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17 mai 2012  

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" La légende du Bois-Chenu à Domrémy-la-Pucelle "
par Edmond Stofflet - 1910

' arbre et la fontaine des fées : - Le Bois Chenu de Domrémy couronne le plateau de la Grande-Côte. Il ne faut pas le confondre avec les pentes abandonnées à une libre végétation et naguère couvertes de vignes et de vergers. Nous ignorons l'étendue de sa superficie au xv° siècle ; mais nous savons que les sires de Bourlémont, seigneurs de Domrémy, possédaient sur ce Haut-Mont des centaines d'arpents "où les Habitants avaient leurs usage, tant pour leurs affouages que pour bâtir (1)".
  Le Journal d'un bourgeois de Paris tenu par un ennemi de Charles VII, raconte que la "dame Jehanne, qu'on nommait la Pucelle, souvent allait à une belle fontaine au pays de Lorraine, laquelle elle nommait Bonne Fontaine-aux-fées-Notre-Seigneur ; et en icelui lieu tous ceux du pays, quand ils avaient fiebvre, ils allaient pour recouvrer guérison. Et là allait souvent ladite Jehanne-la-Pucelle, sous un grand arbre qui la fontaine ombrait ; et s'apparurent à ly (à elle) sainte Catherine et sainte Marguerite, qui lui dirent qu'elle allast à un capitaine qu'elles lui nommèrent (2)".
  Ainsi commence la fausse légende de l'inspiration venue à Jeanne d'Arc, sous un arbre charmeur, à la lisière du Bois Chenu (3).
  Plusieurs historiens confondent cette fontaine, qui coulait au pied de l'arbre, juxta arborem, avec un groupe de sources rapprochées du village, que le plan cadastral de Domrémy appelle encore aujourd'hui les Fontaines aux Groseilles ; une distