" Jeanne d'Arc au cimetière de St-Ouen "
par Marius Sepet- 1903 |
L'un des épisodes les plus importants de l'héroïque carrière de
Jeanne d'Arc a récemment donné lieu à un intéressant travail de
M. le chanoine Ulysse Chevalier (1). L'auteur lui-même nous explique
ainsi le motif qui l'a conduit à l'entreprendre :
« Comment, nous dit-il, ai-je été amené à m'occuper d'une question
spéciale en dehors de mes recherches d'objet général sur le
moyen âge ? Il y a plusieurs mois, la poursuite de la béatification
de Jeanne d'Arc se trouva arrêtée à Rome par le fait de l'abjuration.
Le cardinal Parocchi, protecteur de la cause, déclara à Mgr Touchet
que les consulteurs ne semblaient pas disposés à passer outre : si la
cédule insérée dans le procès était inattaquable, Jeanne avait manqué
de l'héroïsme nécessaire. L'évêque d'Orléans confia l'examen de
cette difficulté à un érudit français de marque. J'ignore le contenu
et la trame de sa dissertation : peut-être se borna-t-il à plaider les
circonstances atténuantes. Aux yeux du cardinal, cette étude ne faisait
pas avancer la question d'un pas. Le prélat s'adressa alors à M. le chanoine Dunand, théologal du chapitre de Toulouse, qui venait
de terminer une Histoire complète de Jeanne d'Arc, en trois
gros volumes. L'auteur avait consacré tout un chapitre à l'abjuration
extorquée dans le cimetière Saint-Ouen; il la reprit à fond et en
fit l'objet d'une Étude critique (2). Sa brochure a fait une impression
favorable auprès des avocats et des consulteurs de la congrégation.
Le 7 janvier dernier (1902), il me fit part de son désir de voir porter
la question au tribunal du Congrès des sociétés savantes. Après des
hésitations que justifiait la difficulté du sujet, je me chargeai de lui
présenter les conclusions auxquelles un examen approfondi du travail
de M. Dunand et des éléments qu'il mettait en oeuvre pourrait
m'amener (3). »
Le scrupule qui a tenu en suspens les doctes consulteurs de la
Congrégation des rites a, pour ainsi dire, deux faces diverses et se
rapporte à deux questions distinctes. L'une est une question de théologie
morale et même de théologie ascétique ; elle n'est pas de notre
ressort. L'autre est une question de critique historique, et, par conséquent,
elle rentre directement dans le programme de ce recueil, tel
que l'énonce son titre même. C'est elle que l'on a bien voulu nous
demander d'examiner en toute liberté, selon les règles propres à cette
critique, car chaque science a sa méthode. Nous prendrons pour point
de départ et, au besoin, pour point de repère, le travail de M. le chanoine
Ulysse Chevalier (4), et aussi l'étude, non seulement fort estimable,
mais fort remarquable, de M. le chanoine Dunand. Mais nous
userons de procédés un peu différents. La question historique dont
il s'agit se subdivise, selon nous, en deux problèmes qu'il vaut
mieux ne pas confondre :
1° La cédule d'abjuration de Jeanne d'Arc,
telle qu'elle a été insérée au procès de condamnation, est-elle authentique
ou suspecte ?
2° Comment les choses se sont-elles passées dans
la scène du cimetière St-Ouen ?
I.
Les documents essentiels en ce qui concerne Jeanne d'Arc, surtout
dans le point examiné aujourd'hui, ce sont, d'une part, le procès de condamnation, et, de l'autre, le procès de réhabilitation. Chacune
de ces procédures a son intérêt spécial et aussi son inclinaison particulière,
dont la critique doit tenir compte, mais dans une juste mesure.
Sans entrer ici dans la discussion des opinions émises sur leur
valeur et leurs défauts respectifs, il est permis d'affirmer que le procès de condamnation est à bon droit suspect de fraude générale,
d'hypocrisie violente et maligne, et que le procès de réhabilitation,
si la tendance en est naturellement favorable à l'objet poursuivi, non
seulement par la famille de Jeanne, mais, derrière elle, surtout par
le roi Charles VII, a néanmoins été dirigé, selon l'opinion de Quicherat,
plutôt sévère pour cette procédure, par des juges qui « étaient la probité même (5). » Là où les deux procès concordent positivement,
on tient de la plus solide façon la certitude historique. Là où, dans
leur désaccord, des indices recueillis dans l'un sont éclaircis et développés
par des témoignages consignés dans l'autre, on peut encore
arriver, à ce qu'il semble, à un degré de cette certitude plus que suffisant
pour déterminer une conviction raisonnable. Il est, en outre,
nombre de cas où la certitude ou, à son défaut, une probabilité très
grande peut résulter des renseignements contenus dans l'un des
deux procès seulement.
Examinons d'abord l'authenticité de la cédule d'abjuration de
Jeanne d'Arc, d'après l'étude seule du procès de condamnation, en
ne nous servant du procès de réhabilitation, dont nous ne pouvons
ni ne devons effacer absolument de notre esprit les témoignages, que
comme d'une lumière, pour ainsi dire, diffuse et seulement indicative.
A la suite de la séance du 19 mai 1431, où la condamnation de
Jeanne avait été décidée conditionnellement, selon les qualifications
de l'Université de Paris, l'évêque de Beauvais, principal juge, ou plutôt
seul juge effectif (6) », conformément à l'avis du plus grand nombre
des consulteurs, fit adresser le 28 mai à l'accusée, par le docteur
Pierre Maurice, une exposition de ses prétendus méfaits, suivie d'une « admonition charitable. » Quand cette exhortation fut terminée,
Jeanne fit les déclarations suivantes : « Quant à mes fais et mes diz
que j'ay diz eu procès, je m'y raporte et les veul soustenir. » — Item,
interroguée s'elle cuide et croist qu'elle ne soit point tenue submeictre
ses diz et fais à l'Église militant ou à autres que à Dieu, respond : « La manière que j'ai tousjours dicte et tenue eu procès, je la vueil
maintenir quant ad ce. » — Item dit que, s'elle estoit en jugement, et véoit le feu alumé, et les bourrées alumer, et le bourreau prest de
bouter le feu, et elle estoit dedans le feu, si n'en dyroit-elle autre
chose, et soustendroit ce qu'elle a dit eu procès jusques à la mort (7). »
Voilà donc des dispositions de résistance on ne peut plus fermes
et plus explicites. Sur cela la procédure fut déclarée close, et le lendemain,
24 mai, désigné pour le prononcé de la sentence.
Le lendemain, c'est la scène publique du cimetière Saint-Ouen.
Elle débute par un sermon de Guillaume Érard qui, son flux d'éloquence
injurieuse terminé (8), s'adresse à Jeanne en ces termes :
« Veecy Messeigneurs les juges, qui plusieurs fois vous ont
sommée et requise que voulsissiez submectre tous vous fais et dis à
nostre mère saincte Église; et que, en ses diz et fais, estoient plusieurs
choses, lesquels, comme il sembloit aux clercs, n'estoient
bonnes à dire ou sous tenir. »
« A quoy elle respond : « Je vous respondray. » Et à la submission
de l'Église, dist : « Je leur ay dit en ce point de toutes les
œuvres que j'ay faictes, et les diz, soient envoyées à Romme devers
nostre saint père le Pape, auquel et à Dieu premier je me rapporte.
Et quant aux dis et fais que j'ay fais, je les ay fais de par Dieu. » — Item dit que de ses fais et dis elle ne charge quelque personne, ne
son roy, ne autre ; et s'il y a quelque faulte, c'est à elle et non à
autre.
« Interroguée se les fais et dis qu'elle a fais, qui sont reprouvez,
s'elle les veult révoquer : respond : « Je m'en raporte à Dieu et à
nostre saint père le Pape. »
« Et pour ce que il luy fut dit que il ne suffisoit pas, et que on ne
povoit pas pour.... (9) aler querir nostre saint Père si loing; aussi que
les Ordinaires estoient juges chacun en leur diocèse ; et pour ce
estoit besoing qu'elle se rapportast à nostre mère sainte Église, et
qu'elle tenist ce que les clercs et gens en ce se congnoissans en disoient
et avoient déterminé de ses diz et fais ; et de ce fut amonnestée
jusques à la tierce monicion (10). »
La « fille au grand cœur » demeure donc inébranlable en face de
la condamnation imminente, c'est-à-dire du bûcher près de s'allumer.
