"Le siège d'Orléans et Jeanne d'Arc
1428-1429"
par Henri Baraude - 1906-07
VII - Jeanne d'Arc du 25 avril au 5 mai 1429 |
Le vendredi 29 avril, arrivèrent à Orléans des nouvelles certaines
de la venue par la Sologne d'un fort convoi de vivres,
d'armes et de munitions, envoyé de Blois et escorté d'une troupe
considérable sous les ordres de la Pucelle Jeanne.
L'allégresse fut immense dans la ville, l'enthousiasme à son comble. On appelait cette fille inconnue l'envoyée du ciel, la libératrice de la ville, son éloge était dans toutes les bouches.
Les capitaines donnèrent des ordres exprès pour que l'on se
tint prêt à faire une sortie, afin de faciliter l'entrée du convoi
dans la ville au moment opportun, si les Anglais tentaient de s'y
opposer.
En même temps que ces préparatifs se faisaient, une troupe
de cinquante combattants, venant du Gâtinais, pénétrait dans
Orléans.
Jeanne était partie de Vaucouleurs accompagnée de ses deux
plus jeunes frères, Jean et Pierre, d'un archer nommé Richard,
de Jean de Metz avec Julien son domestique, et de Collet de
Vienne, envoyé du roi, pour aller trouver la cour à Chinon.
C'était un voyage de cent cinquante lieues.
La petite troupe l'exécuta en onze jours. Elle passa près de
Joinville et d'Auxerre, traversa la Loire à Gien et arriva le
24 février à Chinon.
Après de nombreuses épreuves elle obtint du roi une armée
pour faire lever le siège d'Orléans.
Charles VII, ayant pris cette résolution dans son conseil, envoya
Jeanne à Tours, en attendant que la troupe, que l'on rassemblerait à Blois, fût prête.
Il lui fit faire une armure complète, et lui donna un train de
maison semblable à ceux des généraux d'armée. II se composait
d'un écuyer, Jean d'Aulon, gentilhomme de Comminges, depuis
sénéchal de Beaucaire, de deux pages ; l'un se nommait Louis
Contes ou de Coutes, dit Immerguet, l'autre Raymond, d'un aumônier,
Jean Pasquerel, religieux augustin de la maison de
Tours, de deux hérauts d'armes, Guyenne et Ambleville, d'un
maître d'hôtel et de deux valets.
Sur les indications de la Pucelle, on envoya chercher une épée,
enfouie derrière le maître-autel de l'église de Sainte-Catherine
de Fierbois, à quelques lieues de Chinon, puis Jeanne fit fabriquer
un étendard. Il consistait, comme tous ceux des généraux
d'armée du XVe siècle, en une longue pièce d'étoffe, coupée
en triangle et clouée par la base au bois d'une lance, en toile de
lin à fond blanc parsemé de fleurs de lis. Sa description a été
faite maintes fois.
Jeanne vint à Blois le 10 mars.
Elle trouva dans cette ville les maréchaux de Saint-Sévère et
de Rays, l'amiral de Culan et apprit d'eux tout ce qui concernait
Orléans, la description de la ville et de ses défenses, la topographie
du pays environnant, les forces et les positions des
Anglais, la situation respective des deux partis.
Dès qu'elle eut tous les renseignements détaillés et complets,
elle forma son plan et résolut d'attaquer les Anglais par la Beauce.
Mais auparavant, elle tenta d'obtenir la paix sans effusion de
sang et leur envoya la lettre que nous avons citée plus haut.
Le 27 avril l'armée quitta Blois.
On a coutume de dire et la plupart des historiens racontent
que la Pucelle fut trompée par les généraux et qu'on lui fit
prendre la route de la Sologne au lieu de celle de la Beauce,
qu'elle avait résolu de suivre. C'est un enfantillage.
Comment peut-on admettre que Jeanne, en relations constantes, à Blois, avec les maréchaux et les capitaines de l'armée,
se renseignant minutieusement sur la position d'Orléans, ait ignoré que la Beauce et la ville se trouvaient sur la rive droite ? Faut-il croire que Jeanne agissait à la légère sans demander
aucun renseignement ? On sait positivement le contraire. Elle
connaissait les moindres détails. Enfin, si elle avait agi d'après le
conseil de ses voix, elle n'eût pas été induite en erreur, car
pendant les treize mois que dura sa carrière militaire, elles ne
la trompèrent jamais.
Pour prendre le chemin de la Sologne, Jeanne dut traverser la
Loire, elle s'en était forcément aperçue. Elle savait donc très
bien que l'on passait par la Sologne et non par la Beauce.
Il est probable qu'elle céda aux exigences des généraux, qui
durent se montrer intraitables, comme nous le verrons dans la
suite, n'écoutant pas ses avis, prenant la contre-partie de ce
qu'elle disait, et souvent, chose plus grave, s'opposant absolument à ses décisions. Cette manière d'agir provenait de bien des causes. Les généraux
se trouvaient humiliés d'obéir à une pauvre fille des
champs ignorante, devenue tout d'un coup, sans préparation,
sans preuves de valeur, chef d'armée. Ils la jalousaient et la
subissaient avec peine, n'admettant pas qu'elle pût avoir des
avis à donner, des ordres à faire exécuter. Enfin, depuis si
longtemps battus dans toutes les rencontres, les capitaines
croyaient devoir agir avec prudence, et toute résolution énergique
leur semblait devoir être funeste.
