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" La relation du greffier de La Rochelle "
par Jules Quicherat - 1877 |
RELATION INEDITE SUR JEANNE D'ARC.
Lorsque je publiai à la suite des procès de Jeanne d'Arc le recueil
des témoignages rendus sur elle au xve siècle, j'espérais que le temps
amènerait la écouverte de documents nouveaux et que l'on arriverait à combler en partie, sinon en totalité, les lacunes que présentait
encore cette merveilleuse histoire. Jusqu'ici l'événement n'a pas
répondu à mon attente. Malgré l'intérêt toujours croissant qui s'est
attaché au personnage et l'éveil donné à tous ceux qui compulsent
les archives et les manuscrits, malgré tant de recherches accomplies de tous côtés pour l'avancement de l'histoire du moyen-âge, ce qui
s'est produit sur la Pucelle depuis trente ans se borne à trois ou
quatre indications de valeur. Encore n'y a-t-il rien dans ce faible
contingent qui ait été de nature à ouvrir des vues nouvelles sur le
sujet.
Cette excessive rareté des pièces à joindre au dossier de Jeanne
d'Arc donne un prix réel au morceau qu'on va lire.
C'est un extrait fait au XVIe siècle de l'un des registres depuis
longtemps détruits de l'Hôtel-de-Ville de La Rochelle. Le manuscrit
existe à la Bibliothèque publique de La Rochelle. Il forme un cahier
qui s'annonce sous ce titre : Extrait de la matricule des maires,
eschevins de la ville de La Rochelle, contenue au Livre Noir estant
en parchemin, dans lequel sont incérez les choses qui sont survenues de remarque et dignes de mesmoire en chacune mairie, commencent
en l'an mil cent quatre-vingt dix-neuf maire Robert de Montmiral.
Le texte est incorrect, l'orthographe a été rajeunie, des mots ont été mal lus, peut-être même des phrases ont-elles été passées. Ces
fautes sont le fait du manuscrit. L'habile archiviste du département
de la Charente-Inférieure, M. de Richemond, à qui j'en dois la copie,
s'est appliqué à le transcrire avec une scrupuleuse fidélité.
Le sujet du morceau est un récit des actions de la Pucelle depuis
son arrivée à la cour de Charles VII jusqu'à sa mort. Il ne faut pas
s'attendre à y trouver une histoire suivie. Beaucoup de faits importants ne sont que mentionnés, d'autres ont été passés sous silence ;
mais plusieurs points sont traités avec une véritable ampleur et présentent
des détails tout à fait nouveaux.
Il n'y a pas de doute possible au sujet de l'auteur. Ce fut le greffier
de l'Hôtel-de-Ville de La Rochelle en exercice pendant les deux
années où se renferme la carrière de Jeanne d'Arc. Son témoignage
est celui d'un contemporain, mais non pas d'un témoin oculaire. On
discerne parmi les éléments de sa relation des choses de provenance
officielle, et d'autres qui ont le caractère de simples on-dit, de sorte
qu'il a fait un égal usage des rapports qui venaient au bureau de la
ville et des propos qui circulaient dans le public. Evidemment il n'a
pas enregistré les événements à mesure qu'ils arrivaient à sa connaissance. De fréquentes erreurs quant à la coïncidence des jours
de la semaine avec le quantième du mois prouvent que la rédaction
a été faite a posteriori et de mémoire.
De ce qu'elle a été conduite jusqu'à la mort de Jeanne, il ne serait
pas légitime de conclure qu'elle ne fut entreprise qu'après cet événement.
Les apparences sont plutôt que le travail fut exécuté après la
tentative infructueuse de l'armée française sur Paris, au mois de
septembre 1429, et qu'il faut tenir pour une addition postérieure les
deux derniers paragraphes, dont l'un ne concerne plus la Pucelle,
dont l'autre est un résumé, sans proportion avec le reste, de tout ce
qui se passa entre la catastrophe de Compiègne et celle de Rouen. Je
pense d'après cela que la relation rochelaise peut prétendre à figurer
comme la première en date dans la série des chroniques relatives à
Jeanne d'Arc.
Il n'est pas inutile de mettre en évidence les données importantes
que ce document fournit à l'histoire.
Nous ignorons quelle fut la semblance de Jeanne. Elle était belle,
au jugement d'un contemporain, un autre a témoigné que son visage était riant; enfin un moine italien qui a eu l'occasion de parler d'elle
soixante-dix ans après sa mort, atteste qu'elle eut les cheveux noirs.
Rien de plus que ces trois indications.
La circonstance des cheveux noirs est précieuse pour les artistes
qui ont à créer cette glorieuse image. Ils sont instruits par là que
leur conception doit s'exercer en dehors du type de la femme blonde.
Mais l'auteur qui a dit cela a parlé de Jeanne plutôt en romancier
qu'en historien. Mérite-t-il plus de confiance sur ce trait de conformation
physique qu'à l'égard des faits controuvés dont il a surchargé
son récit ? La chose a pu faire doute jusqu'à présent : la chronique
rochelaise la mettra désormais hors de toute contestation. Elle
affirme en effet que la Pucelle eut les cheveux noirs, « noirs et ronds » dit le texte, c'est-à-dire coupés suivant cette mode hideuse du quinzième
siècle qui fit de la chevelure comme une calotte posée sur le
crâne.
A ce renseignement sur la couleur des cheveux s'en joint un autre
sur celle de l'habillement avec lequel Jeanne se présenta pour la première
fois à Charles VII. Il était noir et gris des pieds à la tête.
C'est là un détail qu'il n'est pas superflu de signaler, si mince qu'en
soit l'importance, parce que les peintres pourront en faire leur
profit.
Au sujet de l'étendard de Jeanne, la relation nous fournit un renseignement
de plus de prix.
L'étendard a joué un grand rôle dans l'histoire de la Pucelle.
C'était l'insigne du commandement qu'elle était venue réclamer au
nom de la puissance céleste. La couleur de l'étoffe et les figures
peintes dessus lui avaient été, disait-elle, révélées par ses voix; elle
le préférait à tout le reste de son attirail de guerre, et le plus souvent
on la vit s'engager dans la mêlée sans avoir autre chose à la main.
Rien ne causait plus d'effroi aux ennemis, qui tenaient cet innocent
drapeau pour un talisman renforcé de toutes les conjurations de
l'enfer. Du plus loin qu'il apparaissait il les mettait en fuite : aussi
des milliers d'hommes qui l'avaient vu, faute de l'avoir osé regarder, étaient incapables de dire ce qu'il représentait.
Dans le cours du procès, Jeanne fut interrogée à deux reprises sur
ce point. Elle ne varia pas dans ses réponses. L'étendard était semé
de fleurs de lis et sur le fond se détachaient, en deux endroits différents,
la représentation de Dieu assis entre deux anges et la devise Jesus Maria. Mais la seconde fois qu'elle eut fait cet aveu, comme si
elle voulait arrêter sur les lèvres de ses juges une question qu'elle
pressentait de leur part, elle ajouta qu'elle n'avait jamais eu qu'un
seul étendard.
