"Le siège d'Orléans et Jeanne d'Arc
1428-1429"
par Henri Baraude - 1906-07
V - Le siège d'Orléans du 12 octobre au 30 décembre 1428 |
Cette démonstration des Anglais sur la rive gauche de la Loire donnait aux Orléanais tout lieu de croire qu'ils seraient attaqués de ce côté et que l'ennemi, tenant la région au nord
du fleuve, commencerait par isoler la ville des provinces méridionales, en essayant de s'emparer du pont.
Aussi résolurent-ils de construire au sud du fort des Tourelles, sur la rive gauche même, une tête de pont analogue aux ouvrages qu'ils avaient élevés en avant de chacune des portes
de la ville.
Lorsqu'on sortait du pont, on se trouvait dans une grande place, limitée au sud par l'église et le couvent des Augustins, d'où partaient trois routes, bordées de maisons et composant le faubourg du Portereau, celle du centre menait à Olivet.
Ce nouveau boulevard remplissait en partie cette place. Il fut tracé sur les bords mêmes du fleuve, de façon qu'en sortant du fort des Tourelles et en franchissant le petit bras de la Loire sur le pont-levis, on pénétrait dans cet ouvrage, qui prit le nom de boulevard des Tourelles.
Long de soixante pieds et large de quatre-vingts, il se composait d'un fossé sec de vingt quatre pieds de largeur, revêtu de fascines, et d'un parapet sur lequel régnait une palissade. Une fraise de pieux, à demi noyés dans le talus et inclinés sur le fossé, rendait impossible l'assaut du parapet, à moins d'incendier cette défense. Entre le fossé et l'église des Augustins, située juste au sud, s'étendait un espace de quarante pieds de largeur.
Enfin un petit pont de bois à l'est, débouchant sur la place, permettait de franchir le fossé et de sortir du boulevard. Les habitants travaillèrent avec ardeur à cette construction
jour et nuit, et mirent tout en oeuvre pour l'achever le plus rapidement possible, s'attendant à une attaque d'un jour à l'autre.
Le matin du 12 octobre, le guet signala l'arrivée des Anglais à Olivet. C'était un corps de troupes considérable, qui venait sans doute pour tenter la prise de vive force du fort des Tourelles.
A cette date, Orléans avait pour gouverneur le sire de Gaucourt, et comme défenseurs plusieurs chevaliers qui s'étaient jetés dans la place lors des premières menaces des Anglais : le seigneur de Villars, capitaine de Montargis; messire Mathias, chevalier aragonais; les seigneurs de Guitry et de Coarraze ; Xaintrailles et Poton, son frère; Pierre de la Chapelle, gentilhomme de Beauce; avec eux quatre cents hommes de métier et cinq mille bourgeois, capables de porter les armes et exercés.
L'armée anglaise comptait trois mille hommes sous le commandement de Thomas Montaigu, comte de Salisbury et de Sarun, ayant sous ses ordres Guillaume de la Pôle, comte de Suffolk et de Dreux, et Jehan de la Pôle, son frère; Thomas de Scales, baron de Nucelles, vidame de Chartres; Guillaume Neville, lord Falconbridge, capitaine d'Évreux; le bailli d'Évreux, dont on ne connaît pas le nom; Richard, seigneur de Grey, neveu de Salisbury, capitaine de Janville; Guillaume de Mollins, frère de Guillaume Glasdalle; Richard Pougnys, Guillaume Glasdalle, bailli d'Alençon, que les chroniques appellent (Glacidas ; Lancelot de l'Isle, et nombre d'autres seigneurs, tant Anglais que Français félons.
La nouvelle donnée par le guet causa dans la ville un certain émoi, car le boulevard des Tourelles n'était pas encore achevé.
On redoubla de travail et d'efforts, mais comme on estimait qu'une journée serait encore nécessaire pour son complet achèvement les chefs de la milice, les chevaliers et le sire de Gaucourt tinrent conseil et décidérent que, pour gagner du temps, on brûlerait le faubourg de la rive gauche, ce qui empêcherait l'ennemi d'approcher, et surtout d'y trouver des gîtes. On mit immédiatement cette résolution à exécution, en incendiant les Portereaux.