Or le parti de la Pucelle était le meilleur. Elle commandait
une armée de six mille hommes. Passant par la Beauce, elle eût
toujours disposé de forces très supérieures à celles que les
Anglais eussent pu lui opposer en un point déterminé, car
ils ne pouvaient dégarnir entièrement leurs ouvrages, de peur
que les assiégés, profitant de l'occasion, ne vinssent à s'en
emparer.
Les Anglais n'avaient autour d'Orléans que huit mille hommes,
répartis entre onze ouvrages; il eût été facile à la Pucelle
de passer sans coup férir.
Donc, le 27, elle passa la Loire à Blois avec six mille hommes,
escortant un convoi considérable de vivres et de munitions, et
prit la route de la rive gauche, passant par Saint-Dié, Saint-Laurent, Lailly, Cléry et Olivet.
On campa la nuit du 27 au 28. Jeanne voulut rester tout armée ; aussi ne reposa-t-elle pas, et le matin elle se leva
affreusement courbaturée.
Le 28 on partit, et l'on campa près d'Olivet la nuit du 28 au 29.
On ne pouvait marcher que très lentement, la colonne étant
embarrassée d'un lourd convoi.
Le matin du 29, l'armée se remit en marche et passa près de
l'église d'Olivet. Elle suivit la rive gauche du Loiret jusqu'aux
sources, où elle tourna vers le nord, se dirigeant vers la Loire.
On appelait cette contrée la plaine de Cornay, du nom d'un château
qui fut démoli au commencement du XIXe siècle.
Cependant l'arrivée de la Pucelle et la marche de l'armée étaient signalées par les guetteurs du beffroi à la ville assiégée.
La nouvelle se répandit dans tous les quartiers comme une
traînée de poudre et produisit dans les esprits une incroyable
effervescence.
Aussitôt Dunois, accompagné de quelques chevaliers, veut
aller à sa rencontre : il se jette dans une barque et traverse la
Loire. Ayant abordé sans encombre sur la rive gauche, il hâte
sa marche au-devant de l'armée, qui contournait alors les
sources du Loiret.
A peine Jeanne le vit-elle, que la première elle lui dit:
« Êtes-vous pas le bâtard d'Orléans ?
« — Oui, répondit-il, et bien joyeux de votre venue. »
Alors elle lui demanda s'il avait conseillé de lui faire prendre
la route de la Sologne, au lieu de celle de la Beauce, et comme
Dunois répondait que c'était le parti le plus sage, et celui que
tous les capitaines conseillaient, parce que les Anglais avaient
leurs forces principales du côté de la Beauce, elle s'écria :
« Le conseil de Messire est meilleur que le vostre et celuy des
hommes, et si est plus seur et plus sage. Vous m'avez cuidé
décevoir; mais vous vous estes deceus vous mêmes, car je vous
amène de meilleur secours que eut oncques chevalier, ville ou
cité, et ce est le plaisir de Dieu, et le secours du Roy des cieux,
non mie, pour l'amour de moy, mais procède purement de Dieu,
lequel à la requeste de saint Louis et de saint Charles le Grand,
a eu pitié de la ville d'Orléans et n'a pas voulu souffrir que lesennemis
eussent le corps du duc d'Orléans et sa ville. »
Il semble, d'après ces paroles, qu'elle savait fort bien, à son
départ de Blois, ce qu'on lui faisait faire. Elle dit : « Vous m'avez cuidé decevoir, mais vous vous estes deceus vous mesmes. »
Elle n'avait donc cédé qu'à la violence des capitaines et adressait à Dunois, qu'elle pensait l'instigateur de cette mesure, une
véhémente protestation. L'armée s'était arrêtée et la Pucelle réunit les capitaines en
une sorte de conseil de guerre, pour décider la conduite à tenir.
Elle voulait que l'on attaquât sur-le-champ la bastille de Saint-Jean-le-Blanc, que l'on savait gardée par une faible garnison,
afin de pouvoir s'embarquer au port de Saint-Loup et aborder à
Orléans. C'était évidemment un coup d'audace, car la bastille
Saint-Loup possédait une puissante artillerie, portant jusque
sur la rive gauche au port du Bouchet. Mais en agissant rapidement
et surtout en faisant opérer une diversion par les Orléanais,
qui eussent attaqué la bastille Saint-Loup, on avait de
grandes chances de succès.
Les généraux s'opposèrent vivement à ce projet, le trouvant
téméraire, impossible à exécuter.
Après une discussion assez longue, Jeanne, devant cette opposition
formelle, abandonna son projet et consentit à faire ce que les capitaines désiraient.
On décida de remonter le fleuve en amont de Saint-Jean-le-Blanc, pour chercher un point de passage favorable.
L'armée se mit en marche, modifiant sa direction, inclinant
vers l'est, traversa Saint-Denis-en-Val et s'arrêta sur le bord de
la Loire, en face du village de Checy, dans un terrain appelé
l'île aux Bourdons.
On avait prévenu les assiégés d'envoyer des bateaux pour le
passage du fleuve.
Les historiens, en général, s'étonnent que les Anglais n'aient
pas tenté la moindre opération contre la Pucelle pendant cette
marche de flanc devant leurs positions, et voient dans cette
abstention l'intervention évidente de la Providence, qui les aurait
frappés de terreur.
Si, le dernier jour du siège, les Anglais furent paralysés par la
crainte superstitieuse que leur inspirait la Pucelle, et si leur
moral fut fortement ébranlé par les défaites qu'ils avaient subies
et par l'étrangeté des événements, il n'en était pas de même
le 29 avril. Ils ne croyaient nullement à la mission divine de
Jeanne, qui n'avait jusqu'alors rien fait de remarquable, pouvant les convaincre, et voyaient en elle une illuminée, qu'ils
couvraient d'insultes grossières et d'outrages.
On trouvera leur inaction très naturelle, si l'on songe qu'ils
n'avaient que huit mille hommes devant la ville, répartis dans
onze ouvrages, et que l'effectif de la rive gauche, séparée des
ouvrages de la rive droite par un large fleuve, était fort inférieur à celui de la Pucelle.
Enfin, s'ils avaient dégarni leurs ouvrages de la rive droite,
pour en faire passer les soldats de l'autre côté et venir renforcer
le fort et les bastilles, ils eussent été vus par le guet du beffroi,
et les assiégés eussent profité de l'occasion précieuse de
piller et de détruire leurs boulevards.
L'armée arrivait, devant Checy et se rassemblait sur le bord
du fleuve. On se trouva dans une angoisse très grande. Les
eaux trop basses et le vent soufflant de l'est empêchaient les
bateaux de remonter le fleuve à la voile. Il ne fallait pas songer à employer les rames, car le passage, trop lent sous le feu de
la bastille Saint-Loup, eût exposé à un désastre. Pour comble
de malheur, la pluie se mit à tomber avec une extrême violence,
et le découragement, si prompt dans les cœurs français,
commençait à abattre les âmes : mais la Pucelle, pleine de confiance,
exhortait chacun, assurant que l'on passerait et qu'il
fallait un peu de patience.
Elle se mit en prières. En effet, la pluie cessa, le temps devint
beau et le vent, ayant tourné, souffla très fort de l'ouest. Aussitôt
la confiance revint et l'on aperçut les bateaux qui, remontant
rapidement le courant, grossi par l'orage, arrivaient sans être inquiétés.
Bientôt l'on put charger le convoi sur les bateaux, sans dételer
ni décharger les voitures, ainsi que l'armée, et l'on passa
le fleuve un peu en amont de Checy.
On était au milieu du jour. Jeanne se rendit au château de
Reuilly, au nord-est de Checy, où elle fut reçue par Guy de
Cailly, qui en était le seigneur, et qui, depuis, ne la quitta plus.
A peine y fut-elle, qu'un conseil de guerre s'y réunit afin
d'aviser aux dispositions à prendre pour l'entrée dans Orléans.
Dès le début de la réunion, les chefs de l'armée déclarèrent
qu'ils n'entreraient point dans la ville, car ils n'avaient reçu
l'ordre que d'escorter le convoi. En entendant ces paroles, Jeanne entra dans une violente
colère, disant qu'on lui avait caché ce projet, que c'était une
trahison et qu'on agissait mal puisqu'on avait attendu le dernier
moment pour lui révéler cette félonie. On la calma pourtant avec des promesses de revenir au plus
tôt en escortant un nouveau convoi, et l'on décida qu'elle entrerait à la nuit dans la ville, par la porte Bourgogne, accompagnée
de Dunois, de La Hire et de l'escorte qui était venue à sa rencontre à Checy; enfin, que les six mille hommes retourneraient à Blois sous le commandement du maréchal de Boussac.
Jeanne accepta ces conditions, parce qu'elle ne pouvait passer
outre devant l'obstination des généraux. Ce qu'elle regrettait
le plus, c'était le temps perdu en marches inutiles.
Pendant que le conseil se tenait à Reuilly, le convoi se rassemblait à Checy avec une escorte, et les assiégés, prévenus
par des messagers, exécutèrent une sortie contre la bastille de
Saint-Loup pour occuper les Anglais, détourner leur attention
et les empêcher de rien tenter contre le convoi, qui marchait
sur Orléans, en suivant la route de la Bourgogne.
Le combat dura toute l'après-midi, et de part et d'autre on
compta un nombre assez fort de tués et de blessés. Les Orléanais
prirent même un étendard ennemi.
Cette diversion réussit pleinement. Pendant l'affaire, le convoi
avait marché, puis, arrivé à une certaine distance de Saint-Loup,
il remonta au nord et redescendit pour entrer dans la ville par
la porte Bourgogne.