Comment put-elle penser qu'on lui demanderait si elle avait eu deux étendards ?
Il y a là une obscurité que dissipe le témoignage de notre relation,
combiné avec celui d'un court extrait publié pour la première fois
dans la belle édition de la Jeanne d'Arc de M. Wallon.
Outre les fleurs de lis, l'image de Dieu et les mots Jesus Maria, il
y eut sur l'étendard un autre objet dont Jeanne se dispensa de parler.
C'était un écusson, qui fut d'abord d'une façon, et plus tard d'une
autre.
Dans les usages militaires du XVe siècle l'étendard, qui était le signe
du commandement général, était couvert d'emblèmes au choix du
capitaine à qui il appartenait, et ces emblèmes n'étaient point assujettis aux lois du blason; dans un coin seulement étaient figurées les
armoiries du personnage.
Jeanne, paraît-il, se conforma à cette coutume. Elle composa des
armoiries pour son étendard, ou, pour parler plus juste, elle fit
peindre sur ce drapeau des armoiries dont le dessin lui avait été
suggéré par ses voix. Ni marque nobiliaire, ni aucun des emblèmes
consacrés de la chevalerie ne figuraient sur l'écusson. C'était un
Saint-Esprit d'argent en champ d'azur, l'oiseau tenant en son bec une banderolle sur laquelle étaient écrits les mots : « De par le roy du
ciel. » Voilà ce que nous apprend notre relation.
L'extrait publié par M. Wallon paraît provenir de l'un des mémoriaux
de la Cour des Monnaies ; il a donc l'autorité d'un document
officiel. Il constate que le 2 juin 1429, près d'un mois après la délivrance
d'Orléans, Charles VII étant à Chinon donna à Jeanne « pour
son estandart et pour soy décorer » des armoiries dont le devis
répond de point en point au blason qui a été celui de la famille d'Arc
depuis son anoblissement : une couronne soutenue par une épée
entre deux fleurs de lys.
Ces armoiries de concession royale accompagnèrent-elles ou remplacèrent-elles les autres qui étaient déjà figurées sur l'étendard ? Il
faut qu'elles les aient remplacées pour qu'il soit venu à l'esprit de
Jeanne qu'elle pouvait être soupçonnée d'avoir changé d'étendard.
Le drapeau étant toujours le même, un écusson fut substitué à un
autre.
Mais pourquoi cette préoccupation d'une chose qui n'était pas en
question ? pourquoi son silence au sujet des armoiries figurées sur
l'étendard ? pourquoi ses dénégations quand on lui demanda si elle
avait eu des armoiries ? pourquoi enfin sa persistance à soutenir que
les armes, que nous savons maintenant avoir été octroyées à elle,
l'avaient été seulement à ses frères, et non pas sur sa requête ni par
le fait de ses révélations ?
Il y a toute apparence que là-dessous se cache un de ces douloureux
dissentiments que l'intrigue ne cessa de susciter entre Charles VII et
la Pucelle. Jeanne n'avait accepté que malgré elle le changement du
blason de son étendard; devant ses juges, elle ne voulut convenir de
rien qui aurait pu leur faire comprendre que pour obéir à son roi
elle avait enfreint l'une des prescriptions de la voix céleste par
laquelle elle se guidait, et d'autre part elle en dit assez pour se dégager de la responsabilité d'avoir imaginé des armoiries d'un
caractère purement héraldique : ce qui eût justifié l'accusation de
vanité portée contre elle.
C'est ainsi qu'une circonstance de peu de valeur par elle-même en acquiert beaucoup par le rapport qu'elle a avec l'un des points obscurs
du procès.
Au sujet de l'épée qui fut découverte dans l'église Sainte-Catherine
de Fierbois sur les indications de Jeanne, la chronique rochelaise
offre, avec le témoignage de Jeanne elle-même tel qu'il est consigné
au procès, une petite divergence où il ne faut peut-être voir qu'un
enjolivement ajouté par la rumeur publique. Il est bon toutefois d'en
tenir compte : une critique plus éclairée que la mienne verra s'il y
a lieu d'en tirer parti.
L'aveu de la Pucelle fut que cette épée, dont elle avait appris
l'existence par la révélation de ses voix, s'était trouvée en terre, à
peu de profondeur, derrière l'autel de l'église; mais, se reprenant sur
cette dernière circonstance, elle ajoute qu'elle ne saurait dire au juste
si c'était derrière ou devant l'autel ; qu'il lui semblait bien se souvenir
que dans la lettre écrite sous sa dictée pour faire faire la
recherche, il y avait derrière l'autel.
Notre document dit que l'épée fut tirée d'un coffre qui n'avait pas été ouvert depuis vingt ans, lequel coffre était enfermé dans l'autel
même. L'épée dans ce cas aurait été une relique, et l'autel un de ces
autels en forme de cage, comme il y en eut beaucoup au XIVe et au
XVe siècle.
Tous ceux qui ont lu l'histoire connaissent la lettre que la Pucelle,
avant de commencer la guerre, adressa aux Anglais pour les sommer
d'évacuer le territoire. Le procès de condamnation et plusieurs chroniques
françaises nous ont conservé cette pièce sous une forme qui
n'est pas tout à fait la même des deux côtés; mais, l'une et l'autre
rédaction ne diffèrent que par l'interversion de quelques phrases qui
ne changent absolument rien au sens. Il importe de recueillir toutes
les versions nouvelles du même texte qui pourront se rencontrer,
parce que Jeanne, lorsqu'on lui en donna lecture dans l'un de ses
interrogatoires, désavoua plusieurs expressions. Cinq textes de toutes
les provenances que j'ai réunis dans mon édition du procès contiennent
cependant les mêmes expressions. On les trouvera encore dans
un sixième texte que le rédacteur rochelais a couché sur son registre
d'après un original conforme à celui dont se sont servis les chroniqueurs
français.
Un des griefs élevés contre Jeanne dans son procès fut d'avoir,
refusé de traiter avec le capitaine de Jargeau, qui était le comte de
Suffolk. Il faut savoir que la proposition de l'Anglais était de rendre
la place dans quinze jours, et cela lorsqu'il était instruit qu'une
armée de secours, formée en toute hâte par son gouvernement, arriverait
avant ce terme sur les bords de la Loire. La Pucelle se contenta de répondre à ses juges qu'elle aurait traité, si les Anglais
avaient consenti à s'éloigner immédiatement de Jargeau, la vie sauve
et en laissant leurs armes, quelle les avait avertis qu'en cas de
refus de leur part, elle allait enlever la ville d'assaut : ce qui eut lieu
en effet.