L'évêque de Beauvais commence la lecture de la sentence qui doit l'y envoyer. Ici, à en croire la minute du greffier, un changement
soudain se produit en Jeanne.
« Et après ce, comme la sentence fut encommancée à lire, elle
dist qu'elle vouloit tenir tout ce que les juges et l'Église vouldroient
dire et sentencier, et obéir du tout a l'ordonnance et voulenté d'eulx.
Et alors, en la présence des dessus dits (les juges, leurs assistants et
assesseurs) et grant multitude de gens qui là estoient, elle révoqua
et fist son abjuration en la manière qui ensuit,... »
En réalité le texte de cette abjuration n'a point été inséré dans la
minute, qui continue en ces termes : « Et dist plusieurs fois que,
puisque les gens d'Église disoient que ses apparicions et révélacions
n'estoient point à soustenir ne à croire, elle ne les vouloit soustenir:
mais du tout s'en rapportoit aux juges et à nostre mère saincte Église (11). »
Cette dernière phrase n'a pas été traduite dans la rédaction latine,
texte officiel du procès, mais notablement postérieur. Elle y est remplacée
par la cédule d'abjuration, insérée là sous une double forme :
un texte français qui y est donné comme celui qui fut lu à Jeanne,
répété par elle et muni de sa signature, et un autre texte en langue
latine, dont la comparaison avec le texte français semble indiquer
(telle est du moins notre impression personnelle) un rapport inversa
de celui qui existe entre la minute française du procès et sa rédaction
définitive, c'est-à-dire qu'il nous paraît que, pour la cédule dont
il s'agit, c'est le texte latin qui est l'original et le texte français une
traduction faite sur lui. Si cette impression est juste, cet indice peut
n'être pas sans importance. Quoi qu'il en soit, voici le texte français,
celui qu'aurait entendu, répété et accepté Jeanne :
« Toute personne qui a erré et mespris en la foy chrestienne, et
depuis, par la grâce de Dieu, est retournée en lumière de vérité et à
l'union de nostre mère saincte Église, se doit moult bien garder que
l'ennemi d'enfer ne le reboute et face recheoir en erreur et en damnacion.
Pour ceste cause, je JEHANNE, communément appellée la
Pucelle, misérable pécherresse, après ce que j'ay cogneu le las de
erreur ouquel je estoie tenue, et que, par la grâce de Dieu, suis retournée à nostre mère saincte Église, affin que on voye que non pas
fainctement, mais de bon cuer et de bonne voulenté, sui retournée à icelle, je confesse que j'ay très griefment péchié, en faignant mençongeusement
avoir eu révélacions et apparicions de par Dieu, par
les anges et saincte Katherine et saincte Marguerite, en séduisant
les autres, en créant folement et légièrement, en faisant supersticieuses
divinacions, en blasphémant Dieu, ses Sains et ses Sainctes ; en trespassant la loy divine, la saincte Escripture, les droiz canons; en portant habit dissolu, difforme et deshonneste contre la décence
de nature, et cheveux rongnez en ront en guise de homme, contre
toute honnesteté du sexe de femme ; en portant aussi armeures par
grant présumpcion et désirant crueusement effusion de sang
humain ; en disant que toutes ces choses j'ay fait par le commandement
de Dieu, des angelz et des Sainctes dessusdictes, et que en ces
choses j'ay bien fait et n'ay point mespris ; en mesprisant Dieu et
ses sacremens ; en faisant sédicions, en ydolatrant par aourer mauvais
esperis, et en invocant iceulx. Confesse aussi que j'ay esté scismatique
et par pluseurs manières ay erré en la foy. Lesquelz crimes
et erreurs, de bon cuer et sans ficcion, je, de la grâce de Nostre Seigneur,
retournée à voye de vérité, par la saincte doctrine et par le
bon conseil de vous et des docteurs et maistres que m'avez envoyez,
abjure, déteste, regnie, et de tout y renonce et m'en dépars. Et sur
toutes ces choses devant dictes, me soubzmetz à la correccion, disposicion,
amendement et totale déterminacion de nostre mère saincte Église et de vostre bonne justice. Aussi je jure, voue et prometz à
monseigneur saint Pierre, prince des apostres, à nostre saint père le
Pape de Romme, son vicaire, et à ses successeurs, et à vous, mes
seigneurs, révérend père en Dieu, monseigneur l'évesque de Beauvais,
et religieuse personne frère Jehan Le Maistre, vicaire de monseigneur
l'inquisiteur de la foy, comme à mes juges, que jamais,
par quelque enhortement ou autre manière, ne retourneray aux
erreurs devant diz, desquels il a pleu à Nostre Seigneur moy délivrer
et oster; mais à toujours demourray en l'union de nostre mère
saincte Église, et en l'obéissance de nostre saint père le Pape de
Romme. Et cecy je diz, afferme et jure par Dieu le Tout-Puissant, et
par ces sains Evangiles. Et en signe de ce, j'ay signé ceste cédule de
mon signe. » Ainsi signée : « JEHANNE † (12). »
La soudaineté du revirement de Jeanne, si ferme jusque-là, n'est
pas sans doute impossible en soi, quoique peu conforme à son caractère.
Mais autre chose est de concevoir que la peur du bûcher
l'ait tout à coup amenée à s'en remettre à la décision de ses juges,
autre chose de considérer comme vraisemblable qu'elle se soit
pliée à confesser publiquement d'une façon positive et précise, la série
de « crimes et erreurs », si contraires à ses convictions et à ses dispositions
intimes, à ses actes réels, à ses protestations antérieures,
que l'on trouve entassée, pour ainsi dire, en une sorte d'accumulation
injurieuse de forfaits parfois ridicules et même contradictoires,
dans la cédule dont nous venons de citer le texte (13).
La soumission de Jeanne à ses juges, quels qu'en aient été les
termes, amena la substitution à la sentence mortelle que Pierre
Cauchon avait commencé à lire, d'une autre sentence, préparée aussi à l'avance, qui condamnait la jeune fille à une prison perpétuelle.
La façon inqualifiable dont cette sentence fut exécutée devint le point
de départ du procès dit de relaps, dont l'issue, inévitable cette fois,
devait être le supplice de l'héroïque vierge. L'instruction ne comprit
qu'un seul interrogatoire, subi par l'accusée le 28 mai, dans sa prison.
Il en résulte que Jeanne rétractait avec énergie sa rétractation précédente qui lui causait des remords el que lui reprochaient ses voix.
Quant aux articles précis et aux circonstances de sa soumission, ce
qu'elle en dit concorde assez mal avec le procès-verbal officiel de la
séance du cimetière Saint-Ouen et le texte de la cédule que nous
avons reproduit. Voyez plutôt.
« Item luy fut dit qu'elle avait promis et juré non reprandre ledit
abbit de homme. Respond que oncques n'entendi qu'elle eust fait
serement de non le prandre.... Item, dit qu'elle avoit reprins, pour
ce que on ne luy avoit point tenu ce que on luy avoit promis, c'est
assavoir qu'elle iroit à la messe et recepvroit son Sauveur, et que on
la mectroit hors de fers.... Interroguée s'elle croist que ses voix
soient saincte Marguerite et saincte Katherine : respond que ouil, et
de Dieu.... Et quant ad ce qui luy fut dit que en l'escharfault avoit
dit, mansongneusement elle s'estoit vantée que c'estoient sainctes
Katherine et Marguerite : respond qu'elle ne l'entendoit point ainsi
faire ou dire. — Item, dit qu'elle n'a point dit ou entendu révoquer
ses apparicions, c'est assavoir que ce fussent sainctes Marguerite et
Katherine.... Item, dit qu'elle ne fist oncques chose contre Dieu ou la
foy, quelque chose que on luy ait fait révoquer ; et que ce qui estoit
en la cédule de l'abjuracion, elle ne l'entendoit point. Item, dit
qu'elle dist en l'eure, qu'elle n'en entendoit point révoquer quelque
chose, se ce n'estoit pourveu qu'il pleust à Nostre Sire. »
Dès le lendemain, 29 mai, l'évêque de Beauvais réunit un assez
grand nombre de consulteurs dans la chapelle de l'archevêché de
Rouen. Il leur fit lire le procès-verbal du récent interrogatoire et le
texte (mais quel texte ?) de la cédule d'abjuration, puis il mit en
délibération la qualification de la nouvelle conduite de Jeanne et les
mesures à prendre à son sujet. Or, à la presque unanimité, les consulteurs
adoptèrent l'avis exprimé par Gilles de Duremort, abbé de
Fécamp, lequel opina bien que l'accusée était relapse et méritait
d'être livrée au bras séculier, mais demanda qu'au préalable la
cédule dont il venait d'être donné lecture fût de nouveau lue devant
Jeanne et qu'on la lui expliquât en lui exposant la parole de Dieu (14).
