" Les étapes de Jeanne d'Arc "
par le Gal. Dragomirof
- 1898 |
Il y a tant de ressemblance entre l'histoire de Jeanne d'Arc et l'autre tradition chère au monde chrétien, qu'en peut dire que l'une fait naturellement suite à l'autre. Aussi bien, elle en procède tout entière, comme issue de la profonde foi chrétienne qui animait Jeanne ; et sans l'idée chrétienne, l'existence d'une Jeanne d'Arc devient impossible.
Elle était née dans la nuit du 5 janvier 1411. Dès son enfance, elle s'initiait et s'exaltait dans les sentimens religieux les plus hauts et les plus purs, grâce à l'influence de sa mère, grande croyante sans doute, cœur droit et compatissant. Sachant peu, la paysanne comprenait toute chose, grâce à son cœur; elle n'apprit à Jeanne, comme celle-ci l'a déclaré naïvement durant son interrogatoire, que trois prières : l'Ave, le Pater et le Credo; mais, en revanche, elle lui apprit cette sympathie pour toute douleur que les subtilités des Églises ne nous apprennent pas toujours. Dès l'enfance donc, Jeanne visitait les malades, secourait les pauvres, ou, cédant son lit aux voyageurs, s'en allait dormir au grenier ou dans le hangar.
Autre influence : Jeanne grandit au milieu des mythes celtiques, jusqu'alors vivaces en Lorraine. Enchantement des arbres et des fontaines, fées, visions, vieilles prophéties, ces traditions populaires jointes aux légendes chrétiennes, à la vie des saints et des martyrs, ont fait toute son éducation. Une ancienne prédiction de Merlin (très obscure) annonçait entre autres choses qu'une femme devait perdre la France et qu'une jeune fille la sauverait. L'infâme Isabeau de Bavière, signataire de ce traité de Troyes qui
livrait la France aux Anglais, avait accompli la moitié de la prophétie. Le peuple attendait le reste : il attend toujours un miraculeux sauveur au temps des grandes épreuves.
Aux personnes qui aiment à expliquer les phénomènes extraordinaires par des causes dites naturelles, ces quelques indications paraîtront peut-être justifier l'état mental de Jeanne; mais, si elles suffisaient vraiment à cette justification il y aurait eu bien des Jeanne, les conditions de sa vie étant celles aussi de toutes ses contemporaines. Et cependant, on n'a connu qu'une Jeanne hors de proportion avec tout ce que présente l'histoire du monde, tellement surhumaine que, si l'on ne possédait pas sur elle des témoignages précis et particulièrement les rôles du procès de Rouen, il la faudrait compter au nombre des mythes.
D'autres, et parmi eux, des écrivains sérieux, comme Michelet, se font d'elle une représentation vraiment trop simple, quand ils veulent voir son originalité, non pas dans son énergie, ni dans son pouvoir visionnaire, mais... dans son bon sens (1) ! Le bon sens lui aurait suggéré ces démarches en apparence désespérées qu'elle tenta contre les Anglais, contre des armées cent ans invincibles, avec des troupes qui en toute rencontre avaient éprouvé ce pouvoir victorieux ! En vérité, le bon sens lui eût plutôt conseillé le contraire, à savoir ce qu'il persuadait justement aux favoris de Charles VII ou à ses expérimentés capitaines, et ce qu'il continua de leur persuader longtemps après que Jeanne eut fait voir que les Anglais n'étaient pas tellement redoutables.
Les gens d'esprit sont tous les mêmes. Rencontrent-ils un fait irréductible aux minces notions qu'ils ont sur les causes des phénomènes, ils taisent le fait, ou l'expliquent si pauvrement que la misère de l'explication apparait tout de suite à l'homme non prévenu. Ils oublient, ces intellectuels, que tout est naturel ici-bas, mais que tout n'est pas connu, et que, se heurtant à l'inconnaissable, — inconnaissable jusqu'aujourd'hui, peut-être jusqu'à jamais, — mieux vaut le reconnaître pour tel que de le méconnaître, ou que de s'efforcer d'en donner des explications simplistes, et par là même invraisemblables. Et l'erreur d'avoir voulu justifier par le seul bon sens la force qui était en Jeanne doit être moins pardonnée à Michelet qu'à tout autre, Michelet étant lui-même de la race des inspirés.
En quelle manière, sans attenter à la vérité, peut-on par le bon sens expliquer des faits tels que ceux-ci : l'affirmation, Jeanne étant encore à Vaucouleurs, qu'elle fera lever le siège d'Orléans et qu'elle mènera le dauphin à Reims pour y être couronné ? L'intuition grâce à laquelle elle devine le prince dans la foule des courtisans, sans prendre garde au roi supposé qu'on a fait asseoir sur le trône ? L'indication qu'elle donne sur une épée enterrée dans l'église de Fierbois ? La prédiction sur sa blessure, survenue deux semaines après ? La prédiction sur la mort de ce soldat qui t'a trouvée belle et qui exprime son désir en blasphémant ? Quelle part le bon sens a-t-il dans tout cela ? Et n'est-ce pas enfin le miracle des miracles qu'une simple paysanne, à peine sortie de l'adolescence, vienne se mettre à la tête des soldats d'alors, mieux encore, des capitaines, tout pleins de leur orgueil nobiliaire et riches de leur expérience militaire, qu'elle soit leur chef, — et quel chef !
