" Une étape capitale de la mission de Jeanne d'Arc "
par Pierre Boissonnade
- 1930 |
Le séjour de la Pucelle à Poitiers
La quadruple enquête et ses résultats
(1er mars-10 avril 1429).
Étude critique
L'étape décisive de la mission de Jeanne est celle que
marque son séjour à Poitiers. C'est le point de départ de
cette carrière prodigieuse qui aboutit à la levée du siège
d'Orléans, au sacre de Reims, à la délivrance de la France
du joug étranger, et qui, commencée dans l'éclat des victoires,
se termine par le bûcher de Rouen et le martyre
d'une sainte dont le sang racheta tout un peuple.
De ce séjour de Jeanne à Poitiers, n'existent que de brefs
récits d'historiens depuis Michelet (1), Vallet de Viriville (2),
Wallon (3) et Beaucourt (4). L'exposé le plus détaillé, celui
d'Anatole France, qui ne compte pas moins de deux chapitres
sur le séjour de la Pucelle à Poitiers, n'est pas plus une
oeuvre historique (5) que la Vie de Jésus, de Renan, dont elle
a presque égalé la célébrité. Sous la plume du fameux écrivain,
le personnage merveilleux de Jeanne d'Arc se transforme
en celui d'une pauvre fille des champs, victime de sa candeur, d'une paysanne illuminée, comme tant d'autres,
instrument des prêtres, des politiques et des généraux, qui
n'aurait en rien influé sur le cours de l'histoire. Anatole
France promène à travers cette période émouvante son
scepticisme et son ironie dissolvantes, sans vouloir reconnaître
les bornes de la raison humaine et l'évidence souveraine
des faits. L'esprit d'un Voltaire, plus ouvert et sur
lequel auraient agi cent années d'études historiques, revit
dans le récit du prodigieux romancier contemporain, dont
le sens historique est à tout prendre bien inférieur à celui
de Michelet (6), qui fut moins informé que lui. Si on retranche
des deux chapitres d'Anatole France sur le séjour de
Jeanne à Poitiers, les épisodes secondaires, les détails inutiles,
les digressions et les hypothèses, on n'y trouve guère
rien de plus que dans le sobre et saisissant tableau de son
devancier, qui lui est supérieur par l'intelligence des faits.
Les études épisodiques sur le séjour de Jeanne sont nombreuses
; mais l'objet de ce travail est surtout d'examiner
d'après les textes cette période fondamentale de la carrière
de Jeanne, d'en préciser la nature, la durée et l'importance,
de remettre en lumière les faits essentiels et les personnages,
en prenant uniquement pour base les documents originaux.
Ces documents ont été groupés par Quicherat dans
un recueil, le plus beau monument d'érudition élevé à la
gloire de Jeanne (7). Ils ont été depuis complétés par d'autres
publications moins importantes. Parmi ces pièces, il faut
placer en première ligne les dépositions des témoins oculaires.
D'abord, celle de la Pucelle qui, dans le procès de
Rouen, évoque l'enquête de Poitiers (8); puis celles des témoins
directs qui déposèrent au procès de réhabilitation, à
savoir surtout celles du dominicain Seguin, de l'écuyer Thibault (9),
de Garivel, âgé de quinze ans en 1429 (10), de l'avocat
du roi, Jean Barbin (qui fut maire de Poitiers, 1439) et qui
avait 24 ou 25 ans en 1429 (11), du maître d'hôtel de la Pucelle, Jean d'Aulon, aussi fort jeune en 1429 (12). Certains témoignages
proviennent d'autres personnages, qui, n'ayant pas suivi
la cour à Poitiers, ne donnent sur le séjour de la Pucelle que
des renseignements peu précis. Tels ceux du duc d'Alençon,
de Simon Charles, de frère Pasquerel (13).
Un troisième groupe de documents relatifs à ce séjour est
formé de relations contemporaines, dont la valeur est très
inégale. Le plus important est le Journal du greffier de La
Rochelle, découvert par Quicherat (14), composé vers septembre
1429. L'auteur habitait une ville en relations étroites et
continuelles avec Poitiers, où circulaient incessamment des
messagers et qui était devenue le seul grand port de la
royauté française ; par cette issue, celle-ci communiquait
avec ses alliés fidèles d'Ecosse et de Castille. Le journal du
greffier a une très haute valeur pour le séjour de la Pucelleà Poitiers ; il a recueilli les récits des témoins oculaires et
son exactitude est en général indiscutable.
Moins important pour ce séjour est le Journal du siège
d'Orléans rédigé en 1428 et 1429 par un bourgeois de cette
ville, mais dont la rédaction définitive semble être de 1466 (15).
Sur les événements de Poitiers, l'anonyme qui rédige les
notes de la première partie donne bien moins de détails que
le greffier de la Rochelle ; il peut avoir été informé par les
messagers qui renseignaient Dunois et par les compagnons
de Jeanne en mai 1429. Quant au récit du Greffier d'Albi,
il est insignifiant et vague (16). Une autre relation française,
celle de Perceval de Boulainvilliers, sénéchal de Berry, écrite
pour le duc de Milan, Filippo Maria Visconti, est de
caractère à demi légendaire, entachée de graves erreurs
ou d'exagérations (17).
Une publication de premier ordre, celle de la Chronique
du vénitien Morosini par G. Lefèvre-Pontalis, fournit sur
les événements de Poitiers une série de relations datées de
mai à juin 1429 et qui proviennent des correspondants du
patricien vénitien, établis à Nantes et à Bruges (18). Elles sont précieuses, mais la réalité y est aussi légèrement altérée ;
elles n'ont pas la précision des sources de premier ordre,
non plus que celle du Journal du greffier de La Rochelle.
De nature moins précise encore, mais encore utilisables,
sont les notes relatives à Jeanne d'Arc qui se trouvent dans
le journal d'un bourgeois, négociant de Mayence, Ebehrard
de Windecke, et qui datent aussi de 1429 (19).
Postérieurs à 1429 et par conséquent moins utilisables
pour l'histoire du séjour de Jeanne à Poitiers sont des Chroniques
ou relations françaises et étrangères. La plus célèbre
qu'on a longtemps considérée comme une source de premier
ordre est la Chronique dite de la Pucelle. On l'a crue rédigée
par un témoin oculaire, Guillaume Cousinot de Montreuil,
qui fut secrétaire du roi, maître des requêtes et
neveu d'un conseiller influent de Charles VII, porteur du
même nom, qui mourut président au Parlement de Paris.
Guillaume Cousinot, mort en 1484, était fort jeune en 1429.
Rien ne prouve qu'il ait vu ou connu Jeanne d'Arc, comme
l'a cru Vallet de Viriville (20). La Chronique de la Pucelle ne
saurait lui être attribuée, ainsi que l'a démontré récemment
M. Ch. Samaran (21). Cette chronique, qui commence en 1422
et finit brusquement en 1429 (septembre), est une compilation dépourvue en général d'originalité, faite de pièces et
de morceaux (22). Elle a été rédigée postérieurement à 1456,
vers 1467 (23). En effet, elle s'inspire visiblement du Journal
du siège d'Orléans, puis des dépositions du procès de réhabilitation
(1456) et enfin de la Chronique officielle rédigée
en latin par Jean Chartier dès 1436, et qui remonte aux événements de 1418 (24). La seule partie originale consiste en
souvenirs provenant d'un personnage inconnu, sans doute
un ancien membre du Parlement de Poitiers, « notable personnage,
maître des requêtes de l'hôtel du roy », mais qui
n'est certainement pas l'un des Cousinot, dont la présence
dans la capitale du Poitou à cette date n'est nullement
démontrée. Ces souvenirs semblent d'ailleurs peu précis sauf sur quelques points, et le récit de la Chronique est entaché de graves erreurs (25).
Les autres Chroniques n'ont qu'une valeur minime pour
le séjour de Jeanne à Poitiers. Quelques phrases vagues en
forment la trame, à commencer par celle de l'écuyer du
duc d'Alençon, Perceval de Cagny, qui écrit vers 1436 (26), et à
finir par celle de Jean Chartier, qui a commencé la rédaction
latine de sa Chronique en 1418, avant d'être nommé en
1436 historiographe officiel, et qui, écrivant avant 1456,
reste dans le vague au sujet des événements décisifs passés à Poitiers (27). Il n'y a à peu près rien à retirer pour notre étude des autres Chroniques, dont Quicherat a recueilli les
extraits : telles que celles du Bourguignon Monstrelet (28), non
plus que de la Chronique de Richemont par Gruel (29) et des
poèmes ultérieurs composés en Italie par Astesan (30), en
France par l'auteur anonyme du Mistère dOrléans, où la
légende a une trop grande part (31).
Enfin, sur des points de détail, des recueils de documents
d'archives, tels que le chartrier des La Trémoille, et des études locales donnent d'utiles renseignements qu'on peut
compléter à l'aide de quelques pièces des archives municipales
de Poitiers. Sur la personnalité des juges de Jeanne
d'Arc, les renseignements dispersés dans les documents ou
dans des recueils d'origine diverse permettent seuls d'arriver à des précisions qui ont longtemps fait défaut (32).
II
La première question à élucider est celle de l'arrivée de
la Pucelle à Poitiers, et de la durée de son séjour. Elle ne
peut être résolue que par un examen attentif des pièces originales
relatives à ce séjour et des relations contemporaines. Deux dates seulement sont sûres : celle de la lettre de
Jeanne aux chefs Anglais (mardi, 22 mars), dictée à Poitiers,
et celle de son arrivée à Blois (22 avril). On a discuté
et on discute encore, au sujet de la date de l'arrivée de la
Pucelle à Chinon et à Poitiers, de même que sur la durée
de son séjour en cette dernière ville.
Il résulte de divers textes, que Jeanne était encore à
Vaucouleurs le 12 février, jour de la bataille de Rouvray
ou des Harengs. « Elle y sceut par la grâce divine, dit le
Journal du bourgeois d'Orléans, cette desconfiture et dit à
Baudricourt que le roy avait eu grand dommage et en
aurait plus encore, si n'était menée devers luy (33). »
Cette intuition ou révélation a été admise en général par
les témoins de cette époque. En effet, si Jeanne n'était partie
de Vaucouleurs que le 23 février, il n'y aurait rien
d'étonnant à ce qu'elle eût connu la défaite du 12. Jeanne
partit donc de Vaucouleurs après avoir attendu trois
semaines près de là, à Burey, l'autorisation du départ que
Baudricourt finit par lui accorder. De Vaucouleurs d'où
elle partit le 13 février (34) à Chinon, son voyage a duré onze
jours (35). Il a eu pour étapes : l'abbaye de Saint-Urbain, près de Joinville, puis Auxerre, Gien et Sainte-Catherine-de-Fierbois (36).
D'après la chronologie longtemps admise par les historiens,
Jeanne ne serait partie qu'entre le 20 et le 25
février, serait passée le 21 ou le 24 à Saint-Urbain (37) et au
plus tard le 27 à Fierbois (38). Cette chronologie ne tient
aucun compte du récit du Bourgeois d'Orléans et du fait
que Jeanne a connu à Vaucouleurs le 12 février la défaite
de Rouvray, cause déterminante de son départ. Quand elle
arrive à Chinon, elle a fait 150 lieues (plus de 600 km)
en ces onze jours.
Des dates du départ de Vaucouleurs (13 février) et de
l'arrivée à Chinon dépendent étroitement celles de l'arrivée
et du séjour à Poitiers. La date généralement admise
jusqu'en 1892, c'est-à-dire avant la publication du mémoire
de M. de Boismarmin, était celle du 6 mars parce qu'on
fixait au 20 ou au 21, voire au 24 ou au 25 février, le départ
de Vaucouleurs (39). D'autres preuves étaient tirées du récit
de divers chroniqueurs. Perceval de Cagny ne donne aucune
date de jour, mais seulement celle du mois de mars. Gruel a fait de même (40), ainsi que le greffier d'Albi.
Un seul texte indique une date précise, c'est l'anonyme fort
sec, qui a continué la Chronique de Guillaume de Nangis : « L'an 1428 (1429, n. st) le 6e jour de mars, dit-il, la Pucelle
vint au roy. » Or, le chroniqueur écrit à une époque ignorée,
n'indique même pas le nom de Chinon et ne sait rien des événements dramatiques de ce séjour (41). L'auteur est probablement
un Normand qui a copié le Chroniqueur du Mont
Saint-Michel (42). On ignore, de plus, à quelle époque, écrit ce
dernier chroniqueur et, en tout cas, il était fort éloigné du théâtre des événements dont il était séparé par toute la
Normandie, alors anglaise, sauf le Mont, enclave française. Plus mal informés encore, les correspondants de Morosini
placent l'arrivée de Jeanne à la fin de mars ou au début
d'avril. Cependant, une lettre d'un correspondant de Bretagne,
portant la date du 4 juin, fixe au début de mars le
départ de Jeanne de Vaucouleurs (43).
Les historiens modernes ont généralement admis la date
du 6 mars (44) pour l'arrivée à Chinon, ce qui restreindrait
singulièrement la durée du séjour de Jeanne à Poitiers.
Cette date semble inadmissible. C'est celle du 23 février qui
concorde le mieux avec les documents les plus sûrs. Le
greffier de La Rochelle, qui rédige en septembre ses notes,
place en février (le 23) (45) l'arrivée à Chinon. Un autre contemporain, le bourgeois d'Orléans, met également en février
l'arrivée de Jeanne (46), sans préciser autrement, se bornant à indiquer que cette arrivée est postérieure au jeudi 17. Il
n'y a pas lieu de tenir compte de l'opinion de la Chronique
de Tournai (47) qui situe cet événement à l'entrée du carême
(le mercredi des Cendres, 9 février). Mais en faveur de la
date de fin février, on peut invoquer le témoignage décisif
de Jeanne d'Arc elle-même, qui disait à Baudricourt : « Avant qu'il soit la mi-caresme, il faut que je sois devers le
roi, dussé-je pour m'y rendre user mes jambes jusqu'aux
genoux. » Or, la mi-carême tomba cette année le jeudi
1er mars. Le témoignage de Jean de Novellempont (48), l'un
des hommes qui accompagnaient Jeanne, est plus précis
encore. Il indique pour le départ de Vaucouleurs le dimanche
des Bures (circa dominicam Burarum), c'est-à-dire le
premier dimanche de carême, qui tomba en 1429 le 12
février, ce qui place l'arrivée de Jeanne à Chinon au 23
février, puisque le trajet dura 11 jours. Ajoutons que les
dépositions des témoins (49) qui fixent à un espace de trois
semaines la durée de l'enquête des théologiens et à six
semaines celle de toutes les enquêtes auxquelles la Pucelle
fut soumise, ne peuvent s'accorder avec un délai aussi
court que celui que suppose un séjour à Chinon et à Poitiers,
limité aux trois semaines de mars. Enfin, la lettre
que le 22 mars la Pucelle dicte au secrétaire de la commission
des théologiens Erart, implique la clôture de l'enquête
théologique, qui a duré trois semaines (50), tant à Chinon
qu'à Poitiers, et qui ne peut partir que du 27, ou du 28
février. Or, cette enquête a été précédée à Chinon par une
attente de plusieurs jours, qui ne peuvent se placer qu'entre
le 23 et le 27, date à laquelle on peut fixer le commencement
de l'enquête (51). Il serait impossible de faire tenir
entre le 16 mars et la fin de mars les divers évènements qui se passèrent tant à Chinon qu'à Poitiers. La date la
plus vraisemblable est donc celle du 23 février pour l'arrivée
de la Pucelle à Chinon (52).
Le séjour de Jeanne à Chinon est connu dans ses détails,
mais non dans sa chronologie. Il fut croyons-nous fort
court, ne dépassa pas une semaine. Arrivée le 23 février à midi, la Pucelle attendit deux jours avant d'être admise
devant le roi (53) par conséquent au moins le 24 et le 25. Le
troisième jour, le 25 au soir sans doute, elle est reçue en
audience, au château, à la lueur des torches, par le roi
mêlé aux 300 gentilshommes de sa cour et elle le reconnaît
aussitôt (54). Elle quitte alors son hôtellerie. Ensuite se
passe l'entrevue secrète avec le roi, où elle lui révèle le
signe, probablement l'affirmation de la légitimité de sa
naissance, signe sur lequel on a tant discuté (55) . Cette entrevue
ne peut avoir eu lieu qu'après l'audience publique le soir
même et sans doute le lendemain 26 (56). A cette date arrive le
jeune et beau duc d'Alençon, pour lequel Jeanne éprouvait
tant de sympathie. En sa présence et devant La Trémoille,
Jeanne indique au roi l'objet de sa mission (57). Elle va à la
messe royale, elle communie avec le duc et court la lance
avec lui sur un cheval qu'il lui a donné (58) . Dès ce moment,
le Conseil du roi, fort divisé, a délibéré et admis qu'une
décision définitive ne pouvait être prise sans l'avis des
théologiens. Or, ceux-ci étaient trop peu nombreux à Chinon
pour prendre cette décision. Jeanne a été entendue par le
Conseil et « longuement interrogée par les théologiens présents à la cour (59) ». Ces délibérations durent à peine quelques jours probablement le 25 au soir, le 26 et le 27. On sait
que les théologiens conclurent qu'un examen approfondi
pouvait seulement être poursuivi à Poitiers, devenu la véritable capitale du royaume, où les grands corps de l'Etat
s'étaient réfugiés et où se trouvaient notamment des maîtres
de théologie en assez grand nombre pour y former deux
ans plus tard le personnel d'une Université (60).
Les dates de l'arrivée et la durée du séjour de Jeanne à
Poitiers n'ont jamais été soumises à un examen critique.
On a pour cet examen un point de départ solide. C'est la
date de la lettre adressée par la Pucelle aux chefs anglais, à savoir le mardi de la semaine sainte, le 22 mars 1429.
Une autre série de documents irrécusables fixe à trois
semaines au minimum (21 jours), la durée de l'enquête des
théologiens menée, soit à Chinon, soit à Poitiers. Sur ce
point concordent les témoignages de Jeanne elle-même (61), du
sire de Gaucourt (62), de Garivel (63), témoins oculaires. Dunois
affirme en 1456 que cette enquête dura trois semaines ou
un mois (transacto trium hebdomadarum aut unius mensis
spatio) et cette durée s'applique seulement à l'enquête de
Poitiers (quo pendente rex jusserat dictam Puellam examinaretur)
(64).
Quant à la quadruple enquête poursuivie, soit à Chinon,
soit surtout à Poitiers, depuis le 26 ou le 27 février, sa durée
est connue et elle permet de fixer celle du séjour total de
la Pucelle dans la capitale du Poitou. Nous avons sur ce
point des textes décisifs. Ce sont d'abord les dépositions du
Procès de réhabilitation qui la fixent à six semaines (65), soit
42 jours (66), et les conclusions de la commission d'enquête des
théologiens. Celles-ci attestent que le roi a fait éprouver la
Pucelle par l'espace de six semaines (67). Ces deux témoignages probants coïncident avec celui de la lettre de Perceval de Boulainvilliers (68). Si l'on défalque la durée du voyage
de Chinon à Poitiers et la courte enquête d'un ou de deux
jours menée à Chinon, Jeanne a donc séjourné dans la
capitale du Poitou depuis le 1er mars 1429 jusqu'au 10 avril
environ, ce qui représente bien les six semaines pendant
lesquelles se déroula la quadruple enquête dont elle fut
l'objet.
La Pucelle partit selon toute apparence de Chinon le
27 février. La cour se déplaçait en même temps qu'elle : le
roi, les deux reines, les membres du Conseil pour la plupart
et l'escorte royale l'accompagnaient. Jeanne ignorait le but
de ce déplacement ; on lui révéla au milieu du chemin en
quelle ville elle allait se rendre : « En nom Dieu, s'écriat-elle, je say que je y auray bien affaire ; mais Messire m'y
aidera ; or allons de par Dieu (69). » Ce trajet dut demander
deux jours, le cortège royal ne pouvant guère voyager plus
rapidement que ne l'avait fait Jeanne de Vaucouleurs à
Chinon. La distance de Chinon à Poitiers est de 80 à
100 km, dont 13 km de Chinon à Loudun. Le cortège dut
suivre la route traditionnelle de Chinon à Loudun qu'a
popularisée Rabelais dans sa guerre Pichrocholine et où se
trouvent Seuilly et La Roche-Clermault. On l'appelait au
moyen âge via calciata (la Chaussée). Elle est mentionnée
dans les chartes dès 1124 et 1142 et appelée dans un texte
de 1388 « le Grand chemin de la Chaussée (70) ». Elle passait par Loudun, le pays de Moncontour (où se trouve encore le
nom de la Chaussée), Vendeuvre, la région de Neuville,
Migné, Avanton et aboutissait après Grandpont à la porte
de Paris où le château royal de Poitiers barrait la grande
route romaine de Paris à Bordeaux (71). Jeanne dut arriver à Poitiers vers la fin de la journée du 1er mars; l'enquête
des théologiens, qui dura trois semaines, a été en effet en
grande partie close avant le 22 mars, date de la lettre de la
Pucelle aux Anglais.
On ne saurait donc admettre pour la date d'arrivée de
Jeanne à Poitiers le 11 mars comme l'assurent sans preuves V. de Viriville et Ledain (72) ou une autre date « entre le
11 et le 13 mars », ce qui est en contradiction absolue avec
les textes et avec la durée des enquêtes. Pas davantage n'est
admissible la date du 6 mars (73), qui ne concorde pas avec
celle du départ de Vaucouleurs, de l'arrivée à Chinon et
avec les trois semaines de l'enquête des théologiens, non
plus qu'avec les six semaines des quatre enquêtes.
III
Les épisodes secondaires du séjour de Jeanne à Poitiers
sont actuellement assez connus pour qu'il n'y ait pas lieu
de s'y arrêter. Un érudit distingué a tracé le tableau coloré
de l'aspect de la capitale du Poitou devenue à cette époque la capitale du royaume. C'était une ville alors très
vivante avec sa population industrielle, avec ses nombreux
ordres religieux, avec son clergé réparti entre 42 paroisses,
5 chapitres, de nombreux couvents, 120 églises ou chapelles,
et avec ses gens de loi (74). Un autre savant d'esprit lucide
et précis, B. Ledain (75) est parvenu à découvrir l'emplacement
de la maison bourgeoise ou hôtel dit de la Rose, vocable
tiré des armes parlantes du propriétaire, où Jeanne
séjourna par ordre du roi. Cet hôtel était ainsi appelé du
nom de son possesseur Jean Rozier, dont la veuve Simonne
vivait encore en 1454 ; il devint en 1487-92 la propriété du
chroniqueur poète Jean Bouchet. Cet hôtel était placé au n°
15 de la rue Notre-Dame-la Petite (actuellement rue de la
Cathédrale), en face de la rue Saint-Etienne (aujourd'hui
rue Sainte-Marthe). Un acte de 1465 mentionne cette rue
qui vient de l'église Saint-Etienne à la Rouze (76). A trois cents
mètres de l'hôtel se trouvaient le palais des ducs d'Aquitaine
et à proximité trois églises. En face de l'hôtel de la
Rose, à gauche de la rue Notre-Dame-la-Petite, vers la rue
Saint-Etienne, on voyait le vieil hôtel de la Monnaie de Poitiers (77). Un troisième érudit, Daniel Lacombe (78), a consacré à l'hôte de Jeanne d'Arc à Poitiers une étude minutieuse
et définitive. Cet hôte, Jean Rabateau, simple locataire
de l'hôtel de la Rose où fut hébergée la Pucelle (79), était
originaire de Fontenay. Avocat au Parlement dès 1417, il était devenu conseiller au Parlement de Poitiers en 1425 et
avocat général aux causes criminelles le 22 août 1427 (80). On
n'a aucune raison pour admettre qu'il fut « l'homme du duc
d'Orléans autant que du roi », comme l'insinue A. France,
qui veut représenter la Pucelle comme l'instrument inconscient
d'un parti politique. La femme de Rabateau, « une
bonne femme », ainsi que l'appelle la Chronique de la
Pucelle (81), était chargée de veiller sur Jeanne. Mais, comme
Rabateau fut marié deux fois, on ne sait s'il faut identifier
cette femme avec Jeanne Pidalet, la première épouse
de l'avocat, ou avec Anne de Châteaubriant, la seconde (82).
L'intérêt capital du séjour de Jeanne à Poitiers ne réside
pas dans ces détails, mais bien dans l'ensemble des enquêtes
dont elle y fut l'objet et qui seules lui ont permis
d'accomplir son œuvre merveilleuse. Une quadruple information
fut en effet menée, dont la principale fut celle des
théologiens, qui eut pour la mission de la Pucelle une
importance de premier ordre. Mais il y eut trois autres
enquêtes dont on connaît moins les résultats, ou dont on
n'a qu'une connaissance sommaire. Cette série d'informations,
dont on n'a en général retenu que la première, montre
bien, contrairement à l'avis des sceptiques, tels que
A. France, que la mission confiée à Jeanne d'Arc ne fut pas
l'effet d'une poussée d'enthousiasme populaire ou de calculs
d'hommes politiques, dont les théologiens auraient été
les instruments, mais le résultat d'une observation minutieuse
et réfléchie.
IV
Le problème primordial à résoudre était en effet celui
de la mission divine donnée à Jeanne d'Arc. Dès lors, un
tribunal d'Eglise était seul compétent, puisqu'il s'agissait de
matières de foi. C'est pourquoi il n'y a aucune raison d'admettre
la participation des membres du Parlement de
Poitiers à cette enquête (83). Les témoignages sont à cet égard
formels. L'enquête fut longue, dit un témoin, Garivel (84), et
menée par les clercs de diverses Facultés, mais il ajoute à
tort qu'à l'information assistèrent « plusieurs autres conseillers
du roi, licenciés en droit civil et canon (85) ». Ses souvenirs
le servent mal, et son assertion sur ce dernier point
est contredite par tous les autres témoins oculaires. Jean
Barbin, un avocat de Poitiers alors âgé de 25 ans, qui assiste à ces événements, assure que Jeanne fut examinée seulement
par beaucoup de clercs : « Multi clerici et alii graduati
in theologia qui eam interrogaverunt, prout voluerunt (86). »
Tous les membres de la commission d'enquête sont des
clercs, déclarent les autres témoins, le dominicain Seguin,
survivant de ces juges, l'ex-écuyer Thibault, Jean d'Aulon,
le maître d'hôtel de la Pucelle, le sire de Gaucourt, membre
du Conseil royal, outre les autres personnages absents
de Poitiers, mais qui ont eu sur l'enquête des renseignements,
tels que Dunois, Guillaume de Ricarville et Pasquerel (87).
Jeanne d'Arc elle-même témoigne en ce sens à Rouen.
Parmi les relations contemporaines, celle du Greffier de
La Rochelle est formelle : « Le roi, dit-il, l'a fit interroger
(la Pucelle) par clers grans et excellens (88) ». Le Journal du
siège d'Orléans donne la même note (89). De même, l'allemand Ebehrard de Windecke, un contemporain, qualifie les juges
de Poitiers « clers ou maistres de la sainte Ecriture ».
Christine de Pisan dans ses vers montre Jeanne :
Devant clers et sages menée
Pour ensercher se chose voire...
Une commission mi-partie de magistrats du Parlement
et de théologiens ne peut se concevoir en matière théologique.
Un seul contemporain, mais qui n'est pas un témoin
oculaire, Perceval de Boulainvilliers (90), dans sa lettre au duc
de Milan, et en outre, l'auteur de la Chronique de la Pucelle,
qui contient d'autres erreurs, mentionnent la participation
du Parlement à l'enquête théologique (91); cette assertion erronée
se retrouve plus de 30 ans après dans le Mistère du siège
d'Orléans (92).