Si, comme on l'a généralement compris et comme nous l'entendons
nous même, la cédule dont l'abbé de Fécamp s'est ainsi préoccupé
est bien celle de l'abjuration (15), son avis semble prendre l'aspect d'un doute timidement exprimé devant un homme puissant et
redoutable. La lecture et l'explication demandées ne furent d'ailleurs
point faites, au moins de façon loyale, claire et utile. Le sermon
de Nicole Midi, qui, le lendemain, précéda le supplice de
Jeanne, ne peut être accepté comme une satisfaction effective donnée
sur ce point à la conscience des consulteurs (16).
De l'étude que nous venons de faire du procès de condamnation
le texte de la cédule d'abjuration, tel qu'il a été inséré dans ce
procès, ne nous paraît pas sortir indemne. Il résulte, croyons-nous,
de cette étude, des indices qui autorisent à tenir ce texte en suspicion.
S'il en est ainsi, les témoignages recueillis au procès de réhabilitation
n'en auront que plus d'autorité s'ils concluent contre cette
pièce. Venons-en maintenant à ces témoignages. Mais remarquons
tout d'abord qu'il résulte nettement de leur ensemble que la soumission
de Jeanne n'a pas eu le caractère d'un revirement soudain, uniquement
déterminé par la peur du supplice imminent, comme tendrait à le faire croire, contre la vraisemblance, le procès-verbal du
24 mai. Jeanne fut amenée à cette soumission par un assaut continuel
et opiniâtre de menaces, de prières et de promesses, par une
véritable obsession continuée jusqu'au moment où elle céda, c'est-à-
dire après même que l'évêque de Beauvais avait commencé la lecture
de la sentence de condamnation mortelle, que la soumission
enfin obtenue fit interrompre. Inutile d'insister sur ce point, dont on
trouvera partout les incontestables preuves, et notamment dans les
deux travaux qui ont servi de point de départ et d'occasion à la
présente étude : celui de M. le chanoine Dunand et celui de M. le
chanoine Chevalier. Ce que nous recherchons, nous, en ce moment,
dans les témoignages de la réhabilitation, c'est la lumière qu'ils
nous peuvent fournir sur l'authenticité de la cédule d'abjuration.
L'un des principaux auxiliaires de l'évêque de Beauvais, Thomas
de Courcelles, celui-là même qui fut chargé de la rédaction latine du
procès de condamnation, fut interrogé, en 1456, dans la cause de
réhabilitation. Sa déposition est un chef-d'oeuvre d'équivoque, de
réticence, de restriction mentale. Le passage relatif à la cédule d'abjuration,
par les hésitations mêmes du déposant, et son extraordinaire
défaillance de mémoire, autorise tous les soupçons : « Interrogé
sur le point de savoir qui a fait la cédule d'abjuration, qui est
contenue au procès, et qui commence ainsi : « Toi, Jehanne » (en
réalité : Je Jehanne), il dit qu'il ne le sait pas ; et il n'a pas non plus
connaissance qu'elle ait été lue ou expliquée à ladite Jeanne. Il dit de plus qu'il y eut ensuite une prédication faite au cimetière Saint-Ouen par maître Guillaume Erard; et lui qui parle était sur l'échafaud,
derrière les prélats (17) ; il ne se souvient pourtant pas des
paroles prononcées par ledit prédicateur, si ce n'est qu'il disait « l'orgueil de cette femme. » Et il dit qu'ensuite l'évêque commença à lire la sentence ; mais il ne se rappelle pas ce qui fut dit à ladite
Jeanne ni ce qu'elle-même répondit. Il dit pourtant qu'il se souvient
bien que maître Nicolas de Venderez fit une certaine cédule, qui
commençait ainsi : « Quotiens cordis oculus ; » mais si cette cédule
est contenue au procès, il ne le sait pas (18). Il ne sait pas non plus s'il a vu cette cédule dans les mains dudit maître Nicolas avant l'abjuration
de ladite Pucelle ou après, mais il croit qu'il l'a vue
avant (19).... »
Sur le même échafaud que Thomas de Courcelles, assis aux pieds
de son maître Jean Beaupère, l'un des instruments de Cauchon
dans l'instruction et la conclusion du procès, se trouvait un ecclésiastique
nommé Jean Monnet, qui fut interrogé en 1450 (20). Sa
mémoire est meilleure ici que celle de Thomas de Courcelles. « Il dit et dépose qu'il assista à la prédication faite au cimetière
Saint-Ouen, et lui qui parle était sur l'échafaud, assis aux pieds
de maître Jean Beaupère, son maître; et quand la prédication fut
finie, comme on commençait à lire la sentence, ladite Jeanne dit
que, si elle était conseillée par les clercs, et qu'ils jugeassent en conscience qu'elle se devait soumettre, elle ferait volontiers ce qu'ils
lui conseilleraient ; et cela entendu, l'évêque de Beauvais demanda
au cardinal d'Angleterre, qui était là aussi, ce qu'il devait faire,
attendu la soumission de ladite Jeanne. Ledit cardinal répondit alors
audit évêque qu'il devait admettre ladite Jeanne à la pénitence. Et
alors l'évêque mit de côté la sentence qu'il avait commencé à lire et
reçut ladite Jeanne à la pénitence. Et alors celui qui parle vit une
certaine cédule d'abjuration, qui fut lue alors, et il paraît à celui
qui parle que c'était une petite cédule, comme de six ou sept
lignes; et il se souvient bien, comme il le dit, que ladite Jeanne se
rapportait à la conscience des juges si elle devait faire abjuration ou
non (21). »
Le point capital de cette déposition, c'est le renseignement qu'elle
contient sur la dimension de la cédule d'abjuration. Ce renseignement
est confirmé par le témoignage de l'un des trois notaires-greffiers
du procès de condamnation, Nicolas Taquel : « Il dit et dépose
qu'il était présent au cimetière Saint-Ouen quand fut faite la première
prédication ; mais il n'était pas sur l'échafaud avec les autres
notaires (22). Toutefois il en était assez près, et en lieu où il pouvait
entendre ce qui se faisait et se disait ; et il se souvient bien qu'il
vit ladite Jeanne, quand la cédule d'abjuration lui fut lue; et elle
lui fut lue par Messire Jean Massieu; et elle était comme de six
lignes de grosse écriture. Et ladite Jeanne la répétait après ledit Massieu. Et ce texte de l'abjuration était en français, commençant
ainsi : « Je Jehanne (23). »
Une confirmation nouvelle résulte de la déposition du médecin
Guillaume de la Chambre, assesseur au procès de condamnation, et
qui avait donné des soins à Jeanne d'Arc, gravement malade dans sa
prison : « Il dit qu'il était présent au sermon fait par maître Guillaume
Erard ; toutefois, il ne se rappelle pas les paroles prononcées
dans ce sermon ; mais il se souvient bien de l'abjuration que fit ladite
Jeanne, bien qu'elle ait longtemps résisté à la faire; mais
enfin elle y fut décidée par ledit maître Guillaume Erard, qui lui dit
de faire ce qu'on lui conseillait, et qu'elle serait délivrée de la prison.