Le feu prit très rapidement, en raison de la grande quantité de maisons construites en bois qu'ils contenaient. Les habitants se réfugièrent dans la ville. En même temps, on démolissait
l'église et le couvent des Augustins.
Malheureusement, cette dernière opération resta incomplète, et l'ennemi put facilement relever les ruines et s'en servir comme entrepôt de vivres et de munitions.
Cependant les Anglais, traversant le Loiret à Olivet, s'avançaient vers le faubourg.
L'incendie, qui sévissait avec une extrême violence, les obligea de dresser leurs tentes assez loin et d'attendre sa fin. Ils passèrent donc la nuit au bivouac. Le lendemain seulement, pouvant s'approcher, ils établirent leur camp à l'est du boulevard des Tourelles, sur le bord de la Loire, dans les jardins et les vignes, à peu près à l'emplacement de la rue des Anguignis (1) actuelle. Il y avait là un terrain en contre-Bas, masqué par des buissons et des arbustes, et séparé du fleuve par une turcie ou levée, dite de Saint-Jean le Blanc. Ils fortifièrent leur camp d'un retranchement, composé d'un parapet et d'un fossé mesurant cent vingt pieds de long sur vingt-quatre de large.
Puis, les Orléanais ne tentant point de sortie, ils occupèrent le couvent et l'église des Augustins, et l'entourèrent d'un boulevard (fossé et parapet). Vingt-quatre pieds seulement séparaient ce fossé de celui du boulevard des Tourelles.
Enfin, dans cet ouvrage, solidement défendu par une palissade, ils placèrent une batterie de canons destinée à bombarder le fort des Tourelles.
Certains écrivains ont dit que ces pièces tiraient sur la ville. Mais le fort des Tourelles, faisant écran et masquant la vue du côte du nord, empêchait que le feu fût dirigé sur la cité, à moins que l'on ne tirât très obliquement, ce qui, en raison de la faible
portée des pièces (cinq cents pas environ), eût supprimé tout effet utile.
L'église restaurée devint dépôt, et le comte de Salisbury se logea dans le couvent réparé. Enfin, sur la Turcie de Saint-Jean le Blanc, en face du camp, les Anglais établirent une batterie, composée certainement de plusieurs pièces, parmi lesquelles « un gros canon qu'ils nommoient passe-voulant, lequel jectait pierres pesant quatre-vingts livres. »
Pendant tous ces travaux, les Orléanais achevaient leur boulevard. Ils l'occupèrent avec une solide garnison de soldats et de miliciens.
Tous les jours qui suivirent, les Anglais poussèrent des reconnaissances sur le boulevard pour épuiser les défenseurs mais ces démonstrations se bornaient à de simples escarmouches.
Ces travaux et ces installations demandèrent plusieurs jours. On peut s'étonner à bon droit que les Français n'aient pas tenté de troubler les préparatifs des Anglais par des sorties. Ils en avaient certainement la possibilité, car tous les habitants de la ville se montraient pleins d'ardeur et de courage, et résolus à se défendre jusqu'à la dernière extrémité. Le meilleur mode de défense, au début d'un siège, consiste assurément à bouleverser les travaux de l'assiégeant et à l'empêcher d'occuper des positions favorables, quand même on devrait éprouver de grandes pertes dans ces entreprises.
Le 17 octobre, un dimanche, les Anglais commencèrent à bombarder la ville et le fort des Tourelles. Ils jetèrent ce jourlà dans Orléans cent vingt-quatre boulets de pierre, pesant cent seize livres. Ces projectiles tuèrent seulement une femme, nommée Belle, qui demeurait près de la poterne Chesneau, mais firent beaucoup de dégâts aux maisons, et surtout détruisirent douze moulins qui se trouvaient sur la rive droite du fleuve, entre le Châlelet et la Tour Neuve.
Les Orléanais recevaient ordinairement des grains et non des farines, aussi cette perte leur fut-elle très sensible. Ils se hâtèrent de construire, dans l'intérieur de la ville, onze moulins à chevaux « qui moult les réconfortoient, » dit naïvement l'historien.
A partir de ce dimanche le feu ne cessa ni jour ni nuit; mais, malgré ce tir continu, les assiégés tentèrent plusieurs sorties sur le camp et sur le boulevard des Augustins, sans résultat sérieux.
Le 21 octobre, de grand matin, les guetteurs de Saint-Pierre-Empont et les vigies du fort des Tourelles prévinrent les assiégés qu'un mouvement inusité se produisait dans le camp ennemi, et que des préparatifs s'y faisaient laissant supposer qu'on comptait livrer un assaut.
Aussitôt tous les chevaliers présents à Orléans se jettent dans le boulevard des Tourelles. Ce sont Archambaut, seigneur de Villars, messire Mathias Aragonais, les seigneurs de Guitry,
de Coarraze, Xaintrailles et Poton son frère, Pierre de la Chapelle et Nicole de Giresme, chevalier de Rhodes; avec eux, tous les soldats et nombre de bourgeois. Vers dix heures du matin, les Anglais se ruaient à l'assaut de l'ouvrage.
Le choc fut terrible; mais les défenseurs le soutinrent avec la plus grande intrépidité. Ils renversaient dans le fossé les échelles appliquées contre les palissades, criblaient les assaillants de flèches et de balles d'argile, engageaient la lutte corps à corps, à coups de haches et de piques, avec les plus hardis qui parvenaient à s'approcher des palissades, et les couvraient de chaux, de poix et d'huile bouillante.
Les femmes de la cité étaient accourues, encourageant les défenseurs, les excitant à la lutte formant une chaîne ininterrompue à travers le fort des Tourelles, le pont et les rues de la ville, elles faisaient parvenir aux assiégés dans le boulevard la graisse et l'huile bouillante, la chaux, des cendres brûlantes et du vin. Grâce à cet inestimable secours, les defenseurs repoussèrent tous les assauts.
L'attaque dura quatre heures, depuis dix heures du matin jusqu'à deux heures de l'après-midi, et les Anglais durent rentrer dans leur camp et dans la bastille des Augustins.
Des deux côtés, les pertes furent énormes, mais plus sensibles pour les Orléanais, car sur quatre cents soldats de métier dont se composait la garnison, trois cents étaient tués ou blessés, ainsi qu'un égal nombre de bourgeois. Les Anglais comptèrent sept cents hommes atteints, dont deux cent quarante tués.
Cette résistance opiniâtre montra clairement à l'ennemi qu'il ne pouvait prendre de vive force le boulevard, aussi résolut-il de s'en emparer par surprise.
Dès leur rentrée aux Augustins, les Anglais commencèrent à creuser une galerie de mine.
Elle partait du fond du fossé du boulevard des Augustins et traversait a couvert le terre-plein de vingt-quatre pieds, qui séparait ce fossé de celui du boulevard des Tourelles. Arrivés là, ils devaient travailler à découvert. Ils attendirent la nuit et construisirent
pour le traverser un abri en charpente, puis, ayant atteint le parapet, ils le minèrent en plusieurs endroits sur une grande longueur. Il semble probable qu'ils, remplirent de matières
combustibles une large galerie, etayée de bois et creusée sous la masse de terre, de telle sorte qu'on pût y mettre le feu un peu avant l'assaut. Les bois d'étais venant à se consumer
devaient bouleverser le parapet et faciliter le passage.
Cette façon d'opérer en usage sous les murailles en maçonnerie, qui, en s'effondrant, ouvraient de larges brèches, pouvait fort bien s'employer sous les parapets de terre.