La composition de la commission des théologiens nous est
connue, sinon en totalité, du moins en grande partie par les
témoignages des contemporains. Cette composition prouve
que l'enquête fut menée par les hommes les plus compétents.
Si les juges de Rouen furent plus nombreux que
ceux de Poitiers, puisque la commission présidée par Cauchon
compta, le 24 février 1431, 23 docteurs, 12 bacheliers
en théologie, 8 bacheliers en droit civil et canonique, 9 bacheliers
en droit canon, 8 licenciés en droit canon et 2 chanoines,
après avoir compté d'abord seulement 12 membres
le 13 janvier (93), la commission de Poitiers, dont on ne
connaît pas d'ailleurs tous les membres, comprit des hommes
dont la valeur égalait ou dépassait celle des Thomas de
Courcelle et des Beaupère, et qui les surpassaient pour la
moralité, la conscience et la droiture ou le caractère.
Sans songer que l'Université de Poitiers n'a été fondée
qu'en 1431-32 et inaugurée qu'en février 1432, un certain
nombre de contemporains et la plupart des historiens ont
cru à tort que ces théologiens appartenaient à cette Université (94) .
En tout cas, il est indiscutable que ces juges ecclésiastiques représentaient un élite de l'Eglise de France,
remarquable autant par le savoir que par l'intégrité (95) . Le
nombre de ces juges ne nous est pas entièrement connu. Il
paraît avoir été inférieur à celui des juges du procès de
Rouen. Quelques-uns d'entre eux avaient déjà procédé à
Chinon à un enquête sommaire. C'étaient, d'après le duc
d'Alençon, le confesseur du roi, Machet, les évêques de
Senlis, de Maguelonne et de Poitiers, Pierre de Versailles
et maître Jourdain Morin, avec divers autres (quamplures
alii) dont il déclare, en 1456, ne pas se souvenir.
Pasquerel, qui n'était d'ailleurs pas à Chinon, n'indique
que Pierre de Versailles et Jourdain Morin, outre
plusieurs autres (plures alii) (96). A Poitiers, le nombre
des théologiens qui formèrent la commission d'enquête
n'est indiqué aussi que partiellement (97). Un des témoins
de 1456, Garivel, en cite six : Pierre de Versailles,
Lambert, Pierre Seguin, G. Aimeri, Ménage, Lemarié,
1ers, licenciés en droit canon et civil, « pluribus aliis licenciatis
in utroque jure (98) ». Un des membres survivants de
la commission, le dominicain Seguin, cite à peu près les
mêmes personnes (99). D'autres témoignages y ajoutent quelques
autres noms. Les historiens de notre époque n'en nomment,
les uns que 9 (100), et les autres 14 (101), ou même 11 (102), ou
même 10 (103). Aucun d'eux n'a essayé de dégager avec précision
les traits de la physionomie de ces juges et d'indiquer
la place qu'ils occupèrent dans la société de leur
temps.
Une étude minutieuse, d'après les textes, nous permet de
fixer au minimum à 17 ou 18 le chiffre des membres de la
commission connus.
A leur tête paraît avoir été le chancelier Regnault de
Chartres (104). Cet homme, fort médiocre théologien, peu accessible
aux considérations d'ordre moral, au fond sceptique
au sujet de la mission de Jeanne, ne paraît l'avoir considérée
que comme un expédient temporaire dans un danger
pressant. On sait que ce grand dignitaire de l'Eglise de
France, dont la fortune fut aussi rapide qu'inespérée, avait
dû à la fidélité des siens au parti du Dauphin et à la
faveur du Pape Jean XXIII, après l'évêché de Beauvais,
l'archevêché de Reims (1414), malgré l'opposition du chapitre
de cette ville. C'était avant tout un administrateur,
un homme politique et un diplomate, qui, devenu chancelier
de France fort jeune (8 mai 1424) (105), prudent, cauteleux, et
d'esprit positif, intéressé et avide, dénué de générosité,
méconnaissait les valeurs spirituelles. Pour le moment, il
crut trouver en la bonne Lorraine un instrument docile,
propre à provoquer le réveil, des espérances populaires.
Mais il devait un peu plus tard déshonorer sa mémoire, en
faisant disparaître le procès-verbal de l'enquête de Poitiers (106),
jugé par lui en 1431 compromettant, au temps où
Jeanne vaincue et prisonnière était accusée de sorcellerie. Il
osait même au lendemain de la capture de la Pucelle à Compiègne,
dénoncer en Jeanne, dans une lettre aux habitants
de Reims, un esprit d'indépendance fâcheuse : « Elle ne
voulait, disait-il, croire conseille, ains faisait à son plaisir (106). » Enfin, il devait mettre le comble à son aveuglement,
en mettant en parallèle la grande héroïne avec ce petit
berger du Gévaudan, Guillaume de Mende, un visionnaire, « lequel en disait ne plus ne moing que n'avait faict
Jehanne la Pucelle (107) ». Ce diplomate, qui croyait surtout à
l'efficacité des négociations et à un rapprochement avec
le duc de Bourgogne, a joué dans la commission d'enquête
un rôle obscur, purement passif. Sa courte science théologique
ne pouvait lui permettre d'autre attitude. Sa présence
parmi les examinateurs de Jeanne est attestée par divers témoignages (108). Témoin à Chinon de l'entrevue secrète
entre Jeanne et le roi, où la Pucelle avait révélé à Charles
VII « le signe » mystérieux dont il fut tant question à
Rouen (109), il n'est pas impossible que son scepticisme ait été
troublé et qu'il ait vu en la Pucelle surtout une voyante
qu'il interrogea un jour sur l'époque de sa mort (110), car ce
futur prince de l'Eglise, créé cardinal en 1443, manifesta
de tout temps un spécial attachement aux biens de ce
monde.
La commission, en dehors de Regnault de Chartres, qui
exerça probablement une présidence peu active, comprit
deux évêques : ceux de Poitiers et de Maguelonne, outre
les deux confesseurs du roi et de la reine, futurs dignitaires épiscopaux, Gérard Machet et Raphanel.
L'évêque de Poitiers, Hugues le Combarel, qui eut dans
la commission (111) la place principale après l'archevêque de
Reims, paraît avoir été d'un tout autre caractère que celui-ci.
C'était un Limousin, issu d'une noble famille de la
Marche, fils de Jean de Combarel, seigneur de Noailles,
beau-frère d'Hugues de Magnac (112) de plus haute lignée que
Regnault de Chartres et surtout meilleur théologien (113). Il
avait étudié le droit à l'Université d'Angers (114) et possédait
le grade de docteur ès lois ou de licencié (115) . De l'évêché de
Bourges, il avait été transféré à celui de Poitiers en février
1424. Il avait en Poitou des amis, membres de l'aristocratie :
les Rochechouart, les Vivonne, les Lezay (116). Il était, semblet-il, de caractère assez indépendant pour avoir osé, aux
Etats de Mehun-sur-Yèvre, dénoncer les pilleries des gens
de guerre, et pour avoir provoqué l'animosité du favori, le
sire de Giac, qui menaça de le faire jeter à la rivière. Il
devait plus tard être l'un des ambassadeurs qui négocièrent
les trêves du Mans et il est probable qu'il fut à Bourges l'un
des promoteurs de la Pragmatique Sanction. Il apparaît donc sous les traits d'un homme de caractère, tout dévoué à la royauté, et d'un théologien instruit.
Un autre évêque, celui de Maguelonne, figurait dans la
commission de Poitiers (117). C'était probablement Guillaume
V, promu à cet évêché le 24 février 1424 et qui échangea
son siège pour celui de Gap le 16 mai 1429, d'accord
avec un Languedocien, Léger, qui occupait ce dernier poste.
Guillaume était chancelier de l'Université de Montpellier,
dont en 1427 il pacifia les différends (118). Divers historiens lui
attribuent la répression rigoureuse exercée contre une recluse
inculpée de sorcellerie, Catherine Sauve (119). Mais ce
procès avait eu lieu en 1417 (120) et l'on ne voit pas comment
Guillaume avait pu y être mêlé, tout au moins comme évêque,
puisqu'il a été promu à l'épiscopat sept ans après et
qu'il était auparavant abbé de Saint-Corneille de Compiègne (121).
Des deux confesseurs du roi et de la reine qui prirent
part à l'enquête, le plus remarquable était Gérard Machet,
l'un des théologiens les plus illustres de la première moitié
du XVe siècle. Probablement d'origine tourangelle, Machet était depuis longtemps maître en théologie, titre avec lequel
il figure au concile de Paris en 1413 avec Gerson, en même
temps qu'il est qualifié chanoine de l'Eglise parisienne. Il était devenu plus tard confesseur de Charles VII qu'il
accompagna depuis l'exode de 1418, et son caractère lui
valut la confiance du prince qui en 1423 le gratifiait de
divers dons (122). Il avait déjà figuré dans la commission d'enquête
qui siégea à Chinon et avait été l'un des confidents
du secret révélé au roi (123). Il semble bien qu'à Poitiers il ait été l'un des juges les plus favorables à la Pucelle (124). Cet
ancien vice-chancelier de l'Université de Paris était l'un
des partisans de la supériorité des conciles sur les papes (125).
Il avait de nombreux amis dans le monde des clercs et des lettrés, comme le prouve sa correspondance encore inédite (126).
Devenu évêque de Castres, créé même cardinal par l'antipape Félix V, il résidait volontiers en Poitou, car on
a une de ses lettres datée de Lusignan en 1442. Il jouissait
d'une réputation universelle. C'était, dit Ænéas Silvius (le
futur pape Pie II), « un des plus grands savants et excellents
théologiens » (inter theologos optime doctus) du monde chrétien (127). Il devait finir sa vie en sage chrétien retiré
dans un ermitage près de Loches où il mourut en 1448 à
l'âge de 68 ans. Il partagea ses dernières années entre la
piété et une active correspondance avec ses amis. Tel fut
l'un des principaux juges de la Pucelle (128), clerc éminent,
d'esprit très ouvert, universellement respecté.
Bien moins connu est le confesseur de la reine Marie
d'Anjou, qui fut aussi un des juges de Jeanne à Poitiers (129).
C'était un Poitevin, d'origine niortaise, frère Jean Raphnel,
qui avait été moine au couvent de Senlis, puis professeur
de théologie à Poitiers. Il avait été choisi comme confesseur,
d'abord par le duc de Berry, comte de Poitou, ensuite
par le roi de Sicile, Louis d'Anjou, et enfn par la jeune
reine Marie d'Anjou, femme de Charles VII (130). N'ayant pu, à cause de la domination anglo-bourguignonne, obtenir le
grade de maître en théologie à Paris, il le reçut avec le
bonnet doctoral des mains mêmes du pape Martin V. Dès
1425, il avait été nommé évêque d'Abyla ou d'Abeira (Abelonensis).
Plus tard, en 1435, il devait être pourvu de l'évêché
de Senlis, ce qui explique que dans le procès de réhabilitation,
il soit qualifié de ce titre qu'il ne portait pas en
1429. C'est à Senlis qu'il devait mourir en octobre 1448, probablement
déjà avancé en âge. Il avait été l'un des théologiens
chargés d'examiner Jeanne à Chinon, il figura aussi
dans la commission de Poitiers, mais on ignore son rôle (131).
On ne peut guère faire figurer parmi ces juges, le neveu
de Raphnel, Simon Bonnet, qu'une note de Quicherat (132) plaçait à tort dans la commission de Poitiers. Il était originaire
de Niort, issu d'une famille noble, et après avoir été archidiacre
de Senlis, il succéda à son oncle sur le siège épiscopal
de la capitale du Valois en 1448. Il fut conservateur des
privilèges de l'Université de Paris, et devait mourir le
6 mai 1496, ayant occupé l'épiscopat pendant quarante-huit
ans (133). Il est très probable qu'il était trop jeune en 1429 pour
prendre rang parmi les théologiens de Poitiers.
Deux théologiens fameux, Pierre de Versailles, bénédictin,
et Jourdain Morin, qui avaient déjà figuré dans la commission
de Chinon (134), ont pris place dans celle de Poitiers.
Pierre de Versailles appartenait à une famille noble de
l'Ile-de-France ; il était entré au couvent des Bénédictins
de Saint-Denis et il figure dès 1411 parmi les licenciés en
théologie de l'Université de Paris. Dès le 30 novembre 1413,
il est qualifié maître en théologie. Il avait débuté en 1405 à l'Université, où il avait fait son second cours et expliqué
en 1407 le livre des Sentences de P. Lombard, objet de l'enseignement
usuel. On l'avait chargé en 1412 avec Juvénal
des Ursins et l'augustin Jacques Petit, ambassadeur des
ducs d'Orléans et de Berry auprès du roi d'Angleterre, de
demander le transfert de l'Université hors de Paris, alors
aux mains de Jean sans Peur. En novembre 1413, il figurait
avec Gerson et Machet au concile de Paris. Puis il avait été
envoyé de Charles VI au concile de Constance. Son frère
Guy, maître ès arts de l'Université, futur chancelier de
l'évêché de Senlis (1420), avait, en 1417, dénoncé une conspiration
qui avait pour objet de livrer Paris aux Bourguignons.
Entre temps, Pierre de Versailles était devenu prieur
de Saint-Pierre de Chaumont. En 1418, le prieuré de Saint-Sauveur-de-Rue était demandé pour lui au pape Martin V.
Partisan déterminé du Dauphin, il obtenait, le 3 juillet 1420,
l'une des plus riches abbayes du Poitou, celle de Talmond,
dans le diocèse de Luçon, grâce à l'appui de Jean Jouvenel (135).
En 1429 (février et mars) on le trouve à Chinon et à Poitiers parmi les juges de la Pucelle (136), dont il paraît avoir été l'un des défenseurs les plus convaincus. Depuis cette époque, il franchit en quinze ans les étapes d'une brillante
carrière; en 1429, abbé de Saint-Martial de Limoges; en
1431 (31 mars), évêque de Digne ; en 1439, (27 septembre), évêque de Meaux, où il a été l'un des plus éminents prédécesseurs de Bossuet. En novembre 1431, on
le trouve à Rome ; en 1441, il est ambassadeur de Charles
VII auprès d'Eugène IV, puis chargé d'une mission en
Grèce ; en 1445, une autre mission lui est confiée. En juillet
1444, il était conservateur des privilèges de l'Université
de Paris. Il fut l'ami des célébrités de ce temps, Gérard
Machet, qui correspondit avec lui, Jean Jouvenel, Jourdain
Morin, et, comme eux, l'ennemi déterminé de la faction
bourguignonne. Un opuscule de Pierre de Versailles intitulé
De corrupto statu Franciæ a été édité par dom Martène. Il
devait mourir après cette longue et remarquable carrière le
11 novembre 1446 (137).
Jourdain Morin n'était pas inférieur en notoriété à Pierre
de Versailles. Il était déjà connu en 1413, où il figure avec
le titre de docteur ès lois (legum doctor) au concile de Paris
avec Gerson. Il avait été l'un des ambassadeurs de Charles
VI au concile de Constance. En 1415, il était chanoine de
Bayeux, et en 1417, il demandait un canonicat à Orléans.
Le 9 août, la faction bourguignonne de l'Université de
Paris le dénonçait, en même temps que Gerson, Machet et
Pierre de Versailles, comme un fauteur de troubles, ennemi
du duc de Bourgogne. Il avait suivi le parti du
Dauphin et du roi légitime Charles VII, qui le pourvut, en
juin 1429, d'un canonicat à Bourges et de la cure de Nieuil
(de Nuello) dans le diocèse de Poitiers. En février et mars
1429, il se trouve à Chinon et à Poitiers parmi les juges de
Jeanne d'Arc (138), mais on ne sait rien de son rôle dans la
commission d'enquête. On le rencontre ensuite à Rome, où
il figure auprès du pape Martin V comme doyen de la
Faculté de théologie de Paris, transférée à Poitiers. Le pape l'ayant nommé évêque de Senlis (1432), il refuse ce siège,
probablement pour ne pas être obligé de rendre hommage
aux Anglais qui l'occupaient, de même qu'en 1419, nommé
par l'évêque de Paris à un canonicat parisien, il l'avait
refusé par loyalisme monarchique. Ambassadeur de Charles
VII au concile de Bâle (décembre 1432-36), il y soutient à la fois, avec les autres envoyés français, la prééminence
des conciles sur les papes et la légitimité des droits du roi à rencontre du roi d'Angleterre et du duc de Bourgogne.
Il devait mourir en 1442. Machet, mandant à Pierre de Versailles
la nouvelle de sa mort, lui assigne une place parmi « les bienheureux »; il le qualifie d'un terme expressif : « le
grand luminaire des théologiens » (magnum luminare theologorum) (139).
On est moins renseigné sur d'autres membres de la commission
d'enquête. On sait seulement que l'un d'eux, Jean
de Mâcon (Johannes Matisconensis) (140). était un docteur célèbre
de l'Université d'Orléans (141). De maître Jacques Maledon (142),
on connaît moins encore; il ne figure pas sur les matricules
de l'Université de Paris (143), et les registres fragmentaires de
l'Université d'Orléans ne permettent pas de savoir s'il provenait
de cette dernière (144). Mathieu Ménage, un autre des
juges de Jeanne à Poitiers (145), originaire du Maine, figure au
contraire dès 1413 et 1418 comme maître ès arts à l'Université
de Paris (146). Il était bachelier formé (complet) en théologie
et n'avait pas encore le doctorat qu'il postulait en
1435. On le retrouve à Poitiers, puis à Angers. En 1433, il
est délégué de l'évêque d'Angers au concile de Bâle, où il
joua un rôle éminent, soutint la prééminence conciliaire et
fut l'un des délégués des Pères auprès d'Eugène IV. A
cette occasion on le qualifiait de « grand théologien ». Il semble
avoir fini sa carrière comme chanoine de Saint-Martin
de Tours (147).
De Jean Erault ou Hérault, dont le nom a une physionomie
poitevine et qui fut l'un des juges les plus bienveillants
de la Pucelle, le rédacteur de sa lettre aux chefs anglais (148),
on ne connaît rien, sauf qu'il ne paraît pas avoir appartenu à l'Université de Paris (149) et qu'on ne retrouve pas davantage
son nom sur tes matricules de celle d'Angers. Peut-être
provenait-il de celle d'Orléans ou d'Angers même; les matricules
de cette Université sont en effet très incomplets et
avant 1431, les clercs du diocèse de Poitiers suivaient volontiers
les cours de l'Université angevine (150).
Reste, enfin, un dernier groupe de cinq religieux, dont la
biographie a pu être partiellement reconstituée, et dont la
physionomie est mieux connue, ainsi qu'un autre personnage
plus obscur qu'eux. Ce dernier est Guillaume le Marié (151) ,
qui fut chanoine et archidiacre de Poitiers. Il est qualifié
bachelier en théologie et de plus maître ès arts. C'était
un membre notable du clergé de Poitiers, qui fut l'un des
correspondants de G. Machet (152). Il devait trois ans plus tard
prendre part aux cérémonies qui accompagnèrent l'érection
de l'Université de Poitiers (février 1432) (153).
Un membre de l'ordre des Carmes et quatre Dominicains
complètent l'ensemble connu par nous des juges de Poitiers.
Le Carme, qu'on a souvent confondu avec un Dominicain,
son homonyme, se nommait Pierre Seguin (154) et portait en
outre le nom de Cousin (Cognati). Il avait étudié à l'Université
de Paris, où il est, en 1416, bachelier formé et licencié
en théologie (155). Peut-être était-il originaire du Poitou (156).
On le trouve à Poitiers au couvent de son ordre, fondé par
Jean Chandos dans la Grand'Rue. Il y jouit d'une réputation
de prédicateur. On possède aux archives municipales
de Poitiers, un mandement original de l'échevinage,
daté précisément de l'époque du séjour de Jeanne, par lequel, en date du 1er mars 1428-29, il lui est assigné quinze livres pour ses prédications et prières pendant le
carême. Bien plus, nous avons la quittance datée du 7 avril
1429, par laquelle « Seguin Cousin, docteur en théologie,
du couvent des Frères de Notre-Dame du Carmel à Poitiers,
reconnaît avoir reçu cette somme ». Il signe Seguinus
Cognati (157). En février 1432, Pierre Seguin est choisi comme
l'un des deux professeurs de théologie de l'Université de
Poitiers naissante (158). A cette occasion, il aurait prononcé un
discours inaugural, qui comptait au nombre de ses œuvres,
parmi lesquelles on citait aussi des Commentaires manuscrits
sur l'Ecriture sainte et un ouvrage sur le Maître des
Sentences (P. Lombard) (159). De 1439 à 1456, Seguin Cousin a
exercé les fonctions de provincial des Carmes en Touraine.
Il paraît être mort après 1456. On ne s'explique pas pourquoi
il ne comparut pas au procès de réhabilitation, auquel
prirent part deux carmes, Jean de Vernon et Jean Soreth (160),
Les quatre dominicains : Lambert, Méry, Guillaume
Seguin et Pierre Turelure, ont tenu dans la commission
d'enquête de Poitiers une place mieux connue. Jean Lambert (161) était originaire de Rouen, en Normandie. Dès 1400,
il apparaît à l'Université de Paris, où il fait son second
cours en 1409. Il y explique les Sentences de P. Lombard
en 1410. Il est reçu licencié en théologie entre 1413 et 1415.
Comme bachelier formé en théologie, il assiste au concile de Paris avec G. Machet en décembre 1413. En août 1416
il est inscrit sur les matricules de l'Université de Paris
comme maître en théologie (162). Il suivit probablement les
universitaires parisiens dissidents à Poitiers. On a de lui
une quittance originale signée de son nom aux archives
municipales de Poitiers. « Sachent tous, dit-il, je Jehan
Lambert, docteur en théologie, confesse avoir reçu de honorable
homme, Pierre Gautier, receveur de la ville de Poitiers,
pour messieurs les maire et eschevins et bourgeois de
ladite ville, la somme de dix livres tournois, à moy ordonnées estre payées le 1er mars 1429. » La quittance est datée
du 8 avril 1428-29 (163), précisément de l'époque du départ
probable de Jeanne d'Arc pour Chinon et Tours. Lors de la
formation de l'Université de Poitiers, ce théologien respecté,
cédant aux sollicitations des notables, consentit à en être
le premier recteur (février 1432) (164). Il avait d'abord refusé
parce que, disait-il, il était trop âgé et trop pauvre (165); la
charge de recteur, toute représentative en ce temps, exigeait
une activité extérieure et des dépenses peu compatibles
avec l'existence d'un homme dépourvu de fortune et de
vigueur physique. Il est peu probable qu'il ait longtemps
survécu à ces évènements. En tout cas, on perd dès lors sa
trace.
Guillaume Méry, dont le nom est souvent déformé en
ceux d'Aymeri, Emeri, Mérice (166), était-il d'origine limousine,
ou avait-il pris l'habit au couvent de son ordre à Saint-Junien (167) ? C'est ce qu'il est difficile d'établir. On le rencontre à l'Université de Paris en août 1416 ; il y est inscrit sur
les matricules avec le titre de bachelier formé sous le nom
de Guillelmus Merici, ordinis Prædicatorum (168). Il quitte cette
Université en 1418 avec les maîtres du parti national. En
1427, en décembre, et le 1er mars 1428-29, le corps de ville
de Poitiers accorde à Guillaume Méry, qualifié docteur en théologie du couvent des Frères Prêcheurs de cette ville,
la somme de 20 livres tournois « pour contemplacion des
bonnes doctrines et enseignement de la foy, que ce maître
a donnés le temps passé et encore donne par chacun jour
par prédication et autrement, au peuple de la ville (169) ». On
possède encore aux archives municipales la quittance et la
signature autographe de Guillaume Méry, qui était en 1427,
prieur des dominicains de Poitiers, et qui s'intitule, le 4
avril 1429, docteur en théologie. Il venait à ce moment de figurer dans la commission d'enquête qui interrogea Jeanne d'Arc et l'on connaît partiellement son attitude favorable à
la Pucelle (170). Le 11 février 1432, lors de la formation de l'Université
de Poitiers, il est choisi comme l'un des deux professeurs
de la Faculté de théologie (171). En 1438, il est de nouveau
prieur du couvent des Jacobins de cette ville, et il
obtient à l'occassion de la réunion du chapitre provincial
de son ordre, qui devait se tenir dans la capitale du Poitou,
la promesse, de la part du corps municipal, que les Frères
Prêcheurs seront « traités favorablement et gratifiés de
plusieurs aumônes (172) ».
Le frère Pierre Turelure, un autre des juges de Jeanne
d'Arc, a eu une carrière plus brillante que Méry. Peut-être
originaire de l'Auvergne, où ce nom est encore répandu,
ce personnage apparaît à Poitiers comme prieur du couvent
des Frères Prêcheurs, d'après une quittance signée de
lui où il reconnaît avoir reçu en aumône du corps de ville
deux setiers de froment (173). Il exerçait les mêmes fonctions
en 1432 (174). C'était encore un théologien assez jeune, à peine âgé de 33 ans. Un document adressé au pape par son provincial
assure que depuis 12 ans Turelure étudie l'Ecriture
sainte (in sacra pagina studentem) et qu'il a été distingué
par Charles VII (a Carolo rege dilectum) (175). En 1429, il
n'était pas encore bachelier en théologie; il obtint ce grade
seulement en 1431, date à laquelle, en mai, il est chargé de
l'enseignement de la Bible pour deux ans à Paris, fonction
pour laquelle il est suppléé par les soins de son provincial (176).
Il n'a donc pas probablement eu dans la commission qui
examina Jeanne (177) un rôle de premier plan, comme on le
lui a parfois attribué. Mais il avait déjà une réputation de
prédicateur, attestée, dès 1428, par le don qu'il reçoit de la
part du corps de ville. De plus, lorsque est inaugurée en
1432 l'Université de Poitiers (178), c'est lui qui, le 3 février, à
la cathédrale Saint-Pierre, après l'Evangile, est chargé de « faire notable et solennelle prédication pour démontrer les
avantages de cette création ». Il est encore à cette époque qualifié prieur des Jacobins. Ses talents l'ont mis si bien
en vue que le provincial des Dominicains de France le
propose, malgré sa jeunesse, pour les délicates fonctions
d'inquisiteur de la foi à Carcassonne, et si cette proposition
n'est pas agréée par le pape Martin V c'est que
Turelure ne présentait pas les conditions d'âge requises
(40 ans) en 1431 (179). Il n'était donc pas, lors de l'enquête
menée à Poitiers au sujet de Jeanne d'Arc en 1429, pourvu
du titre d'inquisiteur de Toulouse (180), fonction qui ne lui a
jamais appartenu.
Cette erreur a permis à A. France de le mettre sur le
même rang que l'évêque de Maguelonne (181), parmi les théologiens
suspects de pratiquer les méthodes rigoureuses de
l'Inquisition. Turelure parcourut d'ailleurs une belle carrière.
Il parvint enfin en 1440 à la charge d'inquisiteur de
Carcassonne, dès qu'il eut l'âge requis, et exerça ses attributions
avec fermeté, soutenu par le pape contre les manœuvres
de l'épiscopat de la province de Narbonne (1441). Il
fut nommé en septembre 1445 évêque de Digne, charge
qu'il occupa jusqu'à sa mort en 1466 (182). Il ne déposa point au procès de réhabilitation de Jeanne d'Arc (1456) (183), pour
des motifs inconnus, peut-être la maladie et l'éloignement ;
un voyage de Provence à Paris n'était pas alors très aisé.
Le plus célèbre des juges de la Pucelle doit son immortel
renom, moins à ses talents de théologien, qu'à sa déposition
devant la commission d'enquête de 1456 (10 mai) et à la physionomie originale qu'elle lui a valu devant la postérité.