Et sous cette condition et non autrement le fit-elle, et elle lut ensuite
une certaine autre petite cédule, contenant six ou sept lignes, en un
feuillet de papier roulé et plié en double ; et lui qui parle était si près
qu'il pouvait quasi voir les lignes d'écriture et leur façon (24). »
Un personnage plus important, assesseur, lui aussi, et consulteur,
et non des moindres, Pierre Migiet, prieur de Longueville-Giffard,
confirme, sous une forme nouvelle et notable, le même renseignement
sur la cédule : « Quant au fait de l'abjuration...., il dit qu'elle fut
faite par Jeanne, et était mise par écrit, et durait autant, ou à peu
près, comme le Pater noster (25). »
Enfin, une dernière et décisive confirmation nous est apportée par
l'huissier même du procès, Jean Massieu, personnellement acteur
dans la scène de l'abjuration, et qui nous affirme comme un fait certain
la conclusion naturelle des témoignages qui précèdent : « Il dépose,....
quant à l'abjuration,.... que quand fut faite la prédication par maître Nicolas (sic pour Guillaume) Erard au cimetière Saint-Ouen, que ledit Erard tenait une certaine cédule d'abjuration, et
qu'il dit à Jeanne : « Tu abjureras et signeras cette cédule. » Et alors
cette cédule fut remise à lui qui parle pour qu'il en donnât lecture, et
lui qui parle la lut devant ladite Jeanne. Et il se rappelle bien que
dans ladite cédule il était prévu qu'à l'avenir elle ne porterait plus
les armes, l'habit d'homme, les cheveux ras, et beaucoup d'autres
choses dont il ne se souvient pas. Et il sait bien que cette cédule contenait environ huit lignes, et non davantage ; et il sait positivement
que ce n'était pas celle dont il est fait mention au procès, parce
que c'est d'une autre que celle qui a été insérée au procès que lui
qui parle a donné lecture et où ladite Jeanne a mis son seing (26). »
Au point de notre examen où nous sommes parvenu, il nous est
difficile de nous expliquer autrement que par l'esprit de système, qui
fut, selon les cas, tantôt le fort, tantôt le faible de ce grand érudit,
les négligentes fins de non-recevoir opposées par Quicherat aux témoignages
qui précèdent (27). Il a trouvé sur le point capital de la dimension
de la cédule une explication plus ingénieuse que solide. « S'il y a eu réellement, dit-il, deux copies différentes de la formule,
l'une courte et l'autre longue, c'est que la première, destinée à être
prononcée, contenait seulement les termes de la rétractation, tandis
que l'autre, devant être transcrite dans un document solennel, était
amplifiée d'un protocole et de considérations finales dans le style
théologique du temps; et telle se présente dans son développement
la pièce du procès ; la rétractation proprement dite s'y réduit à un
petit nombre d'articles qui pouvaient tenir en cinq ou six lignes d'écriture.»
En réalité, si la pièce insérée au procès contient un bref « protocole, » on n'y trouve aucune considération finale de théologie, mais un serment explicite et confirmatif de l'abjuration, qui n'a point un
caractère extérieur à la pièce elle-même. Toutefois, pour plus de sûreté,
retranchons ce serment, voeu et promesse finale, aussi bien que
le bref protocole du début. Ce qui reste, c'est-à-dire « les termes de la
rétractation, » comme dit Quicherat, depuis les mots : « Je,
Jehanne, » jusqu'à ceux-ci : « et de vostre bonne justice, » en retranchant
même le développement : « miserable pecherresse, etc., »
ce qui reste pouvait-il tenir dans les six, sept ou huit lignes de
grosse écriture, « grossae litterae, » en quoi consistait la cédule d'abjuration
répétée et signée par Jeanne, selon les témoignages ci-dessus
reproduits ? Voici, à cet égard, une comparaison précise. Dans les
manuscrits du fonds latin à la Bibliothèque nationale 5965 et 5966,
qui sont des expéditions, des « grosses » authentiques du procès de
condamnation, mais dont l'écriture est de dimension moyenne, cette
partie de la cédule occupe, savoir vingt-cinq lignes dans le premier
et vingt-trois lignes dans le second de ces manuscrits (le texte intégral
tient quarante-sept lignes dans le premier et quarante-trois dans
le second) (28). Un moyen de contrôle nous est encore offert par la déposition
de Pierre Migiet. Selon lui, l'abjuration de Jeanne, telle qu'on
la lui produisit par écrit, demandait, pour être prononcée, environ le
temps d'un Pater noster. Ici, c'est par syllabes qu'il faut compter.
Le Pater, y compris l'Amen final, compte cent cinq syllabes, tandis
que la cédule d'abjuration insérée au procès, réduite selon l'observation
de Quicherat, en compte à peu près quatre cents. A la question posée en ces termes : « La cédule d'abjuration de
Jeanne d'Arc, telle qu'elle a été insérée au procès de condamnation,
est-elle authentique ou suspecte ? » nous répondons, comme conclusion
de l'examen ci-dessus : « Cette pièce est suspecte, » et nous
adhérons sur ce point à l'opinion exprimée par M. le chanoine Dunand
et par M. le chanoine Chevalier (29).
II.
Un second problème, distinct du premier, se pose, avons-nous dit,
dans les termes suivants : « Comment les choses se sont-elles passées
dans la scène du cimetière Saint-Ouen ? » Cette seconde question,
dont la solution n'est pas essentiellement liée à celle de la première,
ne peut aboutir, surtout dans les détails, qu'à un résultat seulement
approximatif et d'un caractère conjectural. « La difficulté n'est pas
mince, dit très bien M. le chanoine Chevalier (30)», pour agencer dans un
ordre chronologique et méthodique les divers incidents » qui s'y rapportent. « L'attention des assistants était sollicitée par des incidents
divers et parfois simultanés qui se succédaient comme dans un cinématographe
; chacun, à vingt-cinq ans de distance (celle qui sépare
la scène du cimetière Saint-Ouen des témoignages de la réhabilitation),
a déposé sur ce qui l'avait particulièrement impressionné.... On
est comme en possession des pièces d'un jeu de patience, dont le plan
est incertain ; à la fin, on n'aura pas la preuve que les pièces ont été
exactement entrelacées. » Sur cette seconde question, la discussion,
complète et détaillée des témoignages et des difficultés qu'ils soulèvent
nous mènerait trop loin. Nous nous contenterons d'exposer le
plus brièvement possible, en nous attachant surtout à ce qui concerne
la cédule d'abjuration, comment, après une nouvelle étude des
textes et celle des deux travaux qui nous ont aujourd'hui servi de
point de départ, les faits actuellement se présentent à notre esprit.
Pierre Cauchon, évêque de Beauvais, conservateur des privilèges
de l'Université de Paris, était avant tout un homme politique (31). Passionnément
attaché à la cause bourguignonne, puis à la cause de la
royauté anglaise en France, à laquelle il demeura obstinément fidèle,
ses vues de parti, auxquelles se liaient son passé, son présent et son
avenir d'ambitieux, étaient devenues pour lui une habitude de son
esprit et une nécessité de son orgueil. Les succès de Jeanne d'Arc le
bouleversèrent dans ses conceptions et dans ses calculs aussi bien que
dans ses intérêts. Si elle avait raison, il sentait s'écrouler toute
l'œuvre à laquelle il s'était donné. Il fallait donc qu'elle eût tort et
qu'il le montrât à tous, et qu'il se le prouvât, pour ainsi dire, à luimême.
De là l'incroyable effort de haine et d'habileté du procès. Au cours de ce procès même, il n'est guère possible qu'il ne se soit pas convaincu, sinon de l'inspiration (c'eût été trop pour lui), mais au
moins de la bonne foi et de l'innocence de sa victime. Mais l'innocence
personnelle de Jeanne n'était pas pour l'arrêter. Un politique
de sa taille devait-il épargner une petite paysanne, non coupable,
mais visionnaire, quand il s'agissait du relèvement, du triomphe de
la cause qu'il avait embrassée, et qui, par conséquent, était la
bonne ? Le but est souverain pour de tels hommes. Comme Danton a
fait les massacres de septembre, Cauchon a mené à son terme le procès de Jeanne d'Arc. Ce qui lui importait, c'était de supprimer l'obstacle,
et, en le supprimant, de le convaincre d'erreur, et cela, s'il était
possible, de son propre aveu. Voilà ce que réclamaient la politique de
Cauchon, et qui sait ? peut-être, dans une certaine mesure, l'apaisement
relatif de sa conscience d'homme et de prêtre. Car enfin, si
Jeanne avait été réellement suscitée par Dieu, qu'était-il lui-même ?