L'hypothèse, faite par certains écrivains, d'une galerie de mine débouchant dans le terre-plein du boulevard des Tourelles, est inadmissible; car les assiégés auraient eu beau jeu contre des assaillants se présentant sur un front de deux ou trois hommes au plus.
Les défenseurs, entendant le bruit fait par les travailleurs, se rendirent compte de l'exécution de la mine et comprirent que le parapet s'effondrerait bientôt. Ils s'attendaient à une attaque.
En effet, le 22, au petit jour, la cloche de la tour de Saint-Pierre-Empont sonna l'alarme. Les Anglais, sans doute, se préparaient à un assaut, et du beffroi très élevé on voyait tout ce qui se passait dans leur camp.
Cet avertissement leur prouva que les assiégés se tenaient sur leurs gardes. Ils n'osèrent pas recommencer la tentative de la veille.
Cependant, à la sonnerie d'alerte, les Orléanais se portèrent en masse au boulevard. Reconnaissant que la position n'était plus tenable, ils résolurent de l'abandonner et de se retirer dans le fort des Tourelles.
En visitant celui-ci avec attention, on s'aperçut qu'il avait beaucoup souffert du feu des canons de la bastille des Augustins et probablement aussi de l'ébranlement causé par le tir de ses propres pièces. Dans plusieurs de ses parties il menaçait ruine. Il semblait de toute nécessité de l'évacuer aussi, quoique le pont dût rester sans défense lorsque le fort tomberait entre les mains de l'ennemi. Cependant on crut devoir s'y résoudre, et l'on s'arrêta au projet de construction d'un boulevard sur le pont, sorte de barricade qui fermerait le passage après l'abandon du fort.
Cette décision a tout lieu de nous étonner. On pouvait le réparer, le consolider, l'armer : il ne fallait l'abandonner qu'à la dernière extrémité. Sa possession garantissait celle du pont, seule voie d'accès dans la ville, et, bien mieux, eût rendu impossible aux Anglais l'occupation du boulevard des Tourelles, battu par son feu, et très difficile leur installation aux Augustins.
Les assiégés montraient une bravoure à toute épreuve dans le combat, mais demeuraient pusillanimes et irrésolus en face de grandes décisions à prendre. Ils entendaient conserver
la place au roi, et pour cela s'enfermaient derrière ses murailles. Mais l'esprit d'audace et d'initiative leur manquait, comme il avait manqué durant toute cette terrible guerre de Cent ans à la noblesse française.
On se mit aussitôt à l'œuvre, et le retranchement s'éleva sur une arche du pont, la sixième. On l'édifia en terre et en poutres de bois, si solidement qu'il fallut lorsqu'on le détruisit après le siège, le 28 février 1430, quarante-deux voitures pour enlever les bois. L'opération dura plusieurs jours.
Les Orléanais employèrent toute la journée et la nuit à sa construction. Le lendemain 23, un samedi, ils brûlèrent les palissades et le corps de garde du boulevard des Tourelles, et
en bouleversèrent les parapets « parce qu'il étoit tout rompu et n'estoit pas tenable au dit des gens de guerre. » Ceci fait, ils se retirèrent dans le fort, mais pour le traverser seulement. Ils n'y laissèrent qu'un petit nombre de défenseurs, et se replièrent derrière le boulevard du pont, en rompant en avant de cette barricade une arche du pont. L'obstacle devait être fort difficile à franchir, aussi jelèrent-ils par-dessus le vide quelques planches, pour permettre aux derniers défenseurs du fort de regagner la ville.
Le lendemain 24, les Anglais assaillirent les Tourelles avec tous les engins nécessaires à un assaut. Ils dressèrent leurs échelles, et, trouvant une faible résistance, ils occupèrent le fort à deux heures de l'après-midi, après que les quelques défenseurs se furent retirés.
La prise de cet ouvrage était un grand succès pour les assiégeants. Son occupation les assurait, pensaient-ils, que nul secours ne pourrait arriver à la ville des provinces fidèles. Les possessions anglaises, dès lors, entouraient Orléans de toute part.
Dès qu'ils eurent pénétré dans le fort, ils rompirent deux arches consécutives du pont du côté de la ville, et construisirent en arrière du dernier vide une barricade en terre, couronnée d'une palissade. Puis, ils s'employèrent jour et nuit à réparer le fort et à le consolider. Le comte de Salisbury en donna le commandement à Guillaume Glasdalle.
En même temps que l'on poussait ces travaux avec vigueur, on remania complètement le boulevard des Tourelles, que l'on mit en état de recevoir une forte artillerie : de sorte qu'il devint un ouvrage redoutable, assurant la sécurité du fort contre une attaque possible d'un secours envoyé par le roi et venant par la Sologne.
Cependant, l'intrépidité avec laquelle le boulevard avait été défendu, les pertes subies par les Anglais, donnèrent à penser à Salisbury qu'il n'aurait pas facilement raison de la place, et, modifiant son plan primitif d'attaque de vive force, il résolut de l'enserrer dans une ceinture d'ouvrages, afin de la prendre par la famine.
Pour étudier l'emplacement futur des travaux, le fort des Tourelles, très élevé, lui offrait un poste excellent; car la ville, bâtie sur un coteau descendant vers le fleuve, se présentait tout entière en amphithéâtre, ainsi que ses environs immédiats, aux yeux d'un observateur. Aussi, le soir de ce même dimanche,
Salisbury se rendit-il au fort avec quelques officiers et le Sire de Glasdalle, et monta dans l'une des tours pour « regarder mieulx l'assiecte d'Orléans. » A peine y était-il, étudiant la contrée par l'une des fenêtres du sommet de la tour, qu'un projectile lancé par un canon de la tour Notre-Dame vint le frapper, lui enleva la moitié de la tête et, dit naïvement la Chronique, lui creva un œil. »
On le transporta de suite à Meung, où il mourut le mercredi suivant, 27 octobre, pleuré par son armée entière, car il passait pour le meilleur homme de guerre de l'Angleterre.
Cependant, le bâtard d'Orléans, qui avait quitté la ville dans le courant du mois de septembre, pour aller chercher du secours près du roi, ayant obtenu tout ce que l'on pouvait
attendre d'un monarque sans énergie et d'un pays démoralisé par le nombre et la rapidité de ses défaites, revenait, conduisant, une troupe de renfort à la ville assiégée.
Il conduisait une troupe de huit cents soldats, hommes d'armes, archers, arbalétriers, et un corps d'infanterie italienne, commandés par Jean de Brosse, seigneur de Saint-Sévère,
d'Huriel de la Perouse et de Boussac, conseiller et chambellan du roi, et maréchal de France du 17 juillet 1426 ; Jean V, sire de Pueil, seigneur de Montrésor, de Saint-Calais, et comte de Sancerre ; Jacques de Chabannes, seigneur de la Palice ; Pierre d'Amboise, seigneur de Chaumont-sur-Loire, messire Theaulde de Valpergue, lombard, et Etienne de Vignolles dit la Hire, vaillant capitaine gascon, enfin un Aragonais, Guillaume de Cenay.
Cette troupe, réunie à Blois, arrivait directement de cette ville par la rive droite Nous verrons que, durant le siége, ce chemin servit souvent pour les convois de vivres qui venaient ravitailler Orléans.
Tous les jours qui suivirent, les Anglais réparèrent de leur mieux le fort des Tourelles et le boulevard, dont ils firent un ouvrage formidable. Ils abandonnèrent leur camp primitif et se logèrent dans le couvent des Augustins, dont ils firent un arsenal.
Ces travaux terminés constituaient une puissante forteresse sur la rive gauche de la Loire, armée de façon à résister à une attaque venant de la ville ou de la Sologne, et l'ennemi pouvait être assuré de la conserver.