Guillaume Seguin était en effet d'origine limousine
et on a conjecturé avec vraisemblance qu'il appartenait à
une famille de Saint-Junien (184), dont le nom survit dans le
lieu dit des Séguines, à peu de distance de cette ville industrielle, sur la route de Limoges. C'est sans doute au couvent
des Jacobins de sa ville natale qu'il avait commencé ses études. Il était né en 1386 et on le rencontre en 1416 à
l'Université de Paris pourvu du titre de licencié en théologie (185).
On le retrouve à Poitiers en 1429 parmi les juges
de la Pucelle (186), et comme c'est le seul de ces juges qui ait
déposé au procès de réhabilitation (1456), il y a gagné une
célébrité universelle. C'était, semble-t-il, un théologien fort
savant qui prit place parmi les maîtres de l'Université
après 1432 et qui se trouvait être doyen de la Faculté de
théologie en 1456 (187). Au moment de l'enquête de 1429, il avait 43 ans et sa déposition à l'époque du procès de
réhabilitation révèle un homme dont l'enquête fut minutieuse,
mais pleine de bonne foi. Cette déposition prouve
qu'il y avait en lui un fond d'admiration pour la sainte
héroïne qui lui avait répondu avec vivacité, et qu'il possédait
une bonté d'âme réelle sous les apparences rugueuses
du théologien. Sa loyauté et sa franchise s'affirment
dans ces souvenirs où le beau rôle ne lui appartenait pas.
Il fallut à ce théologien une vraie hauteur d'âme et une
humilité toute chrétienne pour fouler aux pieds l'orgueil
ordinaire aux intellectuels, en s'exposant aux railleries de
ses contemporains et de la postérité. Les premiers n'y manquèrent
pas et la Chronique de la Pucelle qui le confond
d'ailleurs avec le carme Pierre Seguin, l'appelle « un bien
aigre homme (188) ». Les historiens se transmettent de leur côté
la répartie de Jeanne relative « au français limousin » de
son juge (189) quand ils ne brodent pas des variations hypothétiques
sur son langage « d'une lenteur pesante » comme l'affirme l'un d'eux (190). Ce théologien, que les Dominicains
revendiquent à bon droit comme un des membres les plus
honorables de leur Ordre (191), mérita mieux par sa modestie,
sa franchise et son humilité de cœur que les faciles plaisanteries
nées de son accent limousin.
V
La commission d'enquête exerça sa mission au logis de
Jean Rabateau, où la Pucelle se trouvait par ordre du roi (192).
Le fait n'a rien d'extraordinaire. Le palais des ducs était
occupé par les services du Parlement. A Rouen, on voit
qu'une partie des interrogatoires est faite dans la prison
où Jeanne était détenue. La salle où les théologiens interrogèrent
Jeanne à Poitiers paraît avoir été fort simple et
l'interrogatoire se poursuivait sans apparat. Les théologiens
venaient par groupes. Jeanne, assise modestement au
bout d'un banc, leur répondait avec une précision et une
spontanéité admirables (193). L'enquête fut conduite par les
juges de Poitiers avec prudence et bienveillance, d'une
manière approfondie, sans qu'aucune pression ait été exercée
sur eux. « Ils l'interrogèrent comme ils voulurent »,
dit le témoin Barbin, futur avocat du roi (194). D'ailleurs l'enquête était publique : Barbin, Garivel, Thibault ont assisté à certains interrogatoires, sans difficulté. Rien n'autorise à supposer, comme on l'a fait, que les juges de la Pucelle
furent manœuvrés par les fortes têtes du Conseil du roi,
et qu'eux-mêmes étaient mus par des mobiles intéressés,
tels que le désir de recouvrer leurs bénéfices en pays
anglais ou bourguignon, ou bien qu'ils aient subordonné
leur jugement à la préoccupation de mériter les bonnes
grâces des ducs d'Orléans et d'Alençon (195). C'est oublier
qu'une foi profonde animait tous ces hommes et que leur
conscience était en jeu. Leur conduite apparaît au contraire
pleine de sagesse et de probité en regard de celle
des clercs de Rouen, qui, cédant à la pression de l'étranger, à leur passion politique et à leur orgueil de pédants universitaires,
portent la responsabilité infamante du martyre
d'une sainte.
L'enquête de Poitiers fut menée avec infiniment de précautions,
de dignité et de conscience. Elle dura en effet
trois semaines, du 1er mars au 21, suivant le témoignage de Jeanne elle-même et de divers témoins (196).
La procédure de l'enquête fut tout à fait régulière, conforme
aux usages des tribunaux religieux. La commission
eut, comme à Rouen, son président qui fut probablement
l'archevêque de Reims. A son défaut c'était l'évêque du diocèse, Hugues de Combarel, qui devait exercer ces fonctions.
Probablement aussi, elle eut son rapporteur ou promoteur
et également son secrétaire. Ce dernier a été sans
doute Jean Erault, puisque c'est à lui que Jeanne, le 22
mars, ayant officieusement connaissance de la conclusion
favorable de l'enquête, data sa fameuse lettre aux chefs
anglais. Enfin l'interrogatoire fut consigné avec les réponses
de la Pucelle, suivant l'usage, en un procès-verbal ou
registre, dont l'existence est certaine. La Pucelle réclama
vainement une copie « du livre de Poitiers » pour la produire
devant le Tribunal de Rouen (197), lors du procès qui
dura du 19 février au 31 mars 1431. Ce « document d'une
valeur inestimable a malheureusement disparu. Il est probable
que Regnault de Chartres, redoutant en 1431 d'être regardé comme le protecteur d'une femme accusée de sorcellerie,
le fit détruire avant l'ouverture du procès de
Rouen, où il ne put être produit (198). Il est illusoire d'imaginer
que des recherches dans les archives « du Poitou ou
du Parlement de Poitiers » puissent le faire un jour
retrouver comme l'espère M. Hanotaux (199). Ce document n'a
certainement pas été versé aux archives du Parlement de
Poitiers que l'on possède et ne pouvait en effet y être
déposé, la commission d'enquête des théologiens ne relevant en rien de la juridiction ordinaire des tribunaux
royaux. En 1456, lors du procès de réhabilitation, les juges
ecclésiastiques reconnurent que le procès-verbal de l'enquête était perdu et ils furent obligés de se contenter des
dépositions des témoins survivants (200). « La postérité, dit à juste titre Quicherat, regrettera à jamais ces procès-verbaux
de Poitiers, le plus beau document qu'elle pût posséder
sur Jeanne, puisque cette immortelle fille se montrait
là dans toute la fraîcheur de son inspiration, pleine de
gaîté, de vigueur et d'entrain, et qu'elle répondait sans
contrainte à des juges de bonne foi (201). » Combien supérieur
en effet devait être ce recueil à celui du procès de
Rouen, empreint de toute la haine et de la servilité de juges
iniques et déloyaux (202).
Sur l'enquête de Poitiers, on n'a donc que des données
fragmentaires, provenant soit des allusions faites au procès
de Rouen, soit des dépositions du procès de réhabilitation.
Or, celles-ci sont faites par des témoins qui étaient, en 1429,
fort jeunes : Garivel (15 ans), Thibault et Barbin (25 à 27
ans), qui n'ont assisté qu'à quelques interrogatoires et qui
ne rapportent que des détails pittoresques dont ils furent
frappés. La plus importante déposition, celle de Seguin,
n'est elle-même qu'un exposé fait à vingt-sept ans de distance
et à l'aspect d'un simple résumé des principaux incidents
de l'interrogatoire.
Observons enfin que nous ne connaissons qu'un très petit
nombre de questions posées, à savoir une minime partie
de celles de cinq des théologiens, Pierre de Versailles,
Erault, Lambert, Méry, G. Seguin. On ignore totalement
celles de douze des membres de la commission. On ne peut
donc avoir qu'une idée très imparfaite et très insuffisante
de l'enquête nourrie et approfondie qui fut conduite à
Poitiers.
Du moins, peut-on reconstituer, à l'aide même de l'interrogatoire
de Rouen et au moyen des dépositions des témoins
survivants de l'enquête de Poitiers, la physionomie générale
et quelques points de cette dernière. L'enquête porta
certainement sur la réalité de la mission surnaturelle, dont
la Pucelle se disait chargée, et par conséquent sur celle de
l'inspiration divine. L'existence de missions données par Dieu à des créatures d'élite n'a jamais fait de doute pour
la théologie chrétienne. L'exemple récent de sainte Catherine
de Sienne, au XIVe siècle, et plus tard celui de sainte
Thérèse d'Avila, au XVIe siècle, le démontrent, aussi bien
que celui de Jeanne d'Arc et d'autres inspirées dont l'Eglise
a proclamé la sainteté. Les théologiens de Poitiers trouvèrent
devant eux une simple fille (simplex filia) qui leur
affirma sans réticence, avec une entière fermeté et une bonne
foi évidente, qu'elle était envoyée de Dieu pour délivrer
le royaume. « Je ne sais ni A ni B, dit-elle à Pierre de Versailles
et à Erault, mais je viens de la part du Roi du Ciel. »
La Pucelle répond à Jean Lambert : « Pendant que je
gardais mes troupeaux, les Voix m'ont dit que Dieu a grand'
pitié du peuple de France et qu'il faut aller le délivrer. »
Elle s'est mise à pleurer, mais les voix ne lui ont pas laissé
de trêve jusqu'à ce qu'elle ait entrepris le voyage de Chinon.
Nul des théologiens ne doutait de la possibilité de
pareilles missions (203), dont les Ecritures offraient tant d'exemples
de même que la tradition encore récente. Une ferme
croyance au « Roi du Ciel », son juge et son maître, anime
la Pucelle. Jésus, le roi du ciel, protecteur de la France,
fille aînée de l'Eglise, ému de la supplication de son peuple,
lui a donné un mandat qu'elle n'a pu refuser. Les théologiens
en furent eux aussi persuadés, puisque dans la conclusion
de leur enquête ils invoquent « la nécessité du
royaume, les continues prières de son pauvre peuple envers
Dieu et tous autres amans paix et justice », et ils admettent
que la Pucelle puisse de se dire « envoyée de par Dieu pour
luy donner secours (204) ». Frère Seguin n'en doute pas ; « Il
croit, dit-il, que Jeanne était envoyée de Dieu, attendu que
le roy et les gens de son obédience n'avaient plus aucun
espoir et même croyaient tous qu'il fallait se rendre (205). »
A ce même théologien qui lui avait demandé : « Croyez-vous
en Dieu. » — « Mieux que vous », avait-elle répondu,
avec une vivacité qui attestait l'ardeur de sa foi. Le bon théologien qui raconte ce trait n'en fut nullement choqué (206) .
L'enquête de Poitiers porta évidemment, comme celle de
Rouen, sur les intermédiaires par lesquels Jeanne avait
reçu les ordres divins. Ce n'est pas directement, en effet,
par une illumination soudaine que la Pucelle avait dû
accepter sa mission. C'est par l'entremise de l'archange
saint Michel, d'un ange, Gabriel, et par celle de deux saintes,
Catherine et Marguerite. « Pourquoi êtes-vous venue ?
demande Lambert à Jeanne ; le roi veut savoir ce qui vous
a poussée à l'aller trouver. » Jeanne répond avec assurance
(magno modo) : « Comme je gardais les animaux, une Voix
m'apparut. Elle me dit : « Dieu a grand pitié du peuple de« France. Jeanne, il faut que tu ailles en France. » Ayant
ouï ces paroles, je me mis à pleurer. Alors la Voix me dit : « Va à Vaucouleurs, tu trouveras là un capitaine qui te conduira sûrement en France, auprès du roi. Sois sans crainte. » J'ai fait ce qui m'était dit et suis arrivée au roi
sans nul empêchement (207). » On n'a là, de toute évidence,
qu'un résumé donné par frère Seguin. Au procès de Rouen,
Jeanne assure que les juges de Poitiers l'ont interrogée à
fond sur ce qu'elle appelle son Conseil, c'est-à-dire ses saintes
et ses voix (208). Quand les théologiens viennent l'interroger à l'hôtel de la Rose, elle est inquiète, mais sainte Catherine
vient elle-même la rassurer.
Le sujet était en effet d'une importance capitale pourl'enquête
théologique (209) puisqu'il s'agissait de savoir si la
Pucelle était une de ces visionnaires qui pullulaient en ce
temps et dont l'Eglise se méfiait à juste titre, ou bien si
Jeanne avait été inspirée par les mandataires de la Divinité.
La question préoccupait si fort les contemporains, que
l'ami des théologiens de Poitiers, l'illustre Gerson, composait
en 1429, un traité De distinctione verarum visionum
et falsis. Il conseille d'avoir recours à des théologiens
expérimentés qui sachent distinguer les vraies visions venant
de Dieu des rêveries des déments, des superstitieux et
des malades. Il recommande aux juges de procéder avec
prudence en recourant à l'Ecriture sainte et à l'expérience, en observant si la personne favorisée de communications
avec les saintes et les anges présente les caractères d'humilité,
de discrétion, de véracité et de charité qui distinguent
une chrétienne d'élite. De plus, il convient d'observer que le
champ des révélations ne doit porter que sur des événements à venir et qui ne présentent rien de contraire à la
foi et aux bonnes mœurs (210). Tels sont les principes dont
s'inspirèrent les juges de Poitiers, dans leur minutieuse
enquête sur les voix; il est fâcheux que la déposition de
Seguin n'en donne qu'un bref aperçu.
Les juges purent observer que les assertions de la Pucelle étaient conformes à la théologie chrétienne, que ces
saintes et ces anges lui étaient apparus sous des formes
distinctes des créatures corporelles. Comme l'a dit Michelet
dans une belle formule : « C'étaient des clartés et des voix,
de blanches figures de saintes parmi la lumière, la tête
parée de riches couronnes, la voix douce et attendrissante à en pleurer. Jeanne en éprouvait un tel ravissement
qu'elle aurait bien voulu que les anges l'eussent emportée, « et quand ils se partaient de moi, ajoutait-elle, je pleurais (211). » De ces visions, il fut longuement question à
Poitiers; dans son interrogatoire du 27 février 1431, elle répond
aux juges de Rouen au sujet de la description qu'elle
donne des deux saintes : « Et de ce ai congé de Notre-Seigneur;
si vous en faites doutes, envoyez à Poitiers, où j'ai été autrefois interrogée. » Elle déclare encore qu'elle ne les
reconnut pas d'abord et qu'elle a oublié à ce sujet bien des
détails, mais qui sont marqués dans le registre de Poitiers (212).
De ces détails, frère Seguin ne donna que le plus pittoresque,
celui qui montre la vivacité d'esprit de la Pucelle et
d'où se dégage l'humilité de l'interrogateur. « Quelle langue
parlaient vos voix, dit-il à Jeanne ?» — « Meilleure que la
vôtre », répondit la Pucelle au théologien limousin (213). Il apparut
aux juges de Poitiers par ces réponses pleines de
bonne foi et de simplicité, conformes à l'orthodoxie, que Jeanne n'avait pas été inspirée par les mauvais anges, comme
voulurent le prouver les juges de Rouen, mais par les
bons anges et par les saintes, mandataires de Dieu.
A Poitiers, la commission insista aussi sur la nécessité
d'un signe ou preuve matérielle de la mission de Jeanne :« Dieu ne veut pas qu'on vous croie, lui objecta frère
Seguin, s'il ne paraît quelque signe (miracle) montrant qu'il
vous faut croire. Je ne conseillerai pas au Roi de vous donner
des gens d'armes pour les exposer à son péril, sur
votre simple affirmation, à moins que vous ne donniez une
autre preuve. » C'était bien l'avis unanime des théologiens
que Seguin exprimait ainsi. Mais Jeanne lui répond : « En
nom Dieu, je ne suis pas venue à Poitiers pour faire des
miracles, mais conduisez-moi à Orléans et je vous montrerai
les miracles pour lesquels j'ai été envoyée (214). » Le théologien
affirme qu'elle lui indiqua, ainsi qu'à ses collègues,
le quadruple objet de sa mission, à savoir : la levée du
siège d'Orléans, le sacre du roi à Reims, le retour de Paris à l'obédience du roi et la libération du duc d'Orléans, « toutes choses que le frère Seguin, conclut-il, a vu s'accomplir (215) ». C'est alors aussi que frère Méry lui pose cette
objection : « Tu prétends que la voix t'a dit que Dieu veut
délivrer le peuple de la France de la calamité où il se
trouve. Si Dieu veut le délivrer, il n'a pas besoin de gens
d'armes. » On connaît la réponse célèbre de Jeanne, réponse
pleine de sens et conforme à la doctrine chrétienne sur la
nécessité des actes pour mériter la grâce : « En nom Dieu,
les gens d'armes batailleront et Dieu donnera la victoire. »
Et on comprend que frère Méry se soit déclaré satisfait.
De même, la Pucelle dut satisfaire les clercs qui l'interrogeaient,
quand elle affirma la nécessité de l'onction
sainte ou du sacre, pour que la dignité royale fût réellement
conférée à Charles VII. En lui mandant de faire couronner
le prince légitime à Reims, le roi du ciel manifestait la
valeur primordiale de l'investiture divine. On sait, d'après
la déposition de Garivel, que les examinateurs lui ayant
demandé pourquoi elle appelait Charles du nom de Dauphin, au lieu de lui donner le titre royal qu'il avait pris le
22 septembre 1422, elle répondit : « Je ne l'appellerai pas
roi, tant qu'il n'aura pas été sacré et couronné à Reims (216). »
Tout comme à Rouen, les théologiens de Poitiers firent
porter leur interrogatoire sur la vie et les antécédents de
la Pucelle, sur son pays, ses parents, sa jeunesse (217). Mais
nous ne savons rien de cette partie de l'enquête directe
conduite auprès de Jeanne elle-même par ses juges poitevins.
Ils l'interrogèrent encore sur une question scabreuse,
celle des motifs qui l'avait conduite à prendre l'habit
d'homme. Cet habit, tel qu'elle le portait à Chinon, est décrit
par le Journal du greffier de La Rochelle. « Elle avait, dit-il,
un pourpoint noir, des chausses estalées, une robbe courte
de gros gris noir, des cheveux ronds et noirs, un chappeau
noir sur la teste (218). » Or, les lois ecclésiastiques interdisaient
en règle générale le port du vêtement masculin aux femmes,
en invoquant notamment la prohibition édictée par le
Deutéronome. Ce fut un des griefs qu'invoquèrent les juges
iniques de Rouen, bien que des exceptions eussent été admises,
quand il s'agissait de sauvegarder la pudeur : « Cet
habit serré fort, attaché, était, dit Michelet, une sauvegarde
qu'elle ne quitta plus (219). » D'ailleurs, Jeanne avait le plus souvent
une femme avec elle pour le gîte de nuit, et à la
guerre elle devait s'astreindre à se coucher vêtue et armée (220).
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