C'est ce qui explique la concentration finale de la cause dans la soumission
de Jeanne à l'Église, représentée par lui, Cauchon. C'est ce
qui nous donne, croyons-nous, la pensée dirigeante de la scène du
cimetière Saint-Ouen.
Le matin même de ce jour, Jean Beaupère, instrument du prélat,
entra seul dans la prison de Jeanne, « et advertit icelle qu'elle seroit
tantost menée à l'escherffaut pour estre preschée, en luy disant que
s'elle estoit bonne crestienne, elle diroit audit escherffaut que tous
ses fais et diz elle mettoit en l'ordonnance de nostre mère saincte
Eglise, et en espécial des juges ecclésiastiques (32). »
Au seuil du cimetière, Jeanne fut prise à part, peut-être sous un
des portails de l'église abbatiale, par son odieux et faux conseiller,
Nicolas Loyseleur. « Jeanne, lui dit-il, croyez-moi; si vous le voulez,
vous serez sauvée. Prenez l'habit de femme (33), et faites tout ce que
l'on vous ordonnera ; autrement, vous êtes en péril de mort. Et si
vous faites ce que je vous dis, vous serez sauvée; vous aurez beaucoup
de bien et point de mal ; vous serez remise aux mains de l'Église
(34). »
Jeanne fut alors conduite à l'échafaud, où elle devait subir l'admonestation
injurieuse, les instances tantôt menaçantes, tantôt caressantes,
de Guillaume Erard, et où prirent place avec elle l'infâme
Loyseleur, l'huissier Jean Massieu et deux des notaires, Manchon et
Colles. Sur l'autre échafaud se tenaient les juges, c'est-à-dire Cauchon
et le vice inquisiteur Jean Le Maître, le cardinal de Winchester,
membre de la famille royale d'Angleterre, plusieurs prélats, un assez grand nombre d'assesseurs et de docteurs, et d'autres personnages
de choix. Quelle était la distance qui séparait les deux estrades ?
Nous ne le savons pas, mais il semble que de l'une à l'autre et de
leurs entours prochains, on pouvait suivre d'assez près les événements,
l'action engagée, les incidents même, sans pourtant percevoir
ni distinguer toujours d'une façon parfaitement nette toutes les
paroles dites. Le bourreau était en évidence sur sa charrette, prêt à
emmener l'accusée en cas de sentence définitive.
Jeanne subit sans mot dire les injures du prédicateur, mais elle releva
vivement l'inculpation dirigée par lui contre Charles VII. Le
sermon fini, ni Erard lui-même, ni Loyseleur, ni personne, ni menaces,
ni promesses, n'obtinrent d'elle la soumission désirée. Le seul
résultat de ces efforts redoublés fut l'appel décisif, qui, frappant Cauchon
en plein visage, renversait de fond en comble toute son œuvre
d'iniquité : « Je m'en rapporte à Dieu et à notre saint père le Pape. »
Le grand politique, trompé dans son espérance, se résigna, sous le
couvert des qualifications obtenues de l'Université de Paris, au bûcher
immédiat, à la suppression sans désaveu. Mais il ne se pressa
point dans sa lecture de la sentence. Pendant ce temps, en effet, les
instances s'opiniâtraient autour de Jeanne, et la foule environnante
y ajoutait de bonne foi ses voix suppliantes : « Jeanne, ayez pitié de
vous-même ! Jeanne, ne vous faites point mourir ! » En proie à cette
obsession sans trêve, harassée physiquement et moralement, la
jeune fille fut saisie enfin de cette peur de l'horrible supplice du feu
que jusqu'alors elle avait pu dominer. Elle fit un pas dans la voie de
la soumission, « Je me soumets, dit-elle, au jugement de l'Église. »
Averti sans doute par un signe d'Erard, Cauchon interrompit sa
lecture.
Le prédicateur produisit alors une cédule de sept ou huit lignes,
rédigée en français, en termes assez peu clairs, et de façon que le
contenu en révoltât l'accusée le moins possible (35). On y faisait promettre à Jeanne qu'elle renoncerait à son habit d'homme (conséquence
pour elle de sa mission), et qu'elle ne porterait plus les
armes. On lui faisait peut-être confesser qu'elle avait soulevé le
peuple, qu'elle s'était rendue coupable de sédition et de lèse-majesté
contre l'autorité du roi Henri VI. Quant à ses visions et révélations,
elle s'obligeait, par cette cédule, à s'en remettre à la détermination
de l'Église, représentée par les prélats et clercs actuellement chargés
de la cause (36). Si atténuée qu'elle fût, cette soumission répugnait
encore extrêmement à Jeanne, qui, malgré son état présent de prostration,
s'efforça d'y échapper, en se réfugiant dans la formule
générale : « Je m'en remets à la décision de l'Église, si je dois consentir
ou non. » Et elle invoquait saint Michel, et elle déclarait
qu'elle ne ferait rien que sauf le bon plaisir de Dieu, « Tu signeras
présentement cette cédule, lui dit Erard, ou tu seras brûlée. » Massieu
fut chargé de lui relire la cédule et de lui en faire répéter les
termes, ce à quoi elle se prêta, mais avec un sourire qui semblait un
désaveu implicite de cette soumission forcée ». L'huissier enfin lui
donna une plume avec laquelle, sous le regard impérieux d'Erard,
elle fit une croix au bas de l'acte en guise de signature.
Cependant, une émotion violente, un tumulte se manifestait dans
la foule des spectateurs. Les soldats anglais, croyant voir la proie échapper à leur étreinte, entraient en fureur. D'autres assistants
s'indignaient peut-être de l'attitude du prédicateur, de la pression
exercée sur l'accusée. Un bon nombre, considérant l'ensemble de la
scène, interprétant la brièveté de la formule d'abjuration, le sourire
de Jeanne, s'écriaient que tout cela n'était qu'une dérision, qu'une
mauvaise farce. Des pierres furent lancées sur les deux échafauds. Sur celui des juges, il y avait aussi un mouvement insolite. Quelques
clercs passionnés s'avancèrent vers Cauchon et se plaignirent de ses
ménagements pour l'accusée. Un docteur anglais surtout éclata en
reproches si véhéments que l'évêque s'en irrita, lui répliqua avec
amertume, se plaignit au cardinal de Winchester (37). Celui-ci fit taire le docteur et approuva les explications que lui donnait à voix basse le
prélat dévoué à sa famille. L'évêque de Beauvais remit alors à un
ecclésiastique présent, secrétaire du grand conseil, nommé Laurent
Callot, un papier de petite dimension, que celui-ci plaça dans sa
manche. C'était une seconde cédule d'abjuration. Selon nous, le texte
rédigé en langue latine et commençant par ces mots : « Quotiens
cordis oculas, » n'était autre que celui dont, en 1456, dans la déposition
citée plus haut, fit mention Thomas de Courcelles. Substantiellement
conforme au texte latin qui figure dans la rédaction définitive
du procès, il était pourtant moins étendu et d'une forme littéraire
moins travaillée (38). Laurent Callot l'emporta sur l'autre échaffaud, où Jeanne était toujours en proie à la fatigue, à la douleur, à
la stupeur. Exhibant sa cédule, il la lui présenta comme la détermination
même de l'Église à laquelle elle venait de se soumettre et,
sans lui en donner connaissance (elle lui déclara qu'elle ne savait ni
lire ni écrire), il lui mit dans la main une plume et lui enjoignit
de signer. Jeanne traça sur le papier fatal un rond, comme pour se
moquer. Mais Laurent Callot lui saisit alors la main et, la guidant
quasi de force, lui fit tracer au bas de la cédule une croix et peut-être
les lettres de son nom (39). Le but de Cauchon était atteint. Sans doute,
il ne tenait qu'une apparence. Mais cette apparence, faute de mieux,
lui pouvait suffire. Jeanne, prochainement relapse, mourrait maintenant
déshonorée.
Il se trompait cependant, l'habile politique. Jeanne est morte en
effet, mais ce n'est pas sur elle que s'est fixé le déshonneur. Sa terrible
apostrophe : « Évêque, je meurs par vous ! » a voué d'âge en âge, indéfiniment, le juge prévaricateur à l'infamie vengeresse. La
figure de la victime grandit au contraire de plus en plus, à mesure
que la considère de plus près l'histoire. Nous ne doutons pas qu'un jour, prochain peut-être, le Saint-Siège, auquel elle a bien fait de
s'en rapporter, ne la place sur les autels. Si quelque moraliste transcendant,
imbu d'une conception trop raffinée de l'héroïsme, se scandaliaait
outre mesure de cette « peur (lu feu, » dont Jeanne, son énergie relevée, s'est confessée elle-même, ce serait \e cas de lui rappeler
le sublime hémistiche de Corneille, appuyé sur l'Évangile : « Dieu même a craint la mort (41) » Pas plus que de la passion du
Rédempteur la scène du jardin des Oliviers, nous ne voudrions,
pour notre part, toutes proportions gardées, retrancher de l'histoire
de Jeanne d'Arc, — qui n'était ni un pur esprit, ni une statue de
marbre, mais une créature humaine, une vierge vivante et souffrante, — la scène du cimetière Saint-Ouen.
MARIUS SEPET
Source : "Jeanne d'Arc au cimetière de Saint-Ouen" - Marius Sepet, Revue des questions historiques, Tome LXXIII de la coll. - 1903.
Nota : publication sans aucune garantie d'exactitude parfaite avec le texte original.
Notes
:
1 L'Abjuration de Jeanne d'Arc au cimetière de Saint-Ouen et l'authenticité
de sa formule. Étude critique. Paris, Alphonse Picard et fils, 1902, in-8 de
88 p. — A l'occasion du point spécialement examiné dans cette étude, M. le
chanoine Chevalier a brièvement passé en revue toute la carrière de Jeanne
d'Arc, enjoignant à cet exposé de nombreuses et précieuses indications bibliographiques.
2 L'Abjuration au cimetière Saint-Ouen d'après les textes. Étude critique,
précédée d'une lettre à Mgr Touchet, évêque d'Orléans, par M. l'abbé Ph.-H.
Dunand, Paris, Ch. Poussielgue; Toulouse, Edouard Privat, 1901, in-8 de
x-189 p.
3 N'y a-t-il pas quelque excès à présenter le congrès annuel des sociétés savantes
comme un tribunal ? Ne suffit-il pas de le considérer comme un auditoire
d'élite ?
4 Ulysse Chevalier, ouvrage cité, p. 84-85.
5 Aperçus nouveaux sur l'histoire de Jeanne d'Arc, p. 150.
6 On sait que son collègue, le vice-inquisiteur Jean Lemaître, ne siégea que
malgré lui et n'agit que sous l'oeil et la main du terrible évêque.
7 Procès, t. I. p. 441.
8 « .... Ostendendo præfatam Johannam per multos errores et gravia crimina
ab unitate ejusdem sanctæ matris Ecclesiæ separatam fuisse, populumque
christianum multipliciter scandalizasse. Procès, t. I, p. 444.
9 Ces points indiquent une lacune dans la minute française du procès. Elle
n'a pas été comblée et peut-être ne pouvait plus l'être dans la rédaction latine,
où l'on s'est contenté d'en supprimer l'indice, c'est-à-dire le mot pour.
10 Procès, t. I, p. 444-446.
11 Procès, t. I, p. 446.
12 Procès, t. I, p. 447-448. — Cf. Ms. latin 5965 à la Bibliothèque nationale,
foi. 149. — Ms. latin 5966, fol. 194. Il nous paraît utile de reproduire ici en note le texte latin de l'abjuration, afin de faciliter au lecteur la comparaison
des deux textes.
« Item sequilur tenor dictæ abjurationis verbis latinis confectæ. — Quotiens
humanæ mentis oculus ex catiginosis errorum tenebris ad limpidam lucem veritalis,
Dei aspirante clementia, regreditur, diligenti providentia elaborandum
est ne rursum auctor erroris irruat, et reversos ad sanctæ matris Écclesiæ
unitatem, iterum ad pristinam impietatem depellat. Idcirco, ego, Johanna, vulgariter
dicta Puella, misera peccatrix, comperto erroris laqueo quo implicita
detinebar, ad unitatem sanctæ matris Ecclesiæ, divina gratia ducente, reversa,
ne, non pura mente et vero corde, sed simulate ad eamdem uuitatem
rediisse videar, contiteor me gravissime deliquisse, apparitiones et revelationes
a Deo per angelos et sanctas Katharinam et Margaretam mendose contingendo,
alios seducendo, leviter et temere credendo, superstitiose divinando, précéblasphemando
Deum, Sanctos et Sanctas, prævaricando legem divinam,
sacram Scripturam et canonicas sanctiones, portando habitum dissolutum,
deformem et inhonestum contra decentiam naturse, ac etiam capillos tonsos
in rotundum, more hominum, contra omnem honestatem sexus muliebris;
portando etiam arma per magnam præsumptionem, desiderans crudeliter
effusionem sanguinis humani; dicendo quod omnia ista feci per præceptum
Dei, Angelorum et Sanctarum prædictarum, et quod in istis bene feci nec
in aliquodefed ; contemnendo Deum in suis sacramentis, seditiones agendo,
idolatrando et dæmones invocando, crimen schismatis incurrendo, et in fide
multipliciter errando. Quæ omnia crimina corde vero, pura mente et Ode non
ficta, ad viam veritatis per sanam doctrinam et consilium doctorum et magistrorum
ad me ex vestra ordinatione destinatorum, favente gratia Salvatoris,
reducta, abjuro, detestor et abnego, ab eisque recedo. Atque de et
super omnibus prædictis me dispositioni, correctioni, emendationi ac omnimodæ
determinationi sanctæ matris Ecclesiæ et judicaturæ vestræ submitto
; voveoque, juro, spondeo atque promitto Beato Petro, apostolorum,
principi, atque sanctissimo domino nostro Papæ moderno, ejus vicario, successoribusque
suis, et vobis, dominis meis, reverendo in Christo patri,
domino Petro, episcopo Belvacensi, et religioso viro, fratri Johanni Magistri,
domini Inquisitoris hæreticæ pravitatis vicario, tanquam meis judicibus :
me nunquam quorumlibet suasionibus vel quocumque alio modo, in hæc a
quibus, Redemptoris nostri gratia liberante, erepta sum, reversuram ; sed
semper me in unitate catholicæ Ecclesiæ et communione Romani Pontificis
permansuram. Et hæc dico atque juro per Deum omnipotentem, et hæc
sancta Dei Evangelia. » Procès, t. I, p. 448-449.
13 Cette invraisemblance interne de la cédule a été justement relevée par
L'Averdy : Notice du procès criminel de condamnation de Jeanne d'Arc dans
les Notices et extraits des manuscrits de la Bibliothèque du Roi, t. III (1790),
p. 115.
14 « Tamen bonum est quod schedula nuper lecta, legatur iterum coram
ipsa, et sibi exponatur, proponendo ei verbum Dei. » Procès, t. 1, p. 463.
15 C'est notre devoir de critique de faire observer qu'à la rigueur on pourrait
se demander si la schedula en question n'est pas le procès-verbal de la
séance du 28 mai, qualifié aussi de schedula (Procès, t. I, p. 462, en note) et
auquel se réfère une curieuse remarque (p. 464) du prieur de Longueville-Giffard. Cf. le procès-verbal de la séance du 19 mai, p. 423.
16 Ni non plus la remontrance supposée par Quicherat (Aperçus nouveaux,
p. 143) d'après l'étrange enquête posthume du 7 juin.
17 Cet échafaud, où siégeaient les juges, assesseurs et notables assistants,était distinct de celui où Jeanne avait été placée pour entendre le sermon de
Guillaume Erard et pour subir les adjurations et menaces du prédicateur.