La troupe qui l'occupait avait un effectif insuffisant pour établir le blocus de la ville sur la rive droite, de plus, elle se trouvait encombrée des malades et des blessés provenant des attaques du boulevard et du fort, puis elle se laissait aller à un peu de découragement devant les difficultés imprévues de ce siège. Aussi fut-il résolu de laisser à Glasdalle le commandement des ouvrages de la rive gauche, avec cinq cents hommes, et d'évacuer tout le reste, qui constituerait le noyau de l'armée destinée à établir le blocus de la rive droite.
Le 8 novembre, les assiégeants mirent ce projet à exécution. Ils dirigèrent sur Jargeau tous les malades et les blessés, et les hommes valides gagnèrent Meung, dépôt et centre de ravitaillement de l'armée anglaise.
Les choses restèrent en cet état pendant tout le mois de novembre.
Les Anglais tiraient sans relâche du fort des Tourelles sur la ville, lançant d'énormes boulets de pierre, qui firent des dégâts assez considérables.
Les assiégés comprenaient que le siège ne se bornerait pas à l'occupation des Tourelles. Ils savaient, par des espions et des marchands, que les Anglais recevaient à Meung des renforts, et ils s'attendaient à être investis par la rive droite. Dans ce mois, ils prirent et exécutèrent l'héroïque décision de détruire tous les environs de la ville et les églises, qui s'y trouvaient en quantité et leur étaient chères à bien des titres. Alors, dit le Journal du siège, « démolirent tous les forsbourgs d'entour leur cité, qui estoit très belle et très riche chose à veoir avant qu'ilz feussent abattuz, car il y avoit de moult grands édifices et riches, et tellement que on tenoit que c'estoient les plus beaux forsbourgs de ce royaume. »
On consacra le mois de novembre en entier à ces destructions et, le 29 du mois, tout était consommé. Les faubourgs et les églises, démolis et brûlés, faisaient le désert autour de la
cité. La garnison d'Orléans, durant tout ce temps-là, se confina dans l'inaction la plus complète. La place renfermait, déduction faite des blessés du 25 octobre, cent soldats de métier, et, le 6 du mois, Dunois en avait amené huit cents.
Or, le 8 novembre, les Anglais restaient cinq cents dans le fort des Tourelles, très compromis, qu'ils réparèrent. Comment peut-on imaginer que Dunois n'osa pas les attaquer, alors qu'il disposait de forces supérieures en hommes du métier, et que les bourgeois de la ville pouvaient, non seulement garder la cité, mais même leur prêter main-forte, comme ils l'avaient prouvé à l'attaque du boulevard des Tourelles ? La place se contenta de répondre, par le tir de ses bombardes, au feu de l'assiégeant. Le 1er décembre, un détachement de trois cents hommes arrivait aux Tourelles, sous le commandement de Jean Talbot et du seigneur d'Escalles. Il escortait un convoi considérable de vivres, de munitions, d'effets d'habillement et d'armes, parmi lesquelles surtout des canons et des bombardes, qu'ils mirent
tout de suite en batterie dans le boulevard et le fort des Tourelles.
Dunois ne fit aucune tentative pour arrêter la marche de ce lourd convoi ni pour l'inquiéter.
Cependant les Orléanais connaissaient tous ces détails, car ils entretenaient des espions un peu partout. Ils savaient le départ des Anglais le 8 octobre et la marche du convoi le 1er décembre. Il faut bien admettre que ces seigneurs, très braves, très vaillants, manquaient d'initiative et ignoraient absolument les règles les plus élémentaires de la guerre.
Les Orléanais eussent pu facilement passer la Loire en barques et se porter au-devant des troupes ennemies, arrivant par la Sologne. Surtout, ils eussent pu facilement attaquer le
fort des Tourelles, qu'ils laissèrent réparer tranquillement.
A la date du 1er décembre, les habitants des faubourgs détruits se réfugièrent dans la ville, dont la population monta à trente mille âmes.
Dès que les Anglais eurent mis en batterie les nouvelles pièces amenées le 1er décembre, le feu redoubla d'intensité sur la ville sans interruption. Elles lançaient des boulets de pierre pesant jusqu'à cent soixante-douze livres, qui occasionnaient de grands dégâts dans les édifices de la cité.