A huit heures, tout armée, montée sur un cheval blanc
richement caparaçonné, ayant à sa gauche Dunois et derrière
elle La Hire et les chevaliers de la ville, Jeanne, son étendard
en main, fit son entrée.
Le peuple en délire l'acclamait, voulait baiser ses pieds et
toucher son cheval; une foule immense remplissait les rues et
les places, allumait des torches sur son passage, lui faisant une
marche triomphale.
Le visage de Jeanne rayonnait de joie; elle était enfin dans
cette ville où ses voix l'envoyaient, qu'elle devait délivrer des
Anglais et par laquelle débutait sa mission.
Elle mit pied à terre devant la cathédrale, entra pour remercier Dieu de l'avoir conduite saine et sauve dans la ville d'Orléans, et fit chanter un Te Deum d'actions de grâces. Puis, remontant à cheval, elle fut conduite chez Jacques Boucher,
trésorier du duc d'Orléans, sieur de Guillerville, qui devait
l'héberger dans son hôtel, situé près de la porte Renard. Une
plaque de marbre, placée sur une maison de la rue du Tabour
actuelle, alors Grande-Rue, indique la place qu'occupait cet
hôtel.
A la joie qu'éprouvaient les assiégés, de recevoir Jeanne, se
mêlait un profond regret du départ des six mille hommes qui
avaient escorté le convoi.
Quelque espoir qu'ils eussent en la Pucelle, ils ne croyaient
pas possible qu'elle pût vaincre à elle seule sans soldats, et ne
fondaient pas de grandes espérances sur les promesses faites à
Reuilly, de l'envoi d'un secours. Le comte de Clermont, alors à Blois, disposait de ces troupes, et les Orléanais n'avaient pas
oublié sa conduite pendant la bataille des Harengs et les jours
suivants, lorsqu'il abandonna la ville à son sort.
Le matin du 30, Jeanne convoqua chez le comte de Dunois les
principaux chefs de la ville, et, dans ce conseil, émit l'avis d'attaquer
sur-le-champ les bastilles anglaises.
Les événements de la veille, le passage de la Loire, l'entrée
du convoi, la diversion sur la bastille de Saint-Loup réussie, son
arrivée dans la ville, étaient autant de succès, disait-elle, qui
avaient enflammé les imaginations, surexcité les esprits, ce dont
il fallait profiter.
Les généraux montrèrent dès ce moment l'esprit d'hostilité
qui les animait contre la Pucelle, la jalousie mesquine qui les
possédait, au point de vouloir faire avorter ses projets. Tous,
sauf La Hire et Florent d'Illiers, donnèrent un avis contraire et
prétendirent qu'il fallait attendre les secours promis.
Jeanne soutint son opinion, estimant que la valeur des troupes
fait plus et mieux que le nombre, mais chacun s'entêta dans son
avis. La discussion devint très vive et les esprits s'échauffèrent;
tout à coup, l'un des chevaliers, le sire de Gamache, ne pouvant
supporter le ton impératif de la Pucelle, et irrité de la déférence
qu'on lui témoignait, se leva et dit : « Puisqu'on écoute l'avis d'une péronnelle de bas lieu, mieux que celui d'un chevalier
tel que je suis, je ne me rebifferai plus contre; en temps et
lieu, ce sera ma bonne épée qui parlera, et peut-être y périrai-je ; mais le roi et mon honneur le veulent. Désormais, je défais
ma bannière et je ne suis plus qu'un pauvre écuyer. J'aime
mieux avoir pour maître un noble homme qu'une fille, qui auparavant
a peut-être été je ne sais quoi. » Et il remit sa bannière
au bâtard. Celui-ci, quoique ne partageant pas l'avis de Jeanne,
voulait la ménager, et, s'interposant, il réconcilia la Pucelle,
très froissée des paroles prononcées, avec le sire de Gamache.
Ils s'embrassèrent, et Jeanne, quoiqu'elle eût pu imposer son
autorité, puisque le roi avait donné l'ordre qu'on lui obéît complètement,
Jeanne fit des concessions. Elle accorda qu'on attendrait
les secours pour tenter une sortie; mais, comme on objectait
que l'envoi des troupes était douteux, il fut décidé que
Dunois se rendrait à Blois pour hâter l'arrivée des secours.
Cette conduite des généraux est fort compréhensible et très
excusable à cette date : que devaient-ils penser, en effet, de la
subite et extraordinaire élévation de cette fille, sortie des rangs
les plus bas du peuple, bergère ignorante devenue général
d'armée, sous les ordres de laquelle les capitaines les plus vieux
et les plus réputés devaient se ranger ?
Elle n'avait encore exécuté aucun fait de guerre, les doutes
et les hésitations étaient permis. Mais la rébellion et surtout
la jalousie n'auraient pas dû se montrer, les ordres du roi étant formels.
Jeanne avait vu juste cependant. L'effervescence des esprits
arrivait au plus haut point dans la ville assiégée. La confiance
qu'inspirait sa seule présence était sans limites. Il suffisait qu'on
la sentît dans les murs pour oser tout tenter.