18 Il ne le sait pas, lui, l'auteur de la rédaction officielle et définitive du
procès, auquel il avait pris une si grande part. Voilà une ignorance bien
extraordinaire.
19 « Interrogatus.... quis fecit schedulam abjurationis, quæ continetur in processu,
quæ incipit : « Tu, Johanna, » dicit quod nescit; nec etiam scit quod
eidem Johannæ fuerit lecta aut data intelligi. Dicit insuper quod facta fuit
postmodum quædam prædicatio in Sancto Audoeno per magistrum Guillelmum
Evrardi ; et erat ipse loquens in ambone, retro prælatos ; non tamen
recordatur de aliquibus verbis prolatis per eumdem prædicatorem, nisi quod
dicebat « l'orgueil de ceste femme. » Et dicit quod postmodum, episcopus
incepit legere sententiam ; non tamen recordatur quid dictum fuit eidem
Johannæ, nec quid ipsa respondit. Dicit tamen quod bene est memor quod
magister Nicolaus de Venderez fecit quamdam schedulam, quæ incipiebat : « Quotiens cordis oculus; » sed si sit illa schedula contenta in processu,
nescit. Nescit etiam si viderit illam schedulam in manibus ipsius magistri
Nicolai ante abjurationem ipsius Puellæ vel post, sed credit quod ante vidit
eam.... » Procès, t. III. p. 60-61.
20 Jean Beaupère lui-même avait été interrogé dans l'enquête préliminaire
ouverte à Rouen en 1450 par maître Guillaume Bouillé. Mais sa déposition,
curieuse d'ailleurs, ne peut guère servir à rien sur le point précis qui nous
occupe en ce moment. Procès, t. III, p. 20-21.
21 « Dicit et deponit ipse loquens quod ipse fuit in prædicatione facta apud
Sanctum Audoenum, et erat ipse loquens in ambone, sedens ad pedes magistri
Johannis Beaupère, ejus magistri ; et dum prædicatio fuit finita, cum inciperetur
legi sententia, ipsa Johanna dixit quod, si esset consulta a clericis, et
quod videretur conscientiis suis, ipsa libenter faceret illud quod sibi consu1eretur
; et his auditis, ipse episcopus Belvacensis inquisivit a cardinali Angliæ,
qui ibidem erat, quid agere deberet, attenta dictæ Johannæ submissione. Qui
cardinalis tunc eidem episcopo respondit quod eamdem Johannam debebat
recipere ad poenitentiam. Et tunc fuit dimissa illa sententia quam inceperat
legere, et eamdem Johannam recepit ad poenitentiam. Et tunc vidit ipse loquens
quamdam schedulam abjurationis, quæ tunc fuit lecta, et eidem
loquenti videtur quod erat una parva schedula, quasi sex vet septem linearum
; et bene recordatur, prout dicit, quod ipsa se referebat conscientiis
judicantium si se deberet revocare vel non. Procès, t. III, p. 64-65.
22 Il s'agit ici de l'échafaud où se trouvaient Jeanne et le prédicateur Guillaume
Erard. Les deux autres notaires, Guillaume Colles, dit Boisguillaume,
et Guillaume Manchon, qui était le greffier principal, y avaient pris place pour
instrumenter, ils n'ont rien dit dans leurs dépositions au procès de réhabilitation de la dimension de la cédule. Nous devons à Manchon le renseignement
suivant: - Dixit etiam quod non vidit illam litteram abjurationis fieri;
sed fuit facta post conclusionem opinionum et antequam accederent ad
illum locum. Procès, t. III, p. 147. — La question pour Manchon était particulièrement
délicate, et l'on ne crut pas peut-être nécessaire de le trop
presser sur ce point.
23 « Dicit et deponit quod ipse fuit præsens in Sancto Audoeno quando
facta fuit prima prædicatio ; sed non fuit cum aliis notarius in ambone. Erat
tamen satis prope, et in loco ubi poterat audire quæ fiebant et dicebantur;
et bene recordalur quod vidit eamdem Johannam, quando schedula abjurationis
fuit sibi lecta; et sibi legit eam dominus Johannes Massieu; et erat
quasi sex linearum grossæ litteræ. Et dicebat ipsa Johanna post dictum
Massieu. Erat illa littera abjurationis in gallico, incipiens : « Je Jehanne, etc. »
Procès, t III, p. 197.
24 « Dicit quod fuit præsens in sermone facto per magistrum Guillelmum
Evrardi ; non recordatur tamen de prolatis in sermone ; sed bene recordatur
de abjuratione quam fecit ipsa Johanna, licet multum distulerit ad eam faciendam
; ad quam tamen faciendam ipse magister Guillelmus Evrardi eam
induxit, eidem dicendo quod faceret quod sibi consulebatur, et quod ipsa
esset a carceribus liberata. Et sub hac conditione et non alias hoc fecit, legendo
post aliam quamdam parvam schedulam, continentem sex vel septem
lineas, in volumine folii papyrei duplicati ; et erat ipse loquens ita prope quod
verisimiliter poterat videre lineas et modum carumdem. » Procès, t. III, p. 52.
25 « Quantum autem ad factum abjurationis... , dicit quod facta fuit per
eam, et erat in scriptis, et durabat lotidem, vel circiter, sicut Pater noster. »
Procès, t. III, p. 132.
26 « Deponit,.... quantum ad abjurationem,... quod quando fuit facta prædicatio
per magistrum Nicolaum Erardi in Sancto Audoeno, quod ipse Erardi
tenebat quamdam schedulam abjurationis, et dixit Johannæ : « Tu adjurabis
et signabis istam schedulam. » Et tunc illa schedula fuit loquenti tradita
ad legendum, et eam legit loquens coram eadem Johanna. Et est bene
memor quod in eadem schedula cavebatur quod de cætero non portaret
arma, habitum virilem, capillos rasos, et multa alia de quibus non recordatur.
Et bene scit quod illa schedula continebat circiter octo lineas, et non
amplius; et scit firmiter quod non erat illa de qua in processu fit mentio,
quia aliam ab illa quæ est inserta in processu legit ipse loquens, et signavit
ipsa Johanna. » Procès, t. III, p. 156. — Les mots multa alia, » qui ne sont
peut-être qu'une traduction excessive du terme français dont le déposant
avait fait usage, doivent en tout cas être interprétés selon les limites posées
pour la cédule par la déposition elle-même.
27 Aperçus nouveaux, p. 133 et suiv. — Cf. Dunand, ouvrage cité, p. 84 et
suiv.
28 Ms. latin 5965, fol. 149. — Ms. latin 5966, fol. 194. — A notre avis, ces manuscrits
nous donnent, quant au papier et à l'écriture, une idée suffisamment
approximative du feuillet présenté à Jeanne et souscrit par elle. — M. le chanoine
Dunand a insisté avec raison sur le calcul comparatif que nous venons
de faire après lui, mais il n'a pu opérer que sur le texte imprimé. Ouvrage
cité, p. 47, 51 et suiv., 89 et suiv.
29 Il y a longtemps que M. Wallon, dans son livre toujours si utile, a relevé
les « difficultés assez graves » qui s'élèvent contre la cédule insérée au procès.
Nous-même, dans notre ouvrage sur Jeanne d'Arc, qui, pour cette partie,
remonte à 1869, nous avons dit que la cédule souscrite par Jeanne était « très
brève et sans doute peu explicite. » Nous avons été un peu surpris de voir
que M. le chanoine Dunand avait négligé de comprendre ces mots dans les
quelques lignes de notre livre citées par lui (p. 169). — Le P. Ayroles a soutenu
avec beaucoup de vigueur une conclusion semblable : La vraie Jeanne
d'Arc. La Martyre, p. 425 et suiv, 515 et suiv.
30 Ouvrage cité, p. 49.
31 « La politique, dit très bien le P. Ayroles, le poussa dans les hautes dignités
ecclésiastiques ; il y vécut pour la politique, et mit au service de la
politique des prérogatives concédées pour une autre fin. » La vraie Jeanne
d'Arc, la Pucelle devant l'Église de son temps, p. 115.
32 Procès, t. II, p. 21. Jean Beaupère ajoute : « Laquelle respondit que ainsi
feroit-elle. Et ainsi le dist-elle audit escherffaut. » Mais le texte même du procès-verbal du 24 mai montre que la promesse de Jeanne, si elle en lit une,
ne comportait pas, le matin de ce jour, une soumission à ses juges. Jean
Beaupère a une façon trop habile de condenser ses souvenirs.
33 La prise de l'habit de femme était, aux yeux de Cauchon, le signe sensible
de la soumission de Jeanne et du désaveu du sa mission. De là l'importance
qu'il y attachait.
34 « Fuit posita in quadam parva porta, assistente sibi pro consilio magistro
Nicolao Loyseleur, qui cidem dicebat : « Johanna, credatis mihi, quia si vos
velitis, eritis salvata. Accipiatis vestrum habitum, et faciatis omnia quæ
vobis ordinabuntur; alioquin estis in periculo mortis. Et si vos faciatis ea
quæ vobis dico, vos eritis salvata, et habebitis multum bonum et non habe bitis
malum; sed eritis tradita Ecclesiæ. » Et fuit tunc ducta super scaphaldo
seu ambone. » Déposition de Manchon. Procès, t. III, p. 146.
35 Dans la déposition, citée plus haut, de Guillaume de la Chambre, cette
cédule est ainsi qualifiée : « Legendo post aliam quamdam parvam schedulam » ; le mot aliam est peut-être mis ici par comparaison avec un papier de plus grande dimension, contenant les chefs d'accusation contre Jeanne,
et dont Guillaume Erard a dû se servir comme point de repère et guide durant
son sermon.
36 Cf. Dunand, ouvrage cité, p. 152 et suiv.
37 Cf. Dunand, p. 145 et suiv. « Du sourire de Jeanne au moment de l'abjuration. »
38 Il n'y a pas de raison décisive qui oblige à identifier le docteur anglais, « doctor anglicus », dont la véhémence est signalée par plusieurs témoins,
qui ne donnent pas son nom, avec le secrétaire Laurent Callot, dont le nom
même indique l'origine française. Jean Marcel, bourgeois de Paris, dit, il est
vrai, dans sa déposition, que Laurent Caliot fut un de ceux qui blâmèrent
Cauchon, mais cette déposition, d'après ses termes mêmes, n'est pas très certaine,
et peut-être s'agit-il ici d'un on dit, ou bien Jean Marcel, sachant que
Callot avait joué un rôle dans l'abjuration de Jeanne, est-il tombé dans une
confusion de mémoire analogue à celle des témoins (Jean Beaupère, par
exemple), qui ont nommé Nicole Midi comme le prédicateur de ce jour-là,
au lieu de Guillaume Erard. Voici les termes de Marcel : « Deponit ipse loquens
quod.... ipse fuit in sermone facto apud Sanctum Audoenum, et ibidem primitus
eamdem Johannam vidit, et recordatur quod magister Guillelmus Erard,
doctor in theologia, fecit prædicationem in praæsentia dictæ Johannæ, quæ,
ut videtur loquenti, erat in habitu viri; sed quid actum aut dictum fuit in
eodem sermone nihil scit, quia, ut dicit, distabat multum a prædicatione, et
licet audiverit ipse loquens quod magister Laurentius Calot et aliqui alii dixerunt
magistro Petro Cauchon quod nimis tardabat de proferendo suam sententiam,
et quod male judicabat, et ipso magister Petrus Cauchon respondit
quod mentiebatur. » Procès, t. III, p. 89-90. — « Un seul témoin, dit L'Averdy à propos de cette déposition, met au rang de ceux qui firent des reproches à
l'évêque de Beauvais, Laurent Calot, qui va jouer un grand rôle dans le surplus
de cette scène : ou ce témoin se trompe, ou c'étoit un jeu joué ; mais,
comme il n'y a qu'un seul témoin qui le dit, ce fait doit passer pour incertain. »
Notices et extraits, t. III, p. 431. — A supposer même que Marcel ne se trompe
point et sans admettre pour cela « un jeu joué, » il n'y a pas de contradiction
nécessaire entre les reproches qu'aurait faits Callot à Cauchon et la mission
dont celui-ci le chargea ensuite, et qui, au contraire, pourrait être considérée,
surtout avec les explications qui sans doute raccompagnèrent, comme une réponse à ces reproches et une réfutation par le fait même. M. le chanoine
Chevalier, par un excès de conscience critique, nous paraît donc s'être exagéré la difficulté résultant de ce témoignage. Ouvrage cité, p. 58. — C'est par
une fâcheuse défaillance de mémoire que Quicherat fait dire à Jean Marcel
que Laurent Callot, loin d'être sur l'estrade, faisait tumulte dans la foule
avec les Anglais. » Aperçus nouveaux, p. 134 et note 3. — Marcel, comme on
vient de le voir, n'a pas dit cela du tout.
39 Ce fut, croyons-nous, ce texte, que Thomas de Courcelles dit avoir
vu dans les mains de Nicolas de Venderés, qui fut lu dans la séance du
29 mai, et qui donna lieu au doute trop timidement insinué par l'abbé de
Fécamp. Après la mort de Jeanne d'Arc, il fut (telle est du moins notre hypothèse)
remanié, amplifié dans son contexte et orné dans son style, et devint
de la sorte celui qui commence par ces mots : « Quotiens humanæ mentis
oculus. » D'après celui-ci, fut exécutée assez négligemment une version française
commençant ainsi : « Toute personne qui a erré, et que Cauchon fit
désormais passer pour une copie de la cédule originale signée par Jeanne. La
première destination de l'un et l'autre de ces textes fabriqués fut peut-être de servir de pièces justificatives aux circulaires du gouvernement anglais
que l'on trouve transcrites à la suite du procès. Cet emploi même leur put
conférer une apparence d'authenticité qui en facilita l'insertion dans la rédaction
officielle et définitive de la cause.
40 Le rôle joué par Laurent Callot résulte de la déposition du chevalier
bourguignon Aymon de Macy, dont l'accent général de sincérité et la précision
des détails relatifs à cet épisode ne permettent pas d'écarter le témoignage,
malgré l'erreur commise par lui sur le nom du prédicateur. « Post
aliqua tempora, ipso loquenle adhuc existante in villa Rothomagensi, ipsa
Johanna fuit ducta in platea ante Sanctum Audoenum, ubi fuit facta quædam
prædicatio quam fecit magister Nicolaus Midi (sic pour Guillelmus
Erard), qui inter alia verba dicebat, ut audivit ipse loquens : « Johanna, nos
habemus tantam pietatem de te : oportet quod vos revocetis ea quæ dixistis,
vel quod nos dimittamus vos justitiæ sæculari. » Ipsa autem responderat
quod nihil mali fecerat, et quod credebat in duodecim articulis fidei et in
decem præceptis Decalogi; dicendo ulterius quod se referebat Curiæ romanæ,
et volebat credere in omnibus in quibus sancta Ecclesia credebat. Et his
non obstantibus, fuit multum oppressa de se revocando ; quæ tamen dicebat
ista verba : « Vos habetis multam poenam pro me seducendo; » et ut evitaret
periculum, dixit quod erat contenta facere omnia quæ vellent. Et tunc quidam
secretarius regis Angliæ, tunc præsens, vocatus Laurentius Calot,
extraxit a manica sua quamdam parvam schedulam scriptam, quam tradidit
eidem Johannæ ad signandum ; et ipsa respondebat quod nesciebat nec legere,
nec scribere. Non obstante hoc ipse Laurentius Calot, secretarius, tradidit
eidem Johannæ dictam schedulam et calamum ad signandum ; et per
modum derisionis, ipsa Johanna fecit quoddam rotundum. Et tunc ipse Laurentius
Calot accepit manum ipsius Johannæ cum calamo, et fecit fieri
eidem Johannæ quoddam signum de quo non recordatur loquens. — Et credit
quod sit in paradiso. Procès t. III, p. 122-123. — Aymon de Macy était au service de Jean de Luxembourg, plus tard comte de Ligny, qui avait vendu
Jeanne aux Anglais, et il était venu à Rouen avec lui.
41 Polyeucte, acte II, scène VI.
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