« En toutes choses hors du fait de guerre, elle était simple et comme une jeune fille ; mais au fait de la guerre elle était fort habile, soit à porter la lance, soit à rassembler une armée, à ordonner les batailles ou à disposer l'artillerie. Et tous s'étonnaient de lui voir déployer dans la guerre l'habileté et la prévoyance d'un capitaine exercé par une pratique de vingt ou trente ans. On l'admirait surtout dans l'emploi de l'artillerie où elle avait une habileté consommée (2)... »
Il se cache au fond de l'homme une infinie provision de forces ignorées de lui-même. L'hypnotisme, la suggestion, l'auto-suggestion, ce dédoublement du moi observé chez les grands hommes (Socrate, Mahomet), ou cette faculté d'évocation qui fait voir aux cerveaux créateurs les idées qu'ils pensent, ces découvertes toutes récentes ne soulèvent encore qu'un coin du rideau et n'éclairent qu'à peine les brumes de ce mystérieux abîme vital, à travers lequel des voies purement intellectuelles ne sauraient jamais acheminer l'homme.
« Il s'est caché aux sages et s'est révélé aux enfans... » Oui: et, dans cette affaire même, les faits qu'on vient de rappeler sont-ils en soi aussi anormaux qu'ils paraissent l'être à nos gens d'esprit ? Ce sont simplement des faits rares.
Manque-t-il autour de nous de phénomènes vraiment merveilleux, extraordinaires au sens absolu, et qui n'ont cessé de nous paraître tels que parce qu'ils nous sont devenus familiers ? En revanche, merveilleux étaient pour les Mexicains le fusil et le cheval qu'on leur faisait voir pour la première fois. Nous marchons entourés d'un impénétrable mystère. Perspicacité profonde, divination, c'est la même chose ; et Pitt a été prophète au sujet de Napoléon, bien que de pareilles prophéties se fassent communément admettre et ne provoquent pas l'incrédulité. Des phénomènes transcendans se sont produits jadis, aux époques de grande tension morale; on les connaît, on sait qu'ils apparurent lorsque la coupe des douleurs et des injustices venait à déborder. Mais ces paroxysmes sont loin de nous; on n'y croit plus, ou plutôt on a l'air de n'y plus croire...
On connaissait la piété de Jeanne, combien elle aimait l'église et le son des cloches; on savait sa douceur et sa sympathie pour les maux d'autrui ; mais on ne savait pas qu'en elle la vie supérieure avait triomphé de la corporelle, et que le don de rester à jamais enfant lui était accordé. Elle avait grandi en force et en beauté, mais sans devoir jamais connaître les preuves physiques qui marquent la formation de la femme.
Au lieu de ces misères, ses visions commencèrent à la hanter. Une fois, — elle avait treize ou quatorze ans, — ce fut une éblouissante clarté enveloppant un personnage ailé, de taille majestueuse; tout autour, volaient d'autres esprits : « Je suis l'archange Michel. Je viens t'ordonner de par le Seigneur que tu t'en ailles en France pour porter secours au dauphin, et que par toi il recouvre son royaume. » La jeune fille s'effraya et pleura; mais la vision reparut plus brillante. Deux autres fantômes, « couronnés moult précieusement et richement » accompagnaient cette fois le chef des milices célestes; ces apparitions devinrent de plus en plus fréquentes. La crainte ayant fait place à la joie et à l'amour, Jeanne attendait avec impatience ses frères de paradis, elle pleurait de les voir partir et leur demandait de la prendre avec eux.
Et sans cesse ses voix lui parlaient de sa mission, « de la grande pitié que c'était au royaume de France », du pouvoir qu'elle seule avait de mettre fin à ces maux : elles lui ordonnaient de se rendre auprès du Dauphin pour le conduire à Reims et l'y faire couronner. Jeanne hésitait. Elle, une pauvre fille, monter à cheval, faire la guerre ? — Et ses esprits de lui redire : « Va en France ! Va en France ! » Alors commence pour Jeanne cette lutte douloureuse qui ne s'interrompra plus qu'aux rares instans où elle se sentira maitresse d'accomplir sa mission. Elle n'avait révélé à personne le fait des apparitions, mais son père avait rêvé une fois qu'elle fuyait avec des soldats; et, comprennant cela, naturellement, selon les mœurs du temps, il se déclarait prêt à noyer sa fille de ses propres mains, plutôt que de la laisser partir en telle compagnie.
Cependant ses visions répétées, ses voix entendues jusqu'à trois fois dans une seule semaine ne lui laissaient plus de repos Une calamité publique s'ajouta à leurs avertissemens : en 1428, les Bourguignons, alliés des Anglais, envahirent Domrémy. Les habitans s'étaient mis à l'abri avec leurs troupeaux; ils trouvèrent au retour le village pillé, l'église brûlée.
