des échiffres, sorte d'escaliers de bois appliqués contre les tours. A l'intérieur, les étages étaient en bois, non voûtés, et percés en leur centre d'une trappe. Les défenseurs surpris pouvaient monter aux étages supérieurs au moyen d'échelles, tirer celles-ci à eux, et en interdire ainsi l'accès à l'assaillant, qui n'avait plus que la ressource d'incendier les planches.
  Le dernier étage possédait deux portes de chaque côté, correspondant au chemin de ronde des murs; il servait de logement pour les soldats et s'appelait Bastille.
  Quelques tours se terminaient par une terrasse, d'autres possédaient un toit; dans ceux-ci deux lucarnes existaient, montées sur des corbeaux, formant mâchicoulis et dominant le mur. La Tour Blanche nous montre encore cette pittoresque disposition.
  La muraille qui reliait les tours comptait de 2 mètres à 2m60 d'épaisseur à la base. Sa hauteur variait suivant les difficultés ou les facilités d'accès. Certainement, sur la Loire, elle devait présenter une moindre élévation, l'attaque et l'escalade de ce côté-là paraissant fort difficiles, sinon impossibles.
  Cette diminution de hauteur fut sans doute la cause des dégâts, relativement nombreux, produits par le tir de l'artillerie ennemie, dans la cité, pendant le siège de 1428-1429. La ville descendait en amphithéâtre vers le fleuve, et la muraille n'arrêtait pas les projectiles qui écrasaient les maisons ou tombaient dans les rues, sur les places.
  On peut attribuer une hauteur de 6 à 8 mètres à l'enceinte. Le chemin de ronde ne possédait point de parapets. En temps de guerre, on plantait des pieux de distance en distance, dans des trous préparés à l'avance. Ils soutenaient un garde-fou sur lequel on fixait des palissades en bois, que l'on enlevait après le siège, et qui portaient le nom de barbacanes.
  Du côté de la Loire seulement, il existait un parapet avec mâchicoulis.
  Un fossé de 13 mètres de largeur et de 6m50 de profondeur bordait les trois enceintes Est, Nord et Ouest.
  Des ponts-levis et des herses en bois ou en fer défendaient les portes.
  L'ensemble de la fortification se composait donc de vingt-neuf tours, sans compter celles des portes, de trois poternes, de cinq portes, d'un fossé et d'un pont fortifié dont nous allons parler.
  Ce pont, qui faisait communiquer la ville avec la Sologne, datait probablement des XIe ou XIIe siècles. Il traversait la Loire sur dix-neuf arches.
  En sortant de la ville par la porte du Pont, flanquée de deux tours, on franchissait un pont-levis, jeté sur une ouverture de seize pieds de longueur sur treize de largeur. On nommait ce dernier Pont de l'Allouée, un peu avant 1400, parce qu'un logement, établi contre la grosse tour, appartenait à Guillaume l'Allouée, procureur de la ville en 1387 et 1388 ; puis en 1445, on l'appela pont Jacquier du nom de Jacquier Rousselet, procureur de 1445 à 1446.
  Sur les piliers du pont, s'élevaient des maisons de faible étendue, mais très recherchées pour les boutiques. On ne possédait en effet que cette voie pour communiquer de la Sologne, du Berry et des provinces du Sud avec Orléans, et les marchands, assez heureux pour y ouvrir un magasin, se voyaient les premiers à qui l'on s'adressait avant d'entrer dans la ville.
A l'extrémité de la sixième arche, on construisit en 1417 un fort, que l'on traversait par un couloir voûté, fermé par une barrière en temps de guerre. Ce bâtiment s'appuyait sur une île, que traversait le pont dans sa largeur et qui portait deux noms, la Motte Saint-Antoine, et la Motte des Poissonniers, ou des Chalands Percés.
  Ce nom de Motte signifiait que ces îles offraient l'apparence de simples mottes de terre, peu élevées au-dessus du niveau du fleuve.
  On nommait la moitié en amont du pont, à l'est par conséquent, la Motte Saint-Antoine, parce qu'elle portait une chapelle dédiée à ce saint, et la seconde moitié, à l'ouest, la Motte des Poissonniers ou des chalands percés, parce que les pêcheurs tenaient d'habitude leurs poissons enfermés sur les bords de cette île, dans de grands bateaux, ou chalands, dont le fond était percé et à bascule, analogues à ceux dont ils se servent encore de nos jours. Cette partie portait un hôpital, dit Saint-Antoine, où l'on hébergeait les pèlerins et les voyageurs.
  En 1417, on construisit un pont-levis, pour descendre sur la Motte des chalands percés.
  Cette île subsista jusqu'à la démolition du pont en 1762. Comme on ne l'entretenait plus, le fleuve l'emporta.
  Sur tout son pourtour une fraise de pieux la défendait, empêchant l'ennemi d'aborder, lorsque le niveau du fleuve était bas. En outre, une palissade à fleur d'eau la protégeait contre la violence du courant. On y mettait tous les soins possibles. Malgré ces précautions, les grandes crues de la Loire entraînaient souvent de la terre, que l'on rapportait en grande hâte dès que les eaux baissaient.
  L'île se prolongeait à l'est par une digue étroite et longue appelée Duit, destinée à diriger la masse des eaux vers la rive droite, afin d'y maintenir un niveau suffisant pour douze moulins qui bordaient cette rive, depuis le pont jusqu'à la Tour Neuve.
  Après avoir franchi cette île, le pont s'avançait au sud et sur son extrémité méridionale portait la massive construction d'un fort, bâti sur les arches mêmes et séparé de la rive gauche par un bras du fleuve, que l'on franchissait sur un pont-levis.
  On nommait cet ouvrage le fort des Tourelles, du nom de deux grosses tours, qui le terminaient du côté du midi. On le traversait sous une voûte défendue par une herse.
  Il se composait de quatre tours, réunies par deux corps de bâtiment, contenant le corps de garde et les logements des machines, nécessaires à la manoeuvre de la herse et du pont-levis.
  On abattit ce fort, très élevé, à la fin de 1429, mais on le reconstruisit plus tard. Au XVIIe siècle, il tombait en ruines.
  Après avoir franchi le pont, on se trouvait dans une grande place, bordée au sud par le couvent et l'église des Augustins. L'église se trouvait à peu près à l'endroit où l'on a érigé une croix, et où l'on fait la procession annuelle du 8 mai.
  De cette place partaient trois routes en éventail, traversant le faubourg dit du Portereau.
  Pour l'intelligence complète des faits qui se produisirent dans le siège mémorable que nous allons raconter, il est nécessaire de donner une description détaillée des îles de la Loire, au XVe siècle. En effet, ces îles n'existent plus, ou ont changé de place, et, si on ne les repère pas avec soin, les opérations du siège deviennent inintelligibles.
  La première que nous rencontrons en descendant la Loire est une grande étendue de sable, couverte d'ajoncs, appelée l'île aux Boeufs. Elle s'élendait devant le couvent de Saint-Loup. On lui donnait ce nom, parce qu'elle servait à faire paître les boeufs. Très large, elle tenait la moitié du lit du fleuve, et n'était séparée de la rive droite que par un canal fort étroit, toujours à sec, sauf lors des hautes eaux; de telle sorte que la Loire coulait tout entière entre l'île et la rive gauche, où l'on avait établi un port, dit port de Saint-Loup, en face du couvent de ce nom.
  Cette île se modifia au milieu du XVIIIe siècle, changea de place, et, vers 1780, elle prit la forme qu'elle garde aujourd'hui sous le nom d'île de Charlemagne, laissant la Loire couler presque en entier du côté de la rive droite.
  Ce nom d'île de Charlemagne appartenait alors à une île située en amont de l'île aux Boeufs, et faisant presque corps avec elle. Elle se souda complètement à elle vers 1780, lorsque la Loire changea son cours.
  Puis on rencontrait l'île aux Toiles. Elle s'étendait devant Saint-Aignan entre le Duit de la Motte Saint-Antoine et la Turcie, ou levée, de Saint-Jean le Blanc. On y faisait blanchir les toiles, d'où son nom. Un canal fort étroit, que l'on pouvait franchir en mettant deux bateaux bout à bout, la séparait de la rive gauche. En 1645, on l'appela Ile Besnard, sans doute du nom de son propriétaire. Mais elle s'était tellement accrue, qu'elle arrivait au pont et dressait contre lui des monceaux de sable, obstruant entièrement huit arches. On rendit une ordonnance pour la détruire, mais on ne l'exécuta qu'à demi, et l'île ne disparut qu'en 1750, lorsqu'on construisit la levée actuelle. Ce qui reste des sables, derrière le duict de nos jours, n'a plus la forme de l'île ancienne et aucun rapport avec elle.
  Après elle, on trouvait l'île de la Motte Saint-Antoine et des chalands percés, sur laquelle s'appuyait le pont dont nous avons parlé.
  Plus bas, on rencontrait l'île Charlemagne en dessous du pont, située au milieu du fleuve, un peu en aval de l'église Saint-Laurent. Elle disparut à la fin du XVIe siècle.
  Il existait une petite île devant la Tour de la Barre-Flambert, près de la rive droite, en face, par conséquent, de l'église Notre-Dame de Recouvrance. Un canal que l'on désigne quelquefois sous le nom de Rivière Flambert la séparait de la rive droite. Cette île disparut à une époque non déterminée, probablement à la fin du XVe siècle.
  Enfin, en aval de l'île de Charlemagne, près de la rive gauche et pas très loin du hameau de Saint-Pryvé, se trouvait l'île de la Madeleine, sans importance pour l'histoire du siège.
  Disons en terminant cette étude du fleuve et du pont, que les fondations des piles de ce dernier apparaissent lors des basses eaux. Elles consistent en maçonneries, terminées du côté de l'amont par une pointe ou bec et entourées de pilotis solides, noircis par les eaux et par le temps. La direction du pont se trouve donc assurée d'une façon absolue. Nulle contestation ne peut s'élever à ce sujet et l'on est en droit de s'étonner que certains auteurs aient pu lui donner des directions et des formes différentes de celles que nous venons d'indiquer.

  Au mois de juin 1417, dès la réception des ordres prescrivant la mise en état de défense de la ville d'Orléans, on se mit à l'ouvrage.
  La milice bourgeoise s'organisa d'une façon fort sérieuse.
  On divisa les murs de la ville en six parties, placées chacune sous le commandement d'un chef appelé cinquantenier. Ceux-ci avaient sous leurs ordres cinq dizainiers et cinquante habitants choisis. La garde se relevait chaque jour par cinquante, ce qui établissait le tour de service tous les six jours.
  On apporta les plus grands soins à l'approvisionnement de la place en armes de toutes sortes. Des fabriques existaient à Orléans et travaillèrent avec activité.
  Les armes de jet consistaient en frondes à mains et en frondes à bâtons, en arcs et en arbalètes.
  Les arcs lançaient à soixante mètres des flèches de différentes formes, suivant le but que l'on voulait atteindre, frapper la tête et la poitrine, ou couper les jarrets des hommes et des chevaux, incendier un fort, etc. Les arbalètes prenaient sur ceux-ci l'avantage de lancer plus loin les flèches et de s'ajuster plus facilement.
  Les armes de mains consistaient dans la lance ; l'épée qui devait, pour blesser, frapper au défaut de la cuirasse; la guisarme ou besaiguë, sorte de hache se terminant, du côté opposé au tranchant, par un pic très pointu. Elle se fixait à un manche d'un mètre trente. Cette arme devait couper et percer les armures.
  On se servait aussi de maillets de plomb.
  Pour monter à l'assaut on faisait usage d'échelles simples ou doubles. Il fallait emporter des matières incendiaires pour brûler les palissades et les fraises de pieux. Pour incendier les forts et les taudis (logements en planche pour les soldats), on lançait des traits munis de fusées.
  Au mois de juillet de cette année-là, on construisit des Pavas. On appelait ainsi d'énormes boucliers, qui servaient à couvrir le corps, lorsqu'on montait à l'assaut. Ils se composaient de douves de tonneaux assemblées à tenons et à mortaises et réunies par deux douves en travers. La face extérieure se recouvrait d'un cuir épais, l'autre face portait deux anses en cuir, dans lesquelles on entrait les bras. Le corps était de cette façon entièrement recouvert. Les Pavas gardaient certainement le souvenir de la Tortue romaine. Ils servirent non seulement pour monter à l'assaut, mais en guise de barbacanes pour abriter les défenseurs des murs de la ville. On ne trouve mention de cet engin aux XIV° et XV° siècles que pour le siège d'Orléans. On n'en parle pas durant tout le moyen âge. Mais le terme semble proche parent de notre mot pavoi, grand bouclier, qui servait aux Francs à promener triomphalement le chef qu'ils avaient élu roi.
  La place gardait encore plusieurs balistes. Mais déjà, depuis 1412, les bouches à feu les avaient fait abandonnner. Les Anglais ne s'en servirent pas, non plus que des tours d'attaque, tout à fait oubliées.
  En 1418, Orléans possédait plusieurs bouches à feu, tant canons que bombardes, toutes en cuivre. Ces pièces portaient des noms. Nous en retrouverons quelques-uns dans le cours de cette histoire. Elles lançaient des boulets de pierre. Sous Louis XI seulement on se servit de boulets de fer. La qualité de la pierre variait suivant l'usage que l'on voulait faire du feu. On réservait les plus dures pour pratiquer des brèches.
  Les mots bombarde et canon s'employaient indifféremment pour les pièces d'artillerie. Cependant on préférait appeler bombarde une pièce courte d'un gros diamètre. Elles avaient au-dessus de la culasse une ouverture large et longue, dans laquelle on introduisait un cylindre de cuivre rempli de poudre. Ce dernier s'appelait chambre ou boite à canon. Une cuillère servait à le charger, puis on refoulait et bourrait la poudre avec un tampon de bois. Ce cylindre était muni d'une poignée. On chargeait une chambre et on l'introduisait dans la pièce ; puis, au moyen d'un petit trou, qui la traversait et dans lequel on adaptait un tuyau de fer-blanc, que l'on remplissait de poudre, on mettait le feu avec une mèche. Pendant ce temps on chargeait d'autres boites.
  Chaque pièce en possédait jusqu'à quatre, de sorte qu'on pouvait tirer sans discontinuer. Elles étaient fort épaisses et pesaient 66, 50, 27, 22 et 9 livres ; les bombardes et canons pesaient 443, 373, 267, 105 et 57 livres. Ces pièces reposaient sur des affûts, que l'on appelait alors charpenteries. On les enchâssait dans de gros morceaux de bois sur la moitié de leur diamètre. Cette opération s'appelait « mettre en bois. » On les munissait d'anneaux dans lesquels passaient des boulons de fer, vissés sur la boiserie et qui maintenaient la pièce sur l'affût. Dès que l'on avait fixé la boite à canon, on bourrait d'un tampon de foin par la bouche et on enfonçait le boulet appelé « pierre à canon. » L'affût et sa pièce reposaient sur une « maison » ou « plateforme, » grosse masse de charpente portée sur des roues, ce qui faisait de ces pièces des engins extrêmement pesants et difficiles à manœuvrer.
  On se servit beaucoup, durant ce siège, de coulevrines. Cette bouche a feu, qui devait être l'origine de notre fusil, fut inventée à cette époque et mise en usage pour la première fois pendant le siège de 1428-1429. Elles se chargeaient avec de la poudre refoulée par une baguette et avec des balles. Elles avaient un affût et se plaçaient sur un chevalet. Quelques unes ne pesaient que 10 à 12 livres. Le feu se mettait par un petit trou rempli de poudre.
  Orléans possédait des fonderies, d'où presque toutes ces armes étaient sorties, bombardes, canons et coulevrines. Les deux fondeurs les plus renommés étaient Naudin Bouchard et Guillaume Duisy.
  Cependant, le 20 août, on fit un nouveau recensement et une commission reçut l'ordre de vérifier si chaque habitant, en état de porter les armes, possédait son harnais militaire. Ce harnais se composait d'une heuque, ou jaquette, sorte de blouse sans manches, qui se mettait par-dessus les autres vêtements et descendait jusqu'au milieu des cuisses. Ces heuques, de couleur bleue, s'ajustaient au corps par une ceinture de cuir, appelée orties, et portaient, attachée sur la poitrine, une croix blanche.
  Un casque de fer sans visière et sans gorgerin, appelé bacinet, complétait l'équipement.

  Le 25 octobre 1417, Pierre de Mornay, gouverneur d'Orléans, fit une visite aux fortifications de la ville, accompagné des procureurs et des ouvriers nécessaires pour les réparations à exécuter. On arrêta la construction de boulevards en avant des portes.
  Un fossé, comme nous l'avons vu, les défendait, franchi par un pont-levis chaque fois que l'on voulait exécuter une sortie. La manoeuvre du pont-levis prévenait l'ennemi, qui pouvait se préparer à recevoir l'attaque. La surprise n'était donc possible que la nuit. En outre, si les assiégés, ayant opéré une sortie, se voyaient repoussés trop vivement l'épée dans les reins par l'assiégeant, ce dernier pouvait pénétrer dans la place en même temps que les fuyards, à moins que l'on ne relevât le pont avant leur rentrée complète, ce qui en exposait beaucoup à être massacrés ou faits prisonniers.
  On décida donc la construction de boulevards en avant des quatre portes de terre, et l'on se mit au travail immédiatement. Ouvrages avancés, établis au delà des fossés de la ville, ils se composaient d'un parapet de terre, revêtu de fascines ou de planches, entouré d'un fossé, et affectaient la forme d'un carré. Une banquette régnait tout autour, permettant de tirer par-dessus la crête de l'ouvrage. Enfin, une fraise de pieux pointus, enfoncés obliquement dans le talus, au-dessus du fossé, garantissait le boulevard de l'escalade.
  Pour pénétrer dans ces ouvrages sans baisser le pont-levis, on construisit sous les portes de la ville une petite poterne aboutissant un peu au-dessus du fond du fossé de ville, auquel on arrivait par quelques marches. On maçonna l'escarpe et la contrescarpe sur une certaine étendue, comprise entre les tours des portes, et on pratiqua des escaliers dans le mur de la contrescarpe. On suréleva le fond du fossé correspondant à cet espace et on le pava en l'inclinant légèrement pour faciliter l'écoulement des eaux. Cette sorte de place d'armes reçut le nom de basse-cour.
  Lorsqu'on voulait exécuter une sortie, les troupes descendaient dans la basse-cour par la poterne et remontaient dans le boulevard par les escaliers de la contrescarpe.
  Pour sortir du boulevard dans la campagne, on jetait sur le fossé un pont volant, composé de chevalets et de planches, que l'on enlevait facilement lorsqu'il fallait battre en retraite.
  Pendant les mois de novembre et de décembre on travailla avec ardeur à la construction de ces boulevards, et Mgr de Vertus, frère du duc d'Orléans, donna aux habitants toute permission pour prendre, dans la forêt lui appartenant, le bois nécessaire à leur entier achèvement.
  La même année, on doubla le guet placé sur la tour de Saint-Pierre-Empont, et on en établit un nouveau sur une des tours de Saint-Paul. Cette église possédait alors deux tours, situées de chaque côté de son portail. Elles étaient d'inégale grandeur et l'une d'elles servit à l'église tandis que l'autre reçut le guet.

                                     



Source : - article extrait de la "Revue des questions historiques" :
(nouvelle série - Tome XXXVI - LXXX de la coll. -juillet 1906)
(nouvelle série - Tome XXXVI - LXXX de la coll. - octobre 1906)
(nouvelle série - Tome XXXVII - LXXXI de la coll. - janvier 1907)


Notes :
1 « Croiche, d'où vient creiche ou crèche, enceinte qui a pour destination de préserver les fondations d'un ouvrage de maçonnerie établi dans l'eau. » Callin.



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d'Henri Baraude





maj : 11/01/2008
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