Chaque jour le feu continuait avec une redoutable violence, et les Anglais ne restaient pas oisifs.
Le 7 décembre, à trois heures du matin, la cloche du beffroi se fit entendre, appelant aux armes les soldats et les habitants de la ville. Au milieu de la nuit, le tocsin retentissait sinistre. Chacun s'armait en hâte, descendait dans la rue; la foule des hommes en armes s'interrogeant. demandant des nouvelles, débouchant de tous côtés à la rouge lueur des torches, se précipitait vers le pont. En effet, pendant la nuit, les Anglais avaient jeté des poutres sur les arches brisées, et, traversant ces passerelles improvisées sans bruit, essayaient d'escalader et de prendre par surprise le boulevard du pont, que l'on appelait boulevard de la Belle-Croix, du nom d'une croix placée à cet endroit. Deux soldats étaient déjà parvenus au sommet du parapet ; mais le poste, qui veillait, les aperçut et donna l'alarme. Aussitôt la cloche du beffroi sonna l'alarme et les assaillants durent se retirer dans le fort, en laissant quelques-uns des leurs, tués ou blessés.
Cependant, le feu des Tourelles devenant très dangereux, on résolut, pour le réduire au silence, d'augmenter celui de la place. En avant de la poterne Chesneau, sur la crèche, sorte
d'éperon en maçonnerie qui s'avançait dans la Loire et servait à amarrer les moulins, on établit, le 23 décembre, une forte bombarde, fondue à Orléans même, qui jetait des boulets de
pierre de cent vingt livres.
Près de cette même poterne, on possédait déjà deux canons appelés, suivant l'usage du temps de donner un nom aux pièces, « le Montargis et le Rifflart. » Ils tirèrent, pendant toute la durée du siège, sur le fort des Tourelles, et lui firent un mal considérable.
Le 25 décembre, jour de Noël, les deux partis, d'un commun accord, conclurent une trêve. Elle devait durer de neuf heures du matin jusqu'à trois heures de l'après-midi, et fut fidèlement observée.
Pour se divertir, les Anglais demandèrent qu'on leur permit de jouer de différents instruments de musique, et le comte de Dunois, ainsi que le maréchal de Saint-Sévère, auxquels la requête était adressée, y consentirent. Tout rentra dans l'ordre et le guet reprit, dès que l'heure de l'expiration de la trêve eut sonné.
Pendant ce mois de décembre, le Journal du siège fait mention de maître Jean. Lorrain, venu pour offrir ses services à la ville d'Orléans, il jouissait de la réputation d'être le meilleur maître dans le métier de coulevrinier. Il se servait d'une grosse coulevrine et se
tenait ordinairement sur la barricade du pont, le boulevard de la Belle-Croix. De la, très adroit tireur, il faisait un mal énorme aux Anglais des Tourelles, et chaque jour en tuait ou blessait plusieurs. Il s'amusait à les mystifier. Dès qu'il avait lâché son coup de feu, l'ennemi le couvrait de projectiles; il se laissait alors choir soudain, comme mort, et se faisait emporter dans la ville. Les Anglais se réjouissaient, pensant être débarrassés de
lui, mais il revenait rapidement en se cachant, et, se dressant debout sur la barricade aux yeux ébahis de l'ennemi, il tirait à nouveau et recommençait son manège.
Cependant, dans les environs de la ville, quelques couvents et des églises n'étaient pas suffisamment détruits. Le 29 décembre, les assiégés terminèrent les dernières destructions.

Source : - article extrait de la "Revue des questions historiques" :
(nouvelle série - Tome XXXVI - LXXX de la coll. -juillet 1906)
(nouvelle série - Tome XXXVI - LXXX de la coll. - octobre 1906)
(nouvelle série - Tome XXXVII - LXXXI de la coll. - janvier 1907)
Notes
:
1 Ce nom semble avoir pour origine le mot « Anglais. »
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