C'était aux yeux de Jeanne une punition pour sa trop longue attente ; différer davantage lui devenait impossible.
Longtemps avant que la nouvelle du siège d'Orléans parvint en Lorraine, elle résolut d'obéir aux voix qui la harcelaient sans relâche : « Hâte-toi, hâte-toi ! Va à Vaucouleurs ! Va trouver Robert de Baudricourt ! Deux fois, il t'éconduira, mais, la troisième, il t'enverra sous escorte au Dauphin. »
Elle se rendit donc à Vaucouleurs, accompagnée de son oncle, auquel elle s'était confiée, et qui croyait en elle ; le bonhomme, introduit auprès de Baudricourt, raconta de quelle mission Jeanne se disait chargée. Comme on pouvait s'y attendre, Baudricourt l'engagea à régaler l'innocente de quelques soufflets et à la reconduire chez ses parens. N'oublions pas que c'était le temps des voyantes, des prophétesses ou des pseudo-prophétesses, et nous trouverons pleine de sens l'attitude de Baudricourt.
Alors, Jeanne s'adressa elle-même à l'officier « qu'elle reconnut tout de suite, bien qu'elle ne l'eût jamais vu » « Capitaine, lui dit-elle sachez que Messire auquel appartient la France et qui veut la donner en héritage au Dauphin m'a commandé d'aller vers le Dauphin pour le faire couronner et proclamer roi à la face de ses ennemis. — Et qui est ton maître ? — Le roi du ciel. » Baudricourt, ni plus religieux, ni plus délicat que les autres militaires d'alors, se moqua d'elle, et, comme elle insistait, la déclara folle, tout juste bonne à donner aux soldats pour se divertir et ébattre en péché charnel. Quelques-uns montraient déjà que le propos les avait alléchés, mais, dès qu'ils l'eurent plus attentivement regardée, ils se calment; l'extraordinaire expression du visage de Jeanne étonnait les plus hardis.
S'étant juré de vaincre le mauvais vouloir de Baudricourt, elle
vint gagner son pain à Vaucouleurs et partagea son temps entre la prière ardente et le travail. Cependant, son renom commençait à s'étendre, Baudricourt commençait à douter; craignant seulement qu'elle ne fût sorcière, il requit le curé de venir l'interroger.
Jeanne fut reconnue bonne chrétienne, sans rapport aucun avec
le démon; elle revint pourtant au village avec son oncle,
Baudricourt n'ayant fait autre chose pour elle que d'écrire à
la cour.
Ce ne fut que pour peu de temps. Les nouvelles du siège d'Orléans l'enflammèrent à nouveau et la ramenèrent à Vaucouleurs vers le commencement du carême : avant le milieu du carême, elle devait paraître devant le Dauphin, quand elle devrait user ses jambes jusqu'au genou pour y aller.
« Personne, excepté moi, ne peut rétablir le trône de France; j'aimerais mieux rester auprès de ma pauvre mère, et faire ce que j'ai soulé faire, mais je dois partir ! »
Or, la foi commença à mouvoir les montagnes; deux nobles, de Metz et Poulangis, séduits par ses discours, et par son air inspiré, lui donnèrent leur foi et jurèrent de l'accompagner sous la conduite de Dieu. Le bruit de sa sainteté et de ses révélations se propageait et se confirmait; le duc de Lorraine, étendu sur son lit de mort, la fit venir à Nancy et lui demanda son conseil pour recouvrer la santé. « Ces choses, répondit-elle, ne lui avaient pas été révélées. » Elle revint en hâte à Vaucouleurs.
Baudricourt ayant enfin résolu de l'envoyer au Dauphin, les gens de Vaucouleurs se cotisèrent pour lui acheter un cheval et un habit d'homme. Baudricourt lui donna l'épée et lui fournit une escorte : six cavaliers, un lanternier et deux valets armés. De Metz, Poulangis, un envoyé du roi s'ajoutèrent à cette petite troupe. « Adieu, adieu ! Advienne que pourra... ». criait au départ l'incrédule Baudricourt; les gens de Vaucouleurs, sentant mieux le sacrifice de Jeanne, s'attendrissaient sur son sort. « Ne me plaignez pas ! criait-elle en s'éloignant, je suis née pour cela ! »
Elle partit de la sorte pour franchir les cent dix lieues qui la séparaient du Dauphin. C'était le 24 février, d'autres disent le 13. Voyage pénible et dangereux : il fallait traverser, sur une profondeur de quatre-vingts lieues, une région soumise à la faction anglo-bourguignonne; des bandes de brigands la parcouraient en tous sens. Marches forcées, marches de nuit à travers champs à travers bois, sous la pluie, sous les giboulées, par le dégel, le long des chemins effondrés, périlleux passages de rivières, rien n'étonnait ni n'arrêtait Jeanne. Elle allait droit au but, bien sûre que rien au monde ne pouvait lui barrer la route. Cette foi gagnait ses compagnons, d'abord indécis et craintifs; « ils ne pouvaient résister à sa volonté. » Arrivée à Auxerre, ville bourguignonne, elle entendit dévotement la messe dans la cathédrale, et de là, gagna Gien. Franchissant la Loire, elle atteignait enfin les possessions du Dauphin.