Si à ce moment Jeanne eût exécuté la sortie qu'elle désirait,
la ville eût peut-être été délivrée dès le premier jour.
Aussi, malgré la décision prise en conseil, La Hire et Florent
d'Illiers, qui partageaient la manière de voir de Jeanne, résolurent
de tenter, sans lui en rien dire, une sortie contre la bastille
de Saint-Pouaire, appelée Paris par les Anglais.
Ayant rassemblé une troupe assez considérable, ils se jetèrent sur un poste avancé, qui se trouvait à Saint-Paterne actuel, et
le mirent en fuite, puis, le poursuivant, ils arrivèrent devant la
bastille. Cet ouvrage était le plus fort de l'enceinte anglaise, et
comme, suivant leur habitude d'imprévoyance et de légèreté, les
Français n'avaient point songé à se pourvoir des engins nécessaires à un assaut, ils firent demander et crier dans la ville
qu'on leur apportât des fagots, de la paille, des échelles et des haches, tout ce qui serait indispensable pour brûler les palis et donner l'assaut.
Pendant ce temps d'arrêt, les Anglais se reconnaissaient;
tout à coup, ils sortent de leur boulevard, se rangent en ordre
de bataille, et avec tant d'impétuosité que les assaillants durent
rentrer en toute hâte dans la ville.
Ainsi cette tentative, exécutée sans la participation de Jeanne,
n'avait pas réussi. Nous avons vu que, dans le conseil, elle
n'avait point exigé qu'on lui obéît en toutes choses, ne se prévalant
pas des ordres du roi ; bien mieux, qu'elle cédait constamment à l'avis des généraux. Elle respecta la décision prise
de telle façon, qu'elle ne porta pas secours aux téméraires qui
avaient entrepris cette sortie.
Elle fit mieux encore. Elle résolut de tenter de nouveau, auprès
des Anglais, une démarche pour leur faire lever le siège
sans verser le sang.
Lorsque la nuit descendit sur la ville, elle leur adressa une
lettre, copie de celle qu'elle avait envoyée de Blois et dont ils
gardaient prisonnier le héraut porteur. Elle la fit remettre par
ses deux hérauts, Guyenne et Ambleville, à Talbot, au comte
de Suffolk et au seigneur d'Escalles.
A la lecture de cette nouvelle missive, les Anglais entrèrent
dans une violente colère, couvrirent Jeanne d'outrages et de
sarcasmes, et jurèrent qu'ils la feraient brûler vive, s'ils pouvaient
s'emparer d'elle. Ils gardèrent Guyenne et renvoyèrent Ambleville, pour répéter à Jeanne leurs imprécations.
La Pucelle, entendant ce récit, ne s'émut guère et se contenta
de répondre qu'ils essaient de la prendre. Elle voulut
renvoyer Ambleville dans le camp ennemi pour réclamer les
deux hérauts, qu'ils gardaient prisonniers contre tout droit.
Mais le malheureux craignait que les Anglais ne lui fissent un mauvais parti; il hésitait tout tremblant, et Jeanne lui disait: « En nom Dieu, ils ne feront aucun mal ni à toi ni à lui; dis à
Talbot qu'il s'arme et je m'armerai aussi, qu'il se trouve devant
la ville, et s'il peut me prendre, qu'il me fasse brûler, et si je le
déconfis, qu'il lève le siège. »
Il hésitait encore; pour lever ses dernières craintes, le bâtard
d'Orléans le chargea de dire à Talbot que si les hérauts ne rentraient
pas de suite, il ferait passer par les armes tous les
Anglais alors dans la ville, hérauts ou prisonniers, sans en
excepter un seul.
Ambleville partit. Talbot les renvoya tous les trois, en les
chargeant de répéter à la Pucelle qu'elle aille garder ses vaches,
et qu'il la ferait brûler vive s'il parvenait à la prendre.
Le lendemain, dimanche 1er mai, de grand matin, Dunois
partit pour Blois, afin de presser l'envoi des renforts promis.
Jeanne, ne voulant pas que les assiégeants pussent l'attaquer,
accompagnée de La Hire avec un gros parti de troupe, l'escorta
pendant un certain temps. Les Anglais n'osèrent sortir de leurs
boulevards, parce que la troupe leur semblait trop considérable.