Il est si clair qu'elle avait fait là ce que tout autre général aurait fait à sa place, qu'on s'étonne de voir pareille chose devenir un chef
d'accusation ; mais c'est que les Anglais éprouvèrent à cette occasion
un crève-coeur que l'on ignorait et dont le mystère est dévoilé par
notre document.
Pendant que la Pucelle poussait avec vigueur les approches de la
place, le bâtard d'Orléans, posté d'un autre côté, avait consenti au
traité de dupe qui aurait donné au gouvernement anglais le temps de
secourir Jargeau. Il faut croire que le bâtard d'Orléans avait le droit
de négocier de son chef avec l'ennemi, puisqu'il accepta les propositions
de Suffolk ; mais il n'eut pas le pouvoir d'obtenir l'approbation
de Jeanne ; et ainsi les Anglais, qui s'étaient vus un moment hors de peine, grâce à la générosité du bon prince, furent contraints d'essuyer,
par le fait de la Pucelle, un nouvel échec, qui fut suivi de
beaucoup d'autres.
Le comte de Suffolk fut fait prisonnier à la prise de Jargeau. Nous
trouvons dans quatre chroniques françaises un même récit d'après
lequel ce seigneur, se voyant appréhendé au corps par un homme
d'armes qui n'était pas chevalier, n'aurait rendu son épée qu'après
s'en être servi pour conférer la chevalerie à son vainqueur.
Plusieurs témoignages qui dérivent manifestement l'un de l'autre n'en font qu'un. C'est le cas de nos quatre chroniqueurs qui se sont
copiés successivement à partir du premier en date, lequel écrivit
après 1450. A un auteur si postérieur en date, je préfère le greffier
de l'Hôtel-de-Ville de La Rochelle qui, l'année même de l'événement, écrivait ceci ;
« Quand le comte vit la prise de la ville, parce que Monseigneur
d'Alençon, qui y était, et d'autres seigneurs le voulaient prendre prisonnier,
il dit qu'il ne se rendrait point à eux, dût-il mourir, en
criant à haute voix : « Je me rends à la Pucelle, qui est la plus
vaillante femme du monde et qui nous doit tous subjuguer et mettre à confusion. » Et de fait vint à la Pucelle et se rendit à elle. »
Voilà une jolie scène, et toute nouvelle. Quant à l'autre, celle de
l'homme d'armes fait chevalier dans la mêlée, on peut la maintenir,
moyennant qu'on en changera l'un des acteurs. William Pole, comte
de Suffolk, fut secondé dans la défense de Jargeau par ses deux
frères John et Alexandre Pole. Alexandre fut précipité du pont dans la Loire où il se noya; rien ne s'oppose à ce que John Pole soit le
lord qui tint à ne rendre son épée qu'à un chevalier.
Le récit de la réduction de Troyes est ce qu'il y a de plus étendu
dans la relation rochelaise. Le rôle actif de l'évêque pour disposer
les habitants en faveur de Charles VII y est mis dans tout son jour,
et celui de frère Richard le cordelier prend une importance que rien
ne laissait soupçonner dans les chroniques, mais qu'il était possible
d'entrevoir d'après le procès de condamnation.
Frère Richard fut un prédicateur de l'ordre de saint François qui
accomplissait en 1429 une mission dans la partie de la France soumise
aux Anglais. Ses sermons eurent une vogue extraordinaire, sa
réputation fut celle d'un saint. Il se trouvait à Troyes lorsque
l'armée française parut devant cette ville. Les habitants, sommés de
se rendre par la Pucelle, le députèrent pour savoir de lui ce qu'il
fallait penser de cette femme. Jeanne elle-même a raconté leur première entrevue dans l'un de ses interrogatoires. Le moine ne s'avançait
qu'avec appréhension; il faisait des signes de croix et des
aspersions d'eau bénite. Elle lui cria plaisamment : « Avancez hardiment,
je ne m'envolerai pas. »
Ses juges auraient voulu lui faire dire autre chose, qu'elle ne dit
pas et que cependant ils tinrent pour dit; car sa réponse telle quelle
fut alléguée plus tard comme preuve de l'article du réquisitoire qui
lui imputait de s'être fait adorer. Que s'était-il donc passé ? La chose
est tout au long dans notre document. Frère Richard, subjugué par
la voix qu'il venait d'entendre et par le regard de Jeanne, s'agenouilla à quelque distance devant elle. Celle-ci, qui ne voulait pas de ces
démonstrations (elle l'a toujours soutenu devant ses juges, et nous
en avons ici la preuve), se jeta elle-même à genoux, pour détourner
l'idée qu'elle fût l'objet d'un pareil hommage, en faisant comme si
elle se fût unie avec le saint homme dans un acte commun de dévotion.
Lorsqu'ils se furent relevés, ils eurent ensemble un long
entretien, à la suite duquel frère Richard rentra dans la ville, enthousiasmé pour la cause de Charles VII, et ne prêchant plus que pour la
faire triompher.
Au moment où le roi se remet en route pour gagner Reims, le
rédacteur rochelais raconte, comme s'il parlait d'après le témoignage
des habitants de Troyes, un incident qui remplit ceux-ci de surprise.
Tandis qu'ils avaient les yeux fixés sur l'armée qui s'éloignait de
leurs murs, ils virent des milliers de banderolles blanches, arborées
aux lances des hommes d'armes, apparaître et disparaître comme par
miracle.
Jeanne fut obsédée de questions, dans l'un de ses interrogatoires, au sujet de ces banderolles qui étaient une chose très-connue, à ce
qu'il paraît, et qu'on avait vues ailleurs qu'à Troyes. On ne put rien
tirer d'elle, sinon que les banderolles étaient de satin blanc, et qu'elle
n'était pas maîtresse de ce que faisaient les gens d'armes. Notre
document ne donne donc pas encore l'explication du fait, mais il est
permis de conjecturer qu'il se rapportait à quelque exercice de piété
introduit dans l'armée par la Pucelle, et dont l'accusation cherchait à
faire une pratique superstitieuse.
Le récit du sacre se présente dans la relation avec quelques circonstances
qui ne se trouvent point ailleurs, mais rien de nouveau
sur la Pucelle. De la cérémonie de Reims on passe brusquement à la
tentative dirigée sur Paris dans les premiers jours de septembre. Ici
notre auteur, par la faute des rapports qui lui ont été faits ou par la
mauvaise interprétation qu'il leur a donnée, commet de graves
inexactitudes. Il croit que Charles VII se montra devant Paris, quand
il est avéré qu'il fut impossible de le faire avancer d'un pas en deçà
de Saint-Denis, il admet que les Français avaient réussi dans leur
attaque jusqu'au point de pénétrer dans la ville, et que c'est dans
une rue que Jeanne fut blessée, lorsqu'il résulte de tous les témoignages
qu'il n'y eut de forcé que la bastille ou redoute qui était
devant la porte Saint-Honoré, et que Jeanne fut atteinte d'un trait
d'arbalète pendant qu'elle faisait combler le fossé entre la redoute et
le mur de ville.
Il est mieux informé lorsqu'il raconte que les boulets lancés par
l'ennemi venaient tomber aux pieds des assiégeants ou, s'ils les atteignaient,
ne leur causaient que des meurtrissures sans gravité. Le
même fait est attesté par Perceval de Caigny. Il prouve que Paris
manquait de poudre et qu'on ne mettait pas aux pièces la charge
suffisante pour rendre les projectiles dangereux.
Les deux auteurs se montrent également d'accord sur le peu de
gravité de la blessure de Jeanne, sur la certitude du succès pour peu
que l'attaque eût été continuée, sur le petit nombre de Français qui
furent mis hors de combat. Quant à ce dernier point la relation va
jusqu'à dire qu'il n'y eut qu'un homme tué, et que ce fut un bourgeois
de La Rochelle.
On sent la note officielle dans la dernière phrase où il est expliqué
que la retraite de devant Paris fut rendue nécessaire par le manque
de vivres, mais que le roi en s'éloignant eut soin de laisser de fortes
garnisons pour continuer la guerre contre ceux qui détenaient sa
capitale.
C'est là ce que l'on dut dire aux Français des provinces éloignées,
qui comptaient sur la réduction immédiate de Paris d'après l'assurance que la Pucelle en avait donnée tant de fois ; mais avec les populations
placées sur le théâtre de la guerre et qui en souffraient, il
fallut se servir d'un autre prétexte; on les leurra de l'espoir d'une
paix prochaine qui exigeait la suspension des hostilités.
Nous possédons aujourd'hui la preuve authentique de cette manœuvre
au sujet de laquelle je ne pus émettre que des soupçons
lorsque je composai mes Aperçus nouveaux sur l'histoire de Jeanne
d'Arc. Pendant que Charles VII, sous la pression de Jeanne et de
l'armée, s'acheminait vers Paris, que les Anglais, résignés à la perte
de cette ville, en avaient livré la garde au duc de Bourgogne et
retiré leurs troupes qu'ils jugeaient nécessaires pour défendre la Normandie,
des ambassadeurs français concluaient avec le même duc de
Bourgogne une trêve de six moi s. La suspension des hostilités devait
s'étendre non-seulement à la totalité de l'Ile-de-France, mais encore à la Normandie, et comme le misérable gouvernement qui condescendait à de tels accords reconnaissait son impuissance à empêcher
l'attaque de Paris par la Pucelle, il avait fait une exception pour
Paris, non pas afin de réserver au roi de France le droit de reconquérir
sa capitale; mais afin d'assurer au duc de Bourgogne la faculté
de défendre Paris contre ceux qui voudraient « faire guerre ou porter
dommage » à cette ville. Ce sont les termes mêmes du traité passé à
Compiègne le 28 août 1429 (1).
L'entreprise de Jeanne sur Paris ayant été ainsi désavouée par
anticipation, on conçoit que Charles VII n'ait eu garde de se produire
de sa personne pendant cette action où cependant sa présence aurait été décisive. Il était à Saint-Denis, et il y resta obstinément avec une
partie de ses troupes, laissant le reste, qui avait été entraîné par
Jeanne, s'épuiser en efforts pendant une journée entière, envoyant
l'ordre de battre en retraite lorsqu'il était possible de tenter encore
un assaut, s'autorisant de l'échec essuyé pour défendre de recommencer
la tentative, enfin donnant bientôt le signal de la retraite
pour retourner au-delà de la Loire.
Par là le prestige de la Pucelle reçut une atteinte dont on lui ôta
sans beaucoup de peine la possibilité de se relever. De ce moment,
elle n'eut plus rien à faire qu'à user dans des entreprises stériles le
reste de son ascendant compromis.
Voilà comment le cours des succès les plus assurés fut interrompu
pour faire place à une combinaison louche qui ne rapporta aucun des
fruits qu'on s'était vanté d'en faire sortir. On croyait tenir la paix au terme de la trêve, et l'on eut, au lieu de paix, vingt nouvelles années
de guerre sur le territoire : autant qu'on en avait subi depuis le
commencement des troubles. On avait compté sur une prompte et
honorable réconciliation avec le duc de Bourgogne, et l'on n'avait rien fait que préparer pour le souverain l'humiliation de s'avouer
l'assassin d'un de ses sujets et de racheter son crime par un démembrement
de sa couronne. Mais le résultat non avoué, celui qui était
dans les voeux du plus grand nombre des politiques, avait été atteint :
on avait mis fin à une fièvre d'enthousiasme qui faisait peur, on
avait commencé à ternir une gloire importune dont l'éclat éclipsait
toutes les autres. L'intrigue servie par la médiocrité envieuse et par l'ingratitude a fait de ces coups-là dans tous les temps.
J'ai entendu plusieurs fois critiquer l'expression de la statue érigée
nouvellement à Paris, sur la place des Pyramides. On aurait voulu un
visage plus ouvert, plus riant, puisqu'il est connu que la Pucelle eut le
visage riant. Les personnes qui font ces difficultés ne tiennent pas
compte de la situation à laquelle a dû se reporter l'artiste. Jeanne
devant Paris n'était plus la Jeanne d'Orléans ou de Reims. Si sa lucidité,
qui n'avait pas faibli, lui faisait lire dans le cœur des ennemis
la certitude d'une nouvelle victoire pour son drapeau, elle lui découvrait
aussi tout ce qui fermentait contre elle de mauvaise volonté et
de haine dans l'entourage du roi. Elle ne put pas ne pas pressentir
qu'une catastrophe la menaçait de ce côté. Sur le visage qu'elle
montra aux assaillants de la porte Saint-Honoré durent se peindre la
résolution de combattre jusqu'à la dernière extrémité et le sérieux,
inévitable à l'approche du martyre. Ce double sentiment, M. Fremiet
me semble avoir réussi à l'exprimer.
Jules QUICHERAT.

Voici le texte du document :
L'an de grâce mil quatre cent vingt et neuf fut maire de La Rochelle
honorable homme sire Hugues Guibert.
Item le xxiije jour dudit mois de febvrier, vint devers le Roy nostre
seigr, qui estoit à Chinon, unne Pucelle de l'aage de xvj à xvij ans,
née de Vaucouleur en la duché de Laurraine, laquelle avoit nom Jehanne
et estoit en habit d'homme : c'est assavoir qu'elle avoit pourpoint
noir, chausses estachées, robbe courte de gros gris noir, cheveux ronds
et noirs, et un chappeau noir sur la teste; et avoit en sa compagnie
quatre escuiers qui la conduisoyent. Et quant elle fut arrivée au dit lieu
de Chinon où le Roy estoit, comme dit est, elle demanda parier à luy.
Et lors on luy monstra Monsgr Charles de Bourbon, feignant que ce fust
le Roy; mais elle dit tantost que ce n'estoit pas le Roy, qu'elle le cognestroit
bien si elle le voioit, combien que onques ne l'eust veu. Et après on luy fit venir un escuier, faignant que c'estoit le Roy; mais elle
cognut bien que ce n'estoit-il pas ; et tantost après le Roy saillit d'unne
chambre, et tantost qu'elle le vit, elle dit que c'estoit il et luy dit qu'elle
estoit venue à luy de par le Roy du Ciel, et qu'elle vouloit parler à luy.
Et dit-on qu'elle luy dit certaines choses en secret, dont le Roy fut bien
esmerveillé.
Et après, la ditte Pucelle luy dit que, si il vouloit faire ce qu'elle luy
ordonnerait, qu'il recouvreroit sa seigneurie et que lesdits Anglois s'en
iroyent hors de son royaulme. Et après, pour ce que le Roy nostre dit
seigr fut bien esmerveillé de la venue et dire de la ditte Pucelle et de
son estat, il la fit interroger d'où elle estoit, de quoy elle avoit usé et
pour quelle cause elle estoit venue. Laquelle dit qu'elle estoit dudit lieu
de Vaucouleur en Lorraine, et qu'elle avoit tousjours gardé les brebis,
et qu'en les gardant luy estoyent venues par plusieurs fois advisions et
admonestemans de venir par devers le Roy nostre dit seigr, et que pour
cette cause elle s'estoit mise en chemin et estoit venue de par ledit Roy
du Ciel ; et que si le Roy nostre dit seigneur vouloit faire ce qu'elle luy
ordonneroit, que les Anglois s'en iroient tous de son royaume ou mourroient,
et recouvreroit tout ce qu'il y avoit perdu.
Item, le Roy la fit aussy interroger par ceux de son conseil, tant clers
comme lays, pour scavoir si l'on la trouveroit point variant; mais elle
fut trouvée en tel estat qu'il n'estoit aucun seigr, tel fust-il, qui sceust
rien trouver contre elle ne la reprandre de chose qu'elle dist. Aussi elle
se fasoit à confesser chacun jour et recevoit corpus Domini, et estoit
femme de grande devotion et de saincte vie, et ne buvoit et mangeoit
comme rien. Et demeura la ditte Pucelle avecque le Roy nostre seigr
audit lieu de Chinon par aucun jour, et après il s'en vient à Poictiers et
elle avec luy. Auquel lieu de Poictiers le Roy la fit encores interroger
par clers grands et excellans ; mais ils la trouvoyent si ferme et si bien
respondant de tout ce que l'on luy demandoit, que ceux qui parloyent à elle estoyent tout esmerveillés et disoient qu'ils tenoient que son fait
venoit et procédoit de Dieu. Et après elle fut baillée en garde à la femme
de Me Jean Rabateau, où elle demeura par aucun temps, durant lequel
elle disoit de merveilleuses choses en poursuivant chacun jour le Roy
qu'il assemblast ses gens pour aller lever le siége de devant la ditte
ville d'Orléans.
Auquel lieu de Poitiers, durant ce qu'elle y fust, le Roy par son ordonnance
lui fit faire une arnois pour son corps; et après que son dit
arnois fut fait, elle dit au Roy qu'il envoyast un chevaucheur à Ste-Katerme
de Fierboys (2) quérir unne espée qui estoit en unne arche dedans
le grand hostel (3) de l'église; et tantost le Roy y envoya ledit chevaucheur,
lequel demanda aux fabriqueurs de la ditte église la ditte espée;
mais ils respondirent qu'ils ne savoient que c'estoit. Et lors ledit chevaucheur leur dit qu'ils fissent diliigence de la trouver, et que le Roy et
la Pucelle le leur mandoyent; lesquels fabriqueurs et chevaucheur
allèrent devers ledit grand autel et en une vieille arche qui n'avoit esté
ouverte passé avoit xx ans, comme disoyent les dits fabriqueurs, trouvèrent
la ditte espée, laquelle ledit chevaucheur apporta à ladite Pucelle,
qui l'envoya à Tours pour y taire faire un fourreau d'ornement d'églize.
Item la ditte Pucelle estant audit lieu de Poictiers et après que son
dit harnois fut fait, elle s'en arma et avec les gens d'armes alloit aux
champs et couroit la lance aussy bien et mieux qu'homme d'armes qui
y fust, et chevauchoit les coursiers noirs, de tels et de si malicieux
qu'il n'estoit nul qui bonnement les osast chevaucher, et fesoit tant
d'autres choses merveilleuses que chacun en estoit tout esmerveillé. Et
fit faire audit lieu de Poictiers son estandard, auquel y avoit un escu
d'azur, et un coulon blanc dedans ycelluy estoit ; lequel coulon tenoit
un role en son bec où avoit escrit de par le roy du ciel. Et ce fait, escrist
aux Anglois audit siége unne lettre close contenant cette forme :
« Roy d'Angleterre, faites raison au Roy du ciel de son sang réal;
randés les clefs à la Pucelle de touttes les bonnes villes que vous avez
enforcées en France. Elle est venue de par Dieu pour réclamer tout le
sang réal, et est toutte preste de faire paix si vous luy voulés faire raison,
par ainsy que France vous mettiez juz et paiez de ce qui vous l'avez
tenue.
« Roy d'Angleterre, si ainsy ne le faites, je suis chef de guerre; en
quelque lieu que je atteindray vos gens en France, se ils ne veulent
obéir, je les en feray issir vueillent ou ne vueillent, et si ils veulent
obéir, je les prandray à mercy. Croyant (4) que, s'ils ne veulent obéir, la
Pucelle vient pour les occire. Elle vient de par le Roy du ciel, corps
pour corps, pour vous boutter hors de toutte France, et vous promet et
certifie la Pucelle qu'elle y fera si gros hahay que encores y a il mil ans
que en France ne fut si grand, si vous ne luy faites raison. Et croyés
fermement que le Roy du ciel luy envoyra plus de force que ne luy
sauriez mener de tous assaulz à elle ne à ses bonnes gens d'armes.
« Entre vous, archers, compagnons d'armes, gentils et vilains (5), qui
estes devant Orléans, allez-vous en en vostre pays de par Dieu. Si ainsy
ne le faites, donnez vous en garde de la Pucelle et de vos dommages
vous souvienne; ny prenez mye vostre opinion que vous ne tendrez mie
France du Roy du ciel le ferez mais (6), ains la tiendra le Roy Charles
qui entrera à Paris à bonne compaignie. Si vous ne croyez les nouvelles
de Dieu et de la Pucelle, en quelque lieu que vous trouverons nous férirons
dedans à horions : si verrons lesquelz milleur droit auront de
Dieu ou de vous.
« Guillaume la Poule, conte de Suffolc, Jean sire de Tallebot, et vous Thomas sire de Scalles, lieutenant du duc de Bethefort, soy disant
régent du royaulme de France pour le Roy d'Angleterre, faites responce
si voulez faire paix en la cité d'Orléans. Si ainsy ne le faites, de
vos dommages vous souvienne briefvement.