Dès lors, elle cessa de dissimuler sa destination et tandis qu'elle se dirigeait vers Chinon, résidence royale, la nouvelle de sa venue et de ses merveilleuses promesses se répandait dans toute la région et gagnait Orléans, qui reprenait courage et attendait « grand secours ».
Parvenue à Fierbois (5 mars), six ou sept lieues seulement la séparaient de Chinon; elle s'arrêta là et dicta une lettre au Dauphin, pour lui demander ses ordres. Le prince l'appela en sa ville. Voyons maintenant avec quels hommes Jeanne allait se rencontrer.
La situation du Dauphin était désespérée ; ses ennemis dominaient sur la plus grande partie de son royaume, sa caisse, ne contenait pas quatre écus. Quant à l'homme : vingt-six ans, tous les défauts, aucune des qualités de la jeunesse ; un caractère inconstant, mais obstiné, capricieux, imaginaire, soupçonneux aux bons, confiant aux mauvais; une santé ruinée de bonne heure par l'excès de ces plaisirs que son père paya de sa raison et son frère de sa vie, ni vigueur intellectuelle, ni force physique, rien enfin de l'énergie propre à l'âge des passions. Il n'était pas lâche, et le fit voir au besoin, mais il n'aimait pas les fatigues et les agitations de la vie guerrière. Ni dur d'ailleurs, ni non plus insensible; mais sa sensibilité à fleur de peau manquait de profondeur et de durée. Toute sa vie morale se réduisait à l'impression du moment ; il n'aimait qu'avec les yeux : ce qu'il ne voyait pas n'existait pas, ce qu'il cessait de voir cessait d'exister. Puis, une méfiance envieuse à l'égard de toute grandeur, la crainte ou la haine des services trop retentissans. Tel était l'homme que Jeanne élevait jusqu'au rôle idéal de représentant de Dieu en France.
Auprès de lui, deux partis se combattaient sans trêve, et sur les ruines du royaume, se disputaient la faveur du roi. D'une part, la belle-mère de Charles VII, Yolande d'Aragon, femme
forte et sensée, douée d'un grand tact politique et sincèrement dévouée à son débile neveu. C'est elle qui conseilla de recevoir Jeanne et qui, profitant de l'accablement du roi, emporta sa résolution; elle indiquait l'enthousiasme populaire comme une suprême ressource.
De l'autre côté, les favoris, La Trémoïlle en tête; celui-ci écartait d'avance tous les princes qui pouvaient l'évincer et le peuple en particulier. Ne croyant pas à la restauration du royaume, il acceptait d'avance la mort de la France, à condition que Charles conservât des lambeaux de province et les gouvernât en s'appuyant sur des troupes de recrue étrangère. Il préparait ce triste avènement par des intrigues souterraines nouées avec les ennemis de son maître. Un prêtre diplomate était étroitement lié à La Trémoïlle : Regnaud de Chartres, archevêque de Reims, chancelier de France, ancien secrétaire du Pape, âme sèche et sceptique, bassement envieuse de tout ce qui outrepassait ses courtes vues et ses petits calculs, haineux à quiconque sortait des formules et des routines de l'autorité traditionnelle. Puis, — la diplomatie étant la seule arme du Pape, — Regnaud, fidèle à cette routine, continuait de ne connaître au monde autre chose que la diplomatie; il réussissait par là à gâter les affaires du roi et à se ridiculiser lui-même. Enfin, Gaucourt, maréchal de la cour et gouverneur d'Orléans, s'ajoutait à cette bande : brave et habile militaire, mais dur, vaniteux et jaloux...
Après le voyage à Poitiers, la déclaration des docteurs et le retour à Chinon, commencèrent les préparatifs d'entrée en campagne. Le jeune duc d'Alençon, devenu dans la suite un des plus zélés partisans de Jeanne, reçut du Dauphin l'ordre d'assembler à Blois une armée avec un convoi de vivres, tous deux destinés à Orléans. Jeanne fut gratifiée d'un équipement et dotée d'un état (un chapelain, un page, deux hérauts, etc.).
Prenant congé du roi, elle lui annonça qu'elle serait blessée devant Orléans, mais sans courir danger de mort, et sans quitter sa place de combat; la prédiction se confirma deux semaines plus tard. Mention en est faite dans une lettre de l'ambassadeur de Flandre, adressée le 22 avril au conseil du duc de Brabant (Jeanne fut blessée le 7 mai).
La Trémoïlle, cependant, faisait une suprême tentative pour écarter Jeanne : il dirigeait vers le roi d'Aragon les mêmes démarches qui avaient naguère échoué en Écosse. En échange d'une armée, le roi demanda la cession du Languedoc. Force fut donc de se soumettre et d'en revenir au secours de la paysanne.
Arrivée à Blois, où l'admiration populaire continua de l'entourer, elle s'employa à préparer l'armée en vue de l'expédition. Pour faire comprendre le sens de cette préparation, il faut dire quelques mots de l'époque où l'on était parvenu.