Aussi Jeanne rentra-t-elle sans encombre. A son retour, sans
descendre de cheval, elle chevaucha par toute la ville pour se
montrer aux habitants. Le peuple, enthousiaste, voulait la voir,
l'entendre assurer que ce terrible siège touchait à sa fin. Une
foule tellement considérable assiégeait les portes de son hôtel,
que l'on craignait à chaque instant les voir se briser. Elle parcourut
longtemps les rues de la cité, acclamée et fêtée, et, dit
naïvement la Chronique, « moult semblait à tous être grant merveille,
comment elle se pouvait tenir si gentement à cheval,
comme elle faisait. Et à la vérité aussi, elle se maintenait aussi
hautement en toutes manières comme eust sceu faire un homme
d'armes, suivant la guerre dès sa jeunesse. »
Lorsque le soir tomba, elle voulut encore tenter elle-même
une démarche auprès des assiégeants. Elle se rendit sur le pont,
au boulevard de la Belle-Croix, d'où la voix arrivait très bien
jusqu'au fort des Tourelles, et somma le sire de Glasdalle d'avoir à lever le siège. Celui-ci répondit par les plus grossières insultes
et la couvrit d'outrages, qui lui firent monter le rouge au visage
et les larmes aux yeux. Aussi elle lui cria d'une voix forte : « Vous mentez ! Malgré vous, vous partirez d'ici; une grande
partie de vos gens seront tués, mais vous ne le verrez pas ! »
Puis elle se retira dans son hôtel.
Le lendemain 2 mai, Jeanne, connaissant bien le cœur humain
et le tempérament français, prompt à l'enthousiasme, mais facile à abattre, chercha le moyen d'entretenir l'ardeur des
assiégés. Comme il avait été résolu de ne rien entreprendre
avant l'arrivée des renforts que Dunois devait ramener, on se
trouvait obligé à une inaction absolue, qui pouvait être funeste.
Jeanne, voulant mettre le temps à profit et ne rien laisser au
hasard, monta à cheval, et, suivie de tous les seigneurs et d'un
fort parti de troupe, fit la reconnaissance des ouvrages de la
rive droite, construits par les assiégeants. »
Elle sortit par la porte Bourgogne et se dirigea sur la bastille de Saint-Loup.
Celle-ci, commandée par un certain Thomas Guerrart, absent
ce jour-là, occupait une position très forte, dominant la Loire
et les campagnes avoisinantes. Les Anglais l'avaient fortifiée très
solidement et perfectionnaient sans cesse son armement et ses
défenses.
Jeanne put l'examiner à loisir et, de là, se dirigea sur la bastille
Paris, le plus fort de tous les ouvrages de la rive droite.
Elle renfermait une quantité de munitions et d'armes. La garnison
comptait un important effectif. Talbot la commandait.
Puis elle vit Rouen, commandée par Suffolk; Londres, sous
les ordres de Jean de la Pôle, et la Croix-Boisée, dont le seigneur
d'Escales était le chef.
Enfin, elle put voir distinctement le camp de Saint-Laurent et
les deux boulevards du fleuve, celui de l'île Charlemagne et
celui de Saint-Pryvé.
Les Anglais n'osèrent pas sortir de leurs bastilles, et, la reconnaissance terminée, Jeanne rentra dans Orléans.
Déjà dans leurs rangs une sourde inquiétude commençait à
sourdre. Leurs esprits étaient frappés de tout ce qu'ils voyaient
d'extraordinaire depuis quelques jours.
Cette jeune fille, commandant une armée, chevauchant devant
leurs bastilles, sans crainte, accompagnée des seigneurs du
plus haut lignage, acclamée par la ville entière ; ses menaces
audacieuses, tout ce que l'on racontait de merveilleux sur elle,
tout cela contribuait à abattre le moral des Anglais et leur faisait craindre, que le succès leur échappât.
Aussi les capitaines faisaient-ils tout leur possible pour relever
les âmes et éveiller la haine contre la Pucelle, au lieu de
cette crainte superstitieuse qui commençait à les gagner.
Pendant que ces choses se passaient à Orléans, Dunois pressait à Blois le départ du secours promis. Il s'applaudissait d'être
venu, car on se demandait si on enverrait des troupes. La perte
d'Orléans paraissait si certaine, l'enthousiasme soulevé par
l'apparition de la Pucelle était si complètement tombé, elle
absente, que l'on venait de décider de ne plus rien tenter pour
la délivrance de la ville.
Dunois fit revenir à des idées plus sages, et, le 3 mai, l'armée
se mit en marche par la Beauce. Elle se composait du tiers de
l'effectif qui escortait le convoi, soit quinze cents à deux mille
combattants.
Dans la matinée du 4 mai, les guetteurs de Saint-Paul et du
beffroi de Saint-Pierre Empont signalèrent l'arrivée de la colonne.
La poussière soulevée et l'éclat des armes étincelant sous
les rayons du soleil la faisaient apercevoir de loin.
Aussitôt prévenue, Jeanne monta à cheval, et, accompagnée du seigneur de Villars, de messire Florent d'Illiers, de la Hire,
d'Alain Girou, capitaine breton, et de Jamet du Tilloy, avec cinq
cents combattants, sortit à la rencontre de la colonne, commandée
par Dunois, les maréchaux de Saint-Sévère et de Rays et
Jean de la Haye, baron de Coulances, gentilhomme normand.
Les Anglais ne bougèrent point.
Il est incontestable que la raison invoquée pour expliquer
leur inaction les jours précédents les empêchait de sortir : la
troupe française étant beaucoup plus forte que tout ce qu'ils
pouvaient mettre en ligne.
L'armée entra dans Orléans sans coup férir.