« Duc de Bethefort, qui vous dites régent de France pour le Roy
d'Angleterre, la Pucelle vous prie et requiert que vous ne vous faciez
destruire. Si vous ne luy faites raison, encore pourra venir qu'en sa
compaignie les François feront le plus beau fait qu'encores fut fait en
chrestienté.
« Escrit le mardy de la grand sepmaine. Entendés les nouvelles de
Dieu de la Pucelle. »
Ainsy soubscrites : « au duc de Bethefort qui se dit régent pour le
Roy d'Angleterre. »
Item la dite Pucelle estoit moult de saincte vie, comme dit est, et se
confessoit bien souvent et recevoit corpus Domini, et aussy le faisoit
faire au Roy nostre sgr et à tous les chefs de guerre et à leurs gens.
Et après qu'elle eut escript aux dits Anglois les dittes lettres closes,
elle fit son ordonnance pour aller advitailler ladite ville d'Orléans et
aller en personne ; et estoient-ils Monsr de Retz, M. le bastard d'Orléans,
Lahyre et plusieurs autres seigneurs et gens de guerre avec elle ;
et fit tant qu'elle entra et fit entrer, le mercredy viije jour de may (7) l'an
mil ccccxxix, grand quantité de vivres en ladite ville d'Orléans; et elle
mesme et les dits seigneurs y entrèrent sans ce que les dits Anglois
saillissent de leur siége ne y missent aucun empeschement. Et quant
elle fust entrée dans ladite ville d'Orléans, elle fit retourner lesdits seigneurs
audit lieu de Bloys quérir le demeurant des vivres qui y estoyent
demourez, et leur ordonna qu'ils les amenassent hardiment par la
Beausse et n'eussent point de peur, car ils ne trouveroyent qui se mist
au devant d'eux. Lesquels seigneurs y allèrent et amenèrent ledit demourant
des vivres en laditte ville d'Orléans par laditte Beausse sans
ce que les Anglois se apparussent à eux ; desquels vivres les bonnes gens d'icelle ville d'Orléans furent tous reconfortez, car ils en avoyent
bien nécessité. Et tous lesdits vivres ainsy entrés, elle et les dits seigneurs
et gens de guerre allèrent devant la bastide de Saint-Loup et la
prirent par force et par assault, et y moururent bien sept vingt Anglois.
Item et le vendredy en suivant, xme jour dudit moys de may, la ditte
Pucelle estant en la ditte ville d'Orléans fist son ordonnance pour aller
assaillir, ledit boullevart du pont et ledit hostel des Augustins; et de
fait y alla avec les dits seigneurs estans en sa compaignée. Et après que
eux et leurs gens eurent ouy messe et eux confessé par l'ordonnance
d'icelle Pucelle, elle fit crier et tromper à l'assault, et prirent tantost ledit hostel des Augustins. Et le lendemin prirent aussy de bel assault
ledit boullevart du bout du pont, où il avoit bien de six à sept cent
hommes d'armes d'Anglois, dont estoit chef Glacidas, lieutenant du
conte Salcebery; lequel Glacidas en se retirant en unne tour cheut en
Leyre et bien deux ou trois cent en sa compaignée par le moyen du
pont qui rompit, et le demourant fut mort et pris. Et dura l'assault bien
cinq heures ; et de nos gens ne mourut que un champion, dont les dits
srs et tout le monde furent bien merveillez, car ledit bouievart estoit si
fort, que l'on tenoit que tout le monde ne l'eust peu prandre sur les
Anglois qui estoyent dedans tant qu'ils eussent eu vivres, si non que
ce fust par grâce et puissance divine.
Et estoit la dite Pucelle armée tout à blanc au dit assault, son estandart
en unne main et son espée en l'autre, et y fut blessée d'un traict
en la poictrine; mais elle n'en partit point pour tant et n'en fît compte,
combien que ceux qui la voyent blesser, et qui virent comme elle osta
le traict, disoient qu'elle seigna grandement et qu'elle estoit bien blessée;
mais ce nonobstant elle manda au conte de Talbot, qui tenoit la bastide
du costé de la Beausse, qu'il s'en allast de par Dieu, et comment qu'il
fut, qu'elle ne le trouvast pas le lundy matin ensuivant, ou autrement
qu'il luy en prandroit mal. Lequel Talbot leva laditte bastide le
dimanche matin et s'en alla en autres forteresses angloises estans entour
la dite ville d'Orléans; et lessèrent ceux de ladite bastide leurs
bombardes, canons, artilleries et autres habillemans de guerre et grande
force de vivres, qui tout fut emmené en la ditte ville d'Orléans. Pour
occasion des quelles nouvelles, en la ville de La Rochelle furent faites
processions généralles et dévotes deux fois la sepmaine.
Item, après ces choses ladite Pucelle s'en alla devers le Roy pour le
querir et amener en la dite ville d'Orléans ; et demoura par aucuns jours
avec luy, et après elle s'en retourna de rechef dudit lieu d'Orléans et
tantost alla mettre le siége devant Gergeau où estoient le conte de
Suffolc, le conte de la Poule et autres seigneurs anglois à grand puissance.
Et incontinant que ladite Pucelle fut devant, ledit conte de
Suffolc saillit dehors et alla à Monsr le bastard d'Orléans et luy dit que
l'on ne donnast point d'assault audit lieu de Gergeau et qu'il la randroit;
mais ce nonobstant ladite place fut assaillie d'un des costez par
l'ordonnance de ladite Pucelle et fut tantost prise d'assault le vendredy
xe jour de jung ledit an mil ccccxxix. Et quant ledit conte de Suffolc vit
ladite prise, par ce que Monsr d'Alançon qui y estoit et autres seigneurs
le vouloyent prandre prisonnier, il dit qu'il ne se rendroit point à eux,
se deust estre mort, en criant à haute voix : « Je me rens à la Pucelle qui est la plus vaillante femme du monde et qui nous doit tous subjuguer et mettre à confusion. » Et de fait vint à ladite Pucelle et se
rendit à elle; et ledit conte de la Poule fut prisonnier à mondit sgr d'Alançon.
A ladite prise mourut messire Alexandre la Poule et bien de cinq à
six cent Anglois, et les autres furent prisonniers. Et dit et affirma par serment ledit conte de Suffolc, après ce qu'il fut ainsy randu, que dedans
ledit lien de Gergeau avoit cinq cent chevaliers, escuiers et autres gens
d'armes des milleurs de toute l'Angleterre, et deux cents archers d'élitte
aussy des milleurs d'Angleterre. Et ce fait, ladite Pucelle et lesdits
srs sus nommez allèrent mettre le siége devant Boygensis, où avoit de
quatre à cinq cens Anglois, lesquels rendirent tantost la place en la
main du Roy et s'emparent (8) d'icelle à telle condition qu'ils ne se armeroyent
contre le Roy jusques à certain temps.
Et si tantost que ladite reddition fut faitte, qui fut le xviije jour de
jung, Talbot, Fastre, Hongrefort, Remiston de Galles et autres capitaines,
et plusieurs Anglois qui estoyent nouvellement arrivez sur Leyre jusques
au nombre de [mille] trois cent combattans ou environ, descampèrent
icelle place; et eux en fuyant furent poursuivis par nos gens tellement
qu'il en demeura que pris que morts sur la place plus de deux mil six
cent, et n'eschappa aucun des dits chefs anglois que tous ne fussent prisonniers.
Et estoyent nos dites gens bien xvi mil combatans et plus,
ainsy que ces choses le Roy nostre dit sr escrivit à Monsr le Maire et à
Messrs de La Rochelle, gens d'Eglize et autres ; lequel M. le Maire, après
les dites lettres reçues, s'en alla incontinent en l'église St-Berthommé
d'icelle ville, en laquelle la plus grande partie de Messieurs les bourgeois
de ladite ville se rendirent, et illec fut ordonné de faire promptement
sonneries services par touttes les églizes d'icelle, ville et que chacun
s'assemblast en l'église de sa parroisse et qu'illec fut remercié
nostre Seigneur desdittes nouvelles en chantant solennellement le Te
Deum laudamus et autrement en prières et oraisons ; et que celuy jour
au soir fussent faits feux nouveaux par les carrefours de ladite ville et le
lendemain procession généralle et dévotte en l'églize Nostre Dame de
Losnes. Et ainsy fut fait comme il fut ordonné, et fut donné aux petits
enfants de la ville à chacun unne fouace affin qu'ils criassent devant
la ditte procession à haute voix : Noël ! Noël !
Item, après la desconfiture faite, le Roy nostre sr, la ditte Pucelle et
les seigneurs estans en leur compaignie prirent leur chemin pour aller à Raimps faire sacrer et couronner le Roy nostre dit sr. Et arrivèrent
devant la ville de Troyes le viije jour de jeuillet ledit an mil ccccxxix,
et passa joignant des murs de la dite ville et se alla loger en ses tentes
près de la dite ville. Et à l'arrivée ceux de la garnison d'icelle ville gettèrent
deux ou trois pierres de canon qui ne firent nul mal, et la plus
part de ceux de la ville estoyent sur les murs pour voir passer le Roy
sans faire nul semblant de deffance. Et le lendemain l'évesque de ladite
ville vint devers le Roy luy faire la révérance et pour excuser ceux de
ladite ville en disant qu'il ne tenoit pas à eux que te Roy n'y avoit entré à son plaisir, et que le bailly et ceux de la garnison, qui estoyent de
trois à quatre cent, les avoyent gardez et empeschés d'ouvrir les portes ;
mais qu'il luy plust avoir patiance jusques à ce que ledit évesque eust parlé à ceux de la ville, et qu'il espéroit, sitost qu'il auroit parlé à eux,
qu'ils feroyent ouverture et donneroyent toutte obéissance en manière
que le Roy seroit bien content d'eux. Dont le Roy fut d'accord ; et lors ledit évesque retourna en la ville et remonstra à ceux de dedans comment
le Roy leur souverain seigr estoit en personne devant la ville,
accompaigné d'unne saincte Pucelle que Dieu, luy avoit envoyée pour
l'acompaigner et le mener sacrer et pour le remettre en sa seigneurie,
et qu'il estoit d'opinion et leur conseilloit qu'ils luy allassent faire ouverture
et lui faire et donner toutte obéissance, ainsy que raison estoit
et qu'ils y estoyent tenus. A quoy ledit baillif et ceux de ladite garnison
monstrèrent grande contradiction; mais néanmoins tous ceux de
la ville estoyent d'accord avec ledit évesque.
Et cependant que ledit évesque trettoit avec ledit baillif et ceux de
la garnison, un sainct prud'homme, cordelier, en qui tous ceux de la
ville et de tout le pays avoyent grand foy et confiance, yssit de la ville
pour aller voir la Pucelle ; et sitost qu'il la vit et d'assez loing, s'agenouilla
devant elle; et quant laditte Pucelle le vit, pareillement s'agenouilla
devant luy et s'entrefirent grand chère et grande révérance, et
parlèrent longuement ensemble. Et après cest départy, ledit cordellier
s'en alla en la ville et prescha moult grandement au peuple en leur admonestant
de faire leur devoir envers le Roy et leur remonstrant commant Dieu advisoit son fait et luy avoit baillé pour l'acompaigner et le
conduire à son sacre unne saincte pucelle, laquelle, comme il croit fermement,
sçavoit autant et avoit aussy grand puissance de sçavoir des
secrets de Dieu comme sainct qui fust en paradis après saint Jean évangéliste,
et que il estoit bien en sa puissance, si elle vouloit, de faire
entrer tous les gens d'armes du Roy en la ville par dessus les murs en
quelque manière qu'elle voudroit; et plusieurs autres choses. Et incontinent
crièrent tous à vive voix : « Vive le Roy Charles de France ! » et
les aucuns de ceux de la ville vindrent devers le Roy luy faire obéissance
pour toutte la ville et luy crier mercy, en luy suppliant qu'il
voulsist avoir la ville pour recommandée en manière qu'elle ne fust
point pillée ny destruitte, en excusant tous les habitans d'icelle par ce
que dessus, et que toutefois qu'il luy plairoit, il entrerait dedans à telle
puissance qu'il voudroit.
Adonc le Roy fut content de ceux de la ville et ordonna que ceux
de la garnison qui s'en voudroyent aller s'en allassent, et ceux qui voudroyent
demeurer demeurassent et il leur pardonroit ; dont les aucuns
s'en allèrent et la pluspart demeura en ladite ville, et le Roy, pour éviter
tout inconvénient et pillerie, deffendit que nul n'y entrast sans
congé. Et le dimanche en suivant le Roy y entra à toutte puissance et
fit crier que nul ne fust si hardy, sur peine de la hart, d'entrer en maisons
et de prendre rien outre le gré et volonté de ceux de la ville, et y
ouït la messe et puis s'en retourna en sa tante où il demeura tout ledit
jour. Et ceux de la ville envoyèrent vers luy grands présans de vivres
et d'autres choses.
Et le lundy en suivant, qui fut xje de ce mois, il alla ouyr la messe
en ladite ville, et là vindrent devers luy ceux de Rains, de Châlons et
d'autres bonnes villes luy donner obéissance. Et disoyent ceux de la
ville de Rains que piéçà ils attendoyent sa venue à grand joye. Et incontinent
aprez la messe, le Roy partit sans boire ni manger pour aller à Châlons; et quand le Roy fut passé et tous ses gens, ceux de la ville
qui estoyent sur la muraille virent unne grande compaignie de gens
d'armes, qui estoyent bien de cinq à six mille hommes, tous armez au
chef, devant (9) chacun une lance à un fenon blanc en sa main, et suivoyent
le Roy aussy comme d'un trait d'arc; et pareillement les virent à l'arrivée devant ladite ville. Et sitost que le Roy fut bougé, ne sceurent
qu'ils devinrent.