Époque de cruauté, de liberté, de naïveté. Le duc d'Orléans remportant dans le conseil de l'imbécile Charles VI, le duc de Bourgogne, Jean sans Peur, solde des assassins qui le débarrassent de ce rival (1407). Puis ce sont les favoris du Dauphin qui attirent Jean sans Peur sous prétexte de réconciliation et qui l'assassinent à son tour (1419). Une guerre prolongée a conduit les officiers et les soldats à la sauvagerie et au brigandage. On voit des bandes qui ne travaillent plus pour le Dauphin, ni pour Bedford, mais pour elles-mêmes. Le pillage est article de loi, et La Hire, plus tard dévoué serviteur de Jeanne, affirme que « Dieu pillerait s'il était soldat ». C'est lui encore dont on a retenu cette prière : « Dieu, fais pour La Hire ce que tu voudrais qu'il fit pour toi, s'il était Dieu et que tu fusses La Hire. » Telle est la naïveté avec laquelle les hommes d'alors savaient associer canaillerie et religion.
Les villes passent à plusieurs reprises d'une main à l'autre; Compiègne, par exemple, subit six de ces alternatives. A chaque passage, on pille, on viole et l'on tue. Le peuple cherche un sauveur et ne fait que changer de bourreau. A Paris, la famine traîne la peste à sa suite (en 1421); 100 000 victimes succombent; les cadavres sans sépulture encombrent les rues; ce sont les loups qui viennent les emporter pendant la nuit. Derrière chaque bande ou derrière chaque troupe marche un parti de filles. Le blasphème accompagne les discours et fait nécessairement partie de la phrase.
Or, qu'est-ce que Jeanne allait demander à des armées pareilles quant à leur préparation à la guerre ? Elle leur demanda de ne pas piller, de ne pas blasphémer, de communier, de se confesser; elle leur demanda de renvoyer les filles; et ces hommes
endurcis, abrutis, mais bons au fond du cœur, obéirent à la sainte enfant sans attendre même qu'elle eût fait ses preuves sur le champ de bataille !
Autre fut l'attitude des chefs. Quelques-uns seulement, La Hire par exemple pensant et sentant comme les soldats, acceptèrent sincèrement le prestige de la Pucelle; les autres, nourrissant contre elle une haine sourde et secrète, mais d'autant plus puissante étaient prêts à lui nuire selon leur possible, dès ses premiers pas.
La première question à résoudre concernait la ligne des opérations dirigées vers Orléans. Le pont le plus rapproché d'Orléans
que les Français eussent en leur pouvoir était justement le pont de Blois; en conséquence, on pouvait marcher par la rive gauche ou par la rive droite. Jeanne, comme tous les grands stratèges, voulait aller droit au but : elle voulait marcher par la rive droite. Elle ne se dissimulait, ni non plus ne s'exagérait les difficultés qu'elle devait rencontrer, à savoir : 1° les châteaux de Beaugency et de Meung occupés par les ennemis; 2° leurs bastilles, dont elle avait à franchir la ligne pour atteindre aux murs d'Orléans. Ces obstacles une fois surmontés, la troupe et le convoi entraient dans la ville; or, on pouvait éviter simplement les châteaux dont la garnison était faible; quant aux bastilles, la suite fit bien voir que, conformément aux présomptions de Jeanne, elles valaient en tout
fort peu de chose. Il est vrai que les Anglais auraient pu concentrer et porter au-devant de Jeanne un détachement de quelque importance; pourtant, on sait qu'ils devaient s'en abstenir et
rester tranquillement dans leurs retranchemens. Quant à elle, soit que ses voix l'eussent avertie, soit qu'elle eut pénétré ces choses grâce à sa faculté de lire dans l'âme de l'adversaire, peu importe : elle les savait.
La marche par la rive gauche ne conduisait pas à Orléans mais devant Orléans, puisque Orléans se trouve sur la rive droite.
En amont les Français n'avaient aucun pont; il fallait donc, pour
gagner la ville par ce chemin détourné, traverser le fleuve en bateau et pour cela longer la rive en défilant devant la bastille de Saint-Loup et le guet de Saint-Jean-le-Blanc, redescendre la Loire
jusqu'à hauteur de ces mêmes ouvrages, et débarquer de l'autre côté. Suivre cet itinéraire, c'était donc compliquer à plaisir l'opération, augmenter par là même le nombre des éventualités contraires, et finalement les chances d'insuccès. Cependant, les commandans de l'armée, Gaucourt à leur tête, dirigèrent la colonne par la rive gauche en trompant Jeanne qui le leur reprocha dans la suite.