Or, il faisait chaud ce jour-là, et la matinée avait été particulièrement
pénible pour Jeanne, qui, tout armée, était restée à
cheval de longues heures. Aussi rentra-t-elle chez elle l'aprèsmidi,
et, s'étant fait désarmer, elle s'étendit sur son lit pour
prendre un peu de repos.
Tout à coup elle s'éveille et se prend à crier : « En nom Dieu ! mon conseil me dit d'attaquer les Anglais !
Mes armes! Mes armes ! »
Le sire d'Aulon, son écuyer, accourt et se met à l'armer. Au
même instant un grand bruit se fait entendre venant de la rue,
et Jeanne s'écrie : « En nom Dieu, le sang de nos gens coule à terre. Pourquoi ne m'a-t-on pas plus tôt éveillée ? Ah ! c'est mal fait. Mon cheval ! » Et laissant son écuyer s'armer, elle descend en hâte, trouve
sur la porte de la rue son page, qui jouait aux osselets.
« Méchant garçon, dit-elle, qui êtes pas venu me dire que le
sang de France est répandu, vite mon cheval. »
Aussitôt qu'il arriva, elle se mit en selle et se fit tendre par
la fenêtre son étendard, que dans sa précipitation elle avait oublié.
Puis elle partit à fond de train, seule, suivant la Grande-Rue.
Près de la porte Bourgogne, d'Aulon et Louis de Contes la rejoignent. Au même moment elle voit passer sur un brancard un
citoyen de la ville, blessé, couvert de sang. « Hélas! dit-elle plus tard, je n'ai jamais vu le sang d'un
Français, sans que les cheveux me dressent sur la tête. »
En même temps qu'elle, arrivaient à la porte une foule de
fuyards, venant de l'extérieur, puis cinq cents combattants,
amenés par Dunois de l'intérieur de la ville et attirés par le
bruit, pour secourir ceux qui, poursuivis par les Anglais, rentraient
en désordre.
Voici ce qui s'était passé.
L'arrivée du convoi et son entrée sans coup férir avaient surexcité les assiégés. Quelques chefs, sans ordre, sans demander
l'avis ni l'autorisation de personne, avaient réuni des troupes et
avaient voulu tenter l'assaut de la bastille de Saint-Loup.
Ils réussirent d'abord, et le boulevard tomba entre leurs
mains. Mais les Anglais se ressaisirent, se rassemblèrent à l'abri
de la bastille, composée de l'église, du couvent faisant office de
réduit central, et la fortune changea. Ils jetèrent les assaillants
hors du boulevard, puis les poursuivirent, l'épée dans les reins,
jusqu'à la porte Bourgogne, où la Pucelle arrivait avec eux.
Cette singulière façon d'agir s'explique par l'indépendance
dont jouissaient les chefs à cette époque. Maîtres des troupes
qu'ils soldaient, ils s'arrogeaient le droit d'en user suivant leur
bon plaisir. Le succès justifiait leurs entreprises. Aussi doit-on
certainement attribuer au décousu des opérations et au manque
d'entente entre les chefs, qu'une pareille manière de faire occasionnait,
la multiplicité des combats et leur résultat négatif, ainsi que l'inutilité des efforts pendant les guerres de cette époque et notamment au siège d'Orléans.
Pendant toute sa durée, les Français ont possédé un effectif égal et toujours supérieur, si l'on compte les milices bourgeoises, à celui des Anglais. Ils pouvaient surtout, en un point
déterminé, mettre en ligne des forces supérieures.
Dès que la Pucelle fut arrivée à la porte Bourgogne, les bourgeois
qui la suivaient, Dunois, sa troupe, les fuyards, qui se
rallièrent et reprirent courage à sa vue, formèrent une masse
d'au moins quinze cents combattants.
Jeanne les exhorte, les encourage, fait rétablir l'ordre et reformer les rangs, et, résolue à recommencer l'attaque de Saint-Loup, donne immédiatement les indications pour que tout le
nécessaire à un assaut lui fût apporté.
Dès que tout fut prêt, elle mit la troupe en marche. Élevant les coeurs, surexcitant les courages, la Pucelle, avec
une présence d'esprit étonnante, disait à tous le succès assuré,
et ces paroles enflammées enhardissaient les plus timides.
Aussi les Français se ruèrent-ils à l'assaut avec une ardeur
inouïe. Une violente canonnade les accueillit. Une clameur
s'élevait dans les airs, poussée par les deux partis, qui luttaient
avec un égal acharnement. Le choc retentissant des épées sur
les armures, les cris des blessés se répandaient au loin.Talbot,
dans la bastille Paris, entendant ce vacarme, réunit hâtivement les troupes qu'il put trouver, et sortit pour courir au secours
de Saint-Loup. Mais le guet de Saint-Pierre Empont surveillait
ses mouvements. Dès que les Anglais se mirent en marche, la
cloche du beffroi retentit par-dessus le tapage de la bataille, et
sonna deux fois. Le maréchal de Saint-Sévère, le seigneur de
Graville, le baron de Coulances étaient prêts. Ils sortirent avec six cents combattants par la porte Parisie et se mirent en bataille devant les Anglais, qui accouraient. Les Français prirent
une attitude si vaillante, que l'ennemi n'osa les attaquer et rentra
dans ses retranchements.