Item le xvije jour dudit mois de juillet, le Roy fut sacré et couronné
en ladite ville de Rains; et estoit moult belle chose de voir le mistère,
car il fut aussy solennel et trouva touttes ces choses aussy bien appointées
pour faire la chose, comme s'il l'eust mandé un an d'avant, comme
coronne, habits royaulx et touttes autres choses à luy nécessaires ; et y
eut tant de gens que c'estoit chose infinie, et là grand joye qu'un chacun
en avoit. Messrs le duc d'Alançon, le conte de Clermont, le conte
de Vendosme, les frères de Laval, de la Trimouille et de Gaucourt y
furent en habit royal, et mondit sr d'Alançon fit le Roy habiller, et
lesdits srs représentèrent les pers de France. Monseigr d'Alebret tint
l'espée durant ledit mistère devant le Roy. Pour les pairs de l'Eglize
ils y estoyent avec leurs croix et mittres : Messieurs les évesques de
Rains et de Châlons, qui sont pris (10); en lieu des autres, les évesques
de Sens et d'Orléans et deux autres prélats.
Pour aller querir la saincte empoulle en l'abbaye de St-Remy pour
l'apporter à la grande églize de Nostre-Dame où fu fait le sacre, furent
ordonnez le mareschal de Boussac, les srs de Rais, Graville et Lahire
avec leurs quatre bannières que chacun portoit en sa main, armez iceux
quatre de toutes pièces et à cheval bien accompaignez, pour conduire
l'abbé dudit lieu qui apportoit ladite empoulle ; et entrèrent à cheval en
ladite grand églize et descendirent à l'entrée du ceur; et en tel estat la
rendirent après le sacre en ladite abbaye. Lequel sacre dura depuis ix heures jusques à deux heures après my jour. Et à l'eure que le Roy
fut sacré et aussy quant on luy assit la couronne sur la teste, tout
homme crioit : Noël ! et trompettes sonnoyent en telle manière qu'il
sembloit que les voutes de l'églize deussent fendre. Et durant ledit
mistère, la Pucelle se tint tousjours joignant le Roy tenant son estendart
en la main, et estoit moult belle chose de voir les belles manières
que tenoit le Roy et aussy la Pucelle. Et furent ledit jour faits par le
Roy contes les frères de Laval, et ledit sgr de Raitz mareschal; et aussy le Roy fit plusieurs chevalliers et les seigrs en firent pareillement, tant
qu'il y en eut bien trois cents nouveaux.
Le duc de Bourgogne, qui avoit esté à Paris et s'en estoit allé àLaon,
envoya ledit xvije jour de jeuillet ambassade devers le Roy audit lieu de
Rains pour traitter son appointement ; mais laditte embassade n'estoit
que dissimulation et pour cuider amuser le Roy qui estoit disposé d'aller
tout droit devant Paris.
Item, après ce que le Roy fut ainsy couronné audit lieu de Rains,
luy, ladite Pucelle et son ost s'en vindrent devant la ville de Paris, et
en y venant plusieurs chasteaux et forteresses se rendirent à luy. Devant
laquelle ville de Paris le Roy et sondit ost demeura par aucuns
jours; durant lesquels ladite Pucelle et grant nombre de nos gens
entrent et passent en ladite ville et y donnent de grands assaulx ; mais
pour cause de la nuict, ils se retraissirent; et lorsque la ditte Pucelle
estoit ès dittes ruhes, fut blessée par la jambe ; mais elle fut tantost guérie.
Et est vray que c'estoit moult merveilleuse chose du grand nombre
de canons et de couleuvrines que ceux de Paris tiroyent contre nos
gens ; mais oncques n'en fut blessé ne tué homme que l'on peust savoir
fors Jean de Villeneufve, bourgeois de La Rochelle qui fut tué d'un
coup de canon. Et advint que plusieurs de nos gens furent frappés des
dits canons, mais ils ne leur fesoyent nul mal; et ramassoient les pierres
qui les avoyent frappés et les monstroyent à ceux qui estoyent sur les
murs de laditte ville de Paris, et ne furent ceux d'icelle ville, ne les
Anglois et Bourguignons estans dedans, si hardis de faire aucune saillie
sur nos dits gens ; ains le Roy nostre dit sr estant devant ladite ville de
Paris, ceux d'icelle ville avoient si grande peur que, quant ladite Pucelle
et nos dites gens y donnoient ledit assault, ils s'enfuyoient ès églizes et
cuidoient que ladite ville fust prise, ainsy que plusieurs religieux et autres
qui lors estoyent en icelle ville raportèrent après au Roy nostre dit sr.
Mais pour deffault de vivres, le Roy s'en retourna rafrechir sur la rivière
de Loyre et laissa le plus de ses gens en garnison ès villes, chasteaux
et places qu'il avoit pris pour mener guerre et tenir bastides à
ceux de ladite ville de Paris.
Item tantost après, La Hyre et ses gens prirent d'eschelles le chastel
de Graillart (11), qui est un moult fort chastel, auquel Monseigr de Barbazan
estoit prisonnier, qui fut délivré et s'en vint devers le Roy. Mais
par aucun temps après les Anglois y allèrent mettre le siége et pour
ce qu'il n'y avoit nuls vivres se rendit en l'obéissance du Roy.
Item après, les Bourguignons et Anglois mirent le siége devant Compiègne,
où estoit la Pucelle ; laquelle en une saillie qu'elle fit, fut prise
et fut prisonnière à Mgr Jean de Luxembourg qui la bailla aux Anglois ;
lesquels après qu'ils l'eurent tenue par aucun temps en prison, par faux
témoignages et accusements la firent ardre en ladite ville de Rouen en
Normandie.
Source : "Revue des questions historiques" - deuxième année - tome 4 - mai-août 1877
Nota : publication sans aucune garantie d'exactitude parfaite avec le texte original.
Notes
:
1 L'acte a été publié pour la première fois dans la Revue de la Normandie,
année 1866.
2 Il y a dans le texte Ste-Bradine d'Escoboys.
3 Sic pour autel.
4 Croyez dans la Chronique de la Pucelle.
5 Vaillans dans la Chronique de la Pucelle.
6 Le fils saincte Marie, dans la Chronique de la Pucelle.
7 Cette date et toutes celles qui suivent sont erronées. Le 8 mai, qui tomba
un dimanche, est le jour que les Anglais levèrent le siége, et par conséquent
celui de la délivrance de la ville. La première entrée de la Pucelle eut lieu le
30 avril, qui était un samedi.
8
Sans doute s'en partirent.
9 Lisez tenant.
10 Lisez pairs. Eux seuls furent les pairs en titre qui assistèrent à la cérémonie.
11 Evénement qui se place au commencement de janvier 1430.
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