Orléans, situé, comme nous venons de le dire, sur la rive droite de la Loire, était le fief du duc d'Orléans, lequel, n'avait pas cessé un instant de tenir à la cause du Dauphin ; Orléans, dernier boulevard, gardait au nord le maigre domaine royal. De là son importance politique et stratégique : Orléans tombé, Charles VII n'aurait plus d'autre ressource que la fuite vers l'Écosse ou l'Espagne et peut-être la mort. En dépit des efforts de l'énergique Yolande, la situation semblait irrémédiable; le parti croulait de toutes parts, rien ne pouvait le raffermir. Les Anglais, bien renseignés, se préparaient à en finir avec le « roi de Bourges » et le « prétendu Dauphin ». Maîtres de Beaugency et de Meung vers l'aval, de Jargeau vers l'amont, ils mirent le siège devant Orléans le 8 octobre 1428. Sous le coup de cette menace, les Orléanais avaient consenti de grands sacrifices. Ils brûlèrent leurs faubourgs, où se trouvaient nombre d'églises et de couvens. Bien qu'ils en fussent exempts par privilège, ils reçurent garnison (un ramassis de Gascons, d'Italiens, d'Aragonais et d'Écossais; ils fondirent des canons, fabriquèrent de la poudre, etc.
Les Anglais, voulant prendre la ville par la famine, commencèrent à jeter autour de l'enceinte une ligne discontinue de retranchemens ; bornait leurs attaques au fort des Tourelles qui défendaient l'entrée du pont, ils s'emparèrent de ce fort et détruisirent les deux arches les plus voisines de la rive gauche. Pendant l'hiver de 1428 à 1429, ils travaillèrent à se fortifier sur tous les points.
Onze ouvrages, — bastilles ou boulevards, — enveloppaient la ville. Le front Ouest était le principal comme faisant face à l'adversaire; les redoutes qui l'armaient communiquaient entre elles par des tranchées. Le front Est formait comme les derrières de la disposition et n'était garni d'aucun retranchement; deux
bastilles observaient la Loire vers l'amont; un boulevard veillait
la partie inférieure du cours. Le périmètre de la ligne atteignait six kilomètres; la distance aux murailles, cinq cents mètres: l'intervalle entre les ouvrages, cent vingt ou deux cent cinquante. Quant aux communications transversales d'une rive à l'autre, elles ne pouvaient se faire que par Meung et par Jargeau, l'un au-dessous, l'autre au-dessus, éloignés d'environ quatre lieues ; ces deux ponts étaient gardés par des fortifications. Enfin, les Anglais dispersés dans les différens ouvrages ne formaient pas au printemps de 1429 un effectif de plus de cinq mille hommes.
A vrai dire, cet ensemble manquait de consistance, mais Orléans n'en valait pas mieux ; la situation y était tellement désespérée que le gouverneur Gaucourt et l'archevêque Regnaud préféraient s'en esquiver le 13 février et gagner Chinon.
En vain Dunois, bâtard d'Orléans, persévéra à défendre la ville de son père, et chercha à retenir les deux personnages au nom du miraculeux secours attendu; l'ancien secrétaire du Pape n'avait qu'une confiance modérée dans les miracles. Même après les évènements accomplis, ce cœur sceptique et dur n'éprouva rien que haine pour la vierge coupable de ces actes miraculeux. « Ils avaient des yeux et ils n'ont pas vu, ils avaient des oreilles et ils n'ont pas entendu. »
C'est de Blois que Jeanne somma pour la première fois les Anglais d'avoir à évacuer la terre de France. Le 27 avril, l'armée s'avança dans cet ordre singulier: en tête, un groupe de prêtres chantant le Veni Creator Spiritus; derrière eux, la bannière de Jeanne, dont les porteurs avaient dû d'abord recevoir les sacremens; puis Jeanne, accompagnée par Gaucourt et les autres capitaines. « Elle portait le harnois aussi gentiment que si elle n'eût fait autre chose de sa vie ».
On passat la nuit au bivouac. Le lendemain, Jeanne, qui venait pour la première fois de coucher avec son armure, se réveilla fatiguée et malade; mais debout la première, elle fit lever toute la troupe, puis communia devant le front; un grand nombre de soldats se confessèrent avant de se remettre en chemin. Le 29, on défilait à hauteur d'Orléans devant les bastilles de la rive gauche. Les Anglais, frappés d'une crainte superstitieuse, n'avaient pas donné signe de vie.
On vit alors l'incommodité de la route choisie et la faute que les capitaines avaient commise en trompant Jeanne. La Loire étant, nous l'avons dit, le seul chemin à suivre pour gagner Orléans, les grands bateaux à voiles préparés pour le transport de la troupe avaient à remonter jusqu'à Chécy, point situe à huit kilomètres de la ville; le vent d'est, joint à la force du courant, les empêchait d'atteindre cet embarcadère éloigné.
On comprend dans quelle posture se trouvaient maintenant vis-à-vis de Jeanne ces sages qui axaient cru prouver contre elle leur profonde sagesse. « Vous avez voulu me tromper, et vous vous êtes déçus vous-mêmes... Le conseil du roi du Ciel est meilleur que le vôtre ! » Étrange impression, pour ces gentilshommes, guerriers émérites, que de s'entendre ainsi moquer par une paysanne de dix-huit ans ! C'est qu'à ce grand livre auquel les ronge-lettres de la science ont dû si souvent retourner lire leur confusion, des pages nouvelles s'ajoutaient justement, écrites pour les militaires et destinées, cette fois encore, à les surprendre désagréablement.