Cependant Jeanne, avec une habileté de vieux général, disposait
les troupes pour l'attaque de la bastille de Saint-Loup. La
première en tête des colonnes, elle pénètre dans le boulevard,
encourage chacun par ses paroles et enflamme tout le monde
par son exemple.
Trois heures durant, l'assaut fut donné, repoussé avec la plus
grande énergie. Enfin la bastille de Saint-Loup tomba aux mains des Français. L'ennemi perdait cent quatorze hommes tués et quarante prisonniers. Aussitôt les vainqueurs incendient et démolissent la bastille, l'église et le couvent, bouleversent les remparts, brûlent les palissades.
La rentrée dans Orléans fut une marche triomphale. Les
cloches des églises sonnaient à toute volée; une foule immense
acclamait Jeanne la Pucelle victorieuse et lui donnait le nom de « libératrice. »
Depuis le début du siège, les cloches, pour la première fois,
chantaient la victoire.
Ce premier succès si éclatant fit concevoir aux seigneurs enfermés
dans Orléans une âpre jalousie contre Jeanne.
Le lendemain 5 mai, jour de l'Ascension, on convint de ne
point entreprendre d'opérations pour respecter la solennité de
ce jour de fête. Mais les chefs se réunirent en conseil afin de
faire choix d'un plan d'attaque, sans convoquer la Pucelle.
Il y avait là Dunois, les maréchaux de Saint-Sévère et de Rays,
le seigneur de Graville, le baron de Coulances, le seigneur de
Villars, Xaintrailles, La Hire, les seigneurs de Gaucourt, de
Coarraze, messire Denis de Chailly, Thibaut d'Armignac dit de
Ternes, bailli de Chartres, Jamet du Tilloy, sir Hugues de Kennedy,
appelé Canède, capitaine écossais au service de la France.
La délibération s'éternisa. Des avis très opposés furent émis;
enfin, l'on se mit d'accord pour décider de faire une démonstration
sur Saint-Laurent et d'attaquer en même temps le fort des
Tourelles. On espérait que les Anglais dégarniraient ce dernier
pour aller au secours du camp menacé. Comme on pensait que
le succès le plus éclatant serait du côté de la rive gauche et que
les capitaines voulaient en retirer seuls la gloire, ils résolurent
de ne rien dire à la Pucelle du projet d'attaque réelle des ouvrages
de la rive gauche.
Jeanne, aussitôt prévenue, se rendit au conseil et fut mise au
courant de la décision prise d'attaquer Saint-Laurent.
Elle ne trouva rien à redire tout d'abord à cette façon d'opérer,
car elle voulait qu'on assaillît les Anglais le plus tôt possible.
Mais à certaines réticences, devant quelques phrases peu claires et en face des explications confuses données sur les préparatifs à faire, elle s'aperçut vite qu'on ne lui disait pas la vérité, et,
sans que personne lui eût rien dit de positif, elle se mit dans
une violente colère et s'écria : « Dites tout ce que vous avez conclu. Je cèlerai bien plus
grande chose que cette cy. »
Le bâtard d'Orléans tenta de la calmer et finit par lui dire que
si, pendant l'attaque de Saint-Laurent, les Anglais dégarnissaient
leurs ouvrages de la rive gauche pour porter secours à
leur camp, on irait les attaquer.
Jeanne se calma soudain, redevint joyeuse, et s'écria qu'il
fallait agir de cette façon. Les capitaines embarrassés, étonnés,
confus, lui demandèrent alors son avis. Elle le donna, affirmant
qu'il fallait, avant toute autre opération, réunir toutes les forces
pour attaquer les ouvrages de la rive gauche et le faire sans
tarder.
L'avis parut si excellent et donné d'un ton si net et si affirmatif,
que nul n'osa élever la voix, et l'on convint que le lendemain
6 mai, de grand matin, on passerait la Loire pour attaquer les
ouvrages de la rive gauche.
Cette suprême résolution prise, Jeanne tenta un dernier
effort auprès des assiégeants pour les amener à abandonner le
siège sans effusion de sang. Un archer, par son ordre, lança
dans le fort des Tourelles, depuis le boulevard de la Belle-Croix,
une flèche portant enroulée à ses barbes une copie de sa première
lettre. Elle avait fait ajouter au bas ces mots : « C'est pour la troisième et dernière fois et ne vous écrirai
plus désormais »
Toute la soirée et la nuit on rassembla les engins et les armes
nécessaires, et on les embarqua sur de gros bateaux réunis en
plus grand nombre possible, pour traverser la Loire le lendemain.
Source : - article extrait de la "Revue des questions historiques" :
(nouvelle série - Tome XXXVI - LXXX de la coll. -juillet 1906)
(nouvelle série - Tome XXXVI - LXXX de la coll. - octobre 1906)
(nouvelle série - Tome XXXVII - LXXXI de la coll. - janvier 1907)
|