D'après le témoignage d'un de ses ennemis, Gaucourt, Jeanne avait prédit que le vent tomberait : ainsi advint-il en effet, et les bateaux passant sans encombre devant les bastilles, atterrirent à hauteur de Chécy. Leur nombre insuffisant ne permit que d'embarquer les vivres et de transporter Jeanne avec deux cents cavaliers; le reste retourna à Blois d'où il ne revint par la rive droite que le 4 mai. C'étaient quatre jours entièrement perdus: et Jeanne économisait le temps, sachant qu'elle ne devait pas durer plus d'une année.
Le peuple la recut dans la ville comme il l'avait, accueillie partout ailleurs; « hommes, femmes et enfans montraient tant de joie comme s'ils veissent Dieu ».
D'Orléans, Jeanne enjoignit de nouveau aux Anglais de lever le siège et de sortir de France. Les généraux ennemis répondirent par des injures, « la nommant vachère, ribaude, et promettant de la brûler s'ils la prenaient. » Enfin,à la troisième fois, elle alla porter elle-même son cartel; elle s'avança sur le pont, et sans doute parla du haut de la traverse que les Français avaient construite en arrière des arches brisées. Glasdale, qui commandait le fort des Tourelles, et les soldats de la garnison insultèrent Jeanne en termes si grossiers qu'elle versa des larmes de colère et de honte; elle répliqua à son tour qu'ils en avaient menti. que les Français les mettraient hors, mais que Glasdale ne le verrait pas. En effet, le jour du grand assaut, Glasdale tomba dans la Loire et se noya.
Le 2 mai, Jeanne passa le long des retranchemens anglais de la rive droite; le peuple la suivait en masse. Cette fois encore les Anglais silencieux ne songèrent pas à attaquer cette foule en désordre. « Ces intrépides soldats s'étaient changés en femmes et les femmes en héros ; ils semblaient tous avoir les mains liées. » Le 4 mai, Jeanne marcha en procession avec une partie de la garnison au-devant du défrichement qui arrivait de Blois; les Anglais demeurant dans l'inaction, la troupe défila devant les bastilles et pénétra dans la ville sans avoir reçu un seul trait.
Jeanne harassée s'était étendue sur son lit; tout d'un coup on l'entendit s'écrier: « Mes voix m'appellent ! Nos gens sont en peine, leur sang coule par terre ! Mes armes ! Mes armes ! Mon cheval ! »
Promptement équipée, elle courut vers la porte de Bourgogne où déjà affluaient les blessés et ceux qui s'étaient enfuis de la bastille de Saint-Loup. L'attaque de ce fort avait été faite sans que Jeanne fût avertie; mais à peine parut-elle que les fuyards l'acclamèrent et retournèrent avec elle pour attaquer de nouveau. Cet assaut, soutenu par Dunois avec un redoublement de fureur, emporta après trois heures de combat le fort qui fut brûlé et rasé. Jeanne pleura sur les ennemis morts sans absolution; elle-même, au plus épais du carnage, n'avait pas fait une seule victime.
Le 5 mai, fête de l'Ascension, elle communia et passa la journée en prières. Le 6, la résolution fut prise d'attaquer le guet de Saint-Jean-le-Blanc sur la rive gauche de la Loire ; selon toute vraisemblance, cette décision appartenait seulement aux chefs de l'année et Jeanne n'avait pas été consultée. D'ailleurs, la perfidie était de la partie, car en même temps qu'on se décidait à agir sur la rive gauche, on annonçait à Jeanne que l'attaque se ferait sur la rive droite. Mais Dunois, qui venait d'apprendre à connaître la Pucelle, lui révéla toute la machination.
En fait, on ne peut comprendre quel attrait ces hommes de guerre éprouvaient pour la rive gauche, puisqu'en nettoyant la rive droite, on débarrasserait par là même l'autre côté. Mais Jeanne d'Arc n'avait qu'une idée, et peu lui importait l'endroit où l'on agirait, pourvu qu'on agit. Aussi, sans s'attarder à de vaines discussions, ne cessa-t-elle pas d'espérer le succès.
Le 6 au matin, avec les chefs et l'armée, elle traversa la Loire ; on découvrit alors que Glasdale avait évacué et brûlé Saint-Jean-le-Blanc pour ée concentrer au fort des Tourelles et à la bastille des Augustins. Jeanne, sans attendre que toute la troupe eût débarqué, se lança contre la bastille et vint planter son étendard au bord de la contrescarpe, juste au-dessus du fossé. Mais à ce moment, des voix s'écrièrent que des Anglais en grand nombre arrivaient de la rive droite pour secourir Glasdale ; les Français fuyant en désordre vers leurs bateaux entraînèrent Jeanne à leur suite. Déjà la garnison anglaise, sortie du retranchement, se jetait derrière elle « avec grand alarme et propos injurieux » quand Jeanne se retourne, et, baissant sa lance charge avec son cri ordinaire: « En nom Dieu ! » La Hire et les siens font diligence derrière elle ; les autres se rejoignent à lui ; les Anglais épouvantés tournent les talons et ne s'arrêtent qu'à l'abri du rempart. Lancés à leur poursuite, les Français enlèvent le retranchement, mais Jeanne voulant éviter le pillage et le désordre desquels l'adversaire eût pu profiter pour revenrr à l'attaque, fait évacuer et brûler l'ouvrage. Elle y laisse un détachement pour observer le fort des Tourelles qu'elle compte attaquer dès le lendemain, et revient à Orléans.
Les chefs de l'armée furent d'un autre avis; ils craignaient qu'un revers ne compromit les résultats acquis, et peut-être, en secret, craignaient-ils davantage encore que la Pucelle, par un nouveau et décisif succès, ne les éclipsât tout à fait. Réunis le soir en conseil, Jeanne absente, ils lui envoyèrent annoncer qu'on n'entreprendrait rien avant l'arrivée de nouveaux renforts. « Vous avez été à votre conseil et j'ai été au mien, leur répondit-elle; le conseil de Dieu s'accomplira et non pas celui des hommes ! Nous combattrons demain. »
Le lecteur en conviendra, Jeanne devenait vraiment impossible; on décida qu'on emploierait la force pour la retenir. Gaucourt ordonna de fermer toutes les issues ; lui-même garda la porte de Bourgogne, par laquelle les détachemens étaient sortis pour les attaques des précédentes journées.
Le 7, dès l'aube, Jeanne monta à cheval après avoir promis à ses hôtes que le soir, elle rentrerait dans la ville par le fort des Tourelles et par le pont; elle annonçait aussi qu'elle serait blessée. Les troupes la suivaient, puis la masse populaire. Devant la porte de Bourgogne, Gaucourt déclara qu'il ne laisserait sortir personne. « Vous êtes un méchant homme, s'écria Jeanne; que vous le vouliez ou non, les hommes d'armes vont passer. ». Gaucourt sentit alors, devant le flux de ce peuple excité, que sa vie ne tenait plus qu'à un fil ; ses hommes mêmes ne lui obéissaient plus. La foule ouvrit les portes, se jeta vers les bateaux, franchit le fleuve; les troupes marchèrent à l'assaut du boulevard des
Tourelles.
Les Anglais résistaient avec un ferme et sombre acharnement. Les Français attaquaient « comme s'ils s'étaient crus immortels ». Après trois heures de combat, Jeanne, observant que les assaillans faiblissaient, se jeta dans le fossé; comme elle appliquait une échelle contre le mur, elle fut blessée d'un trait entre le col et l'épaule. On l'emporta, on la défit de sa cuirasse; la flèche avait traversé les chairs de part en part. Elle s'effraya et pleura; mais à cet instant ses saintes lui apparurent; elle écarta les gens qui s'empressaient autour d'elle, se déferra elle-même, puis se confessa.
Cependant, l'affaire n'avait pas progressé et le soir approchait. Dunois ordonnait déjà de sonner la retraite. «Attendez, encore », lui dit-elle; et elle se mit à prier. Son étendard était demeuré auprès du boulevard. « Dites-moi quand la flamme touchera la muraille... »; l'étoffe soulevée par le vent vint à la fin frôler le mur. « Tout est vôtre ! Marchez ! » s'écria-t-elle. Les assaillans, au comble de l'enthousiasme, grimpèrent sur le rempart « comme par un degré ». Le boulevard était emporté.
Restait le fort, mais il arriva ici quelque chose d'imprévu. D'Orléans, les habitans avaient suivi le cours du combat; voyant que le boulevard était pris, ils se jetèrent en foule sur le pont, rétablirent comme ils purent la communication par-dessus les arches rompues et parvinrent jusqu'aux Tourelles. Les Anglais, devant cette mer populaire, crurent que le monde entier croulait sur eux (3), et perdirent entièrement la tête. Les uns voyaient les saints patrons d'Orléans, saint Euverte et saint Aignan; d'autres l'archange Michel avec les légions célestes. Glasdale voulut se mettre à couvert derrière le petit pont suspendu qui raccordait le fort et la bastille, mais un boulet emporta ce ponceau et Glasdale se noya sous les yeux de celle qu'il avait si grossièrement insultée (4). La garnison fut passée par les armes ou tomba aux mains des Français. Jeanne rentra dans la ville par le pont, comme
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Source : "Revue des Deux-Mondes" - tome 146 - mars 1898
Nota : publication sans aucune garantie d'exactitude parfaite avec le texte original.
Notes
:
1 "L'originalité de la Pucelle, ce qui fit son succès, ce ne fut pas tant sa vaillance ou ses visions, ce fut son bon sens" (Michelet, livre IX).
2 Témoignage du duc d'Alençon.
3 Au dire des soldats anglais faits prisonniers.
4
« ... Tu me vocasti p... Ego habeo magnam pietatem «le tua anima et tuorum. » Aucune hypocrisie de langage alors; on appelait un chat un chat; bâtard et autres mots mal sonnans n'effrayaient pas la virginale, la chaste, la timide Jeanne. Le mal glisse sur tant de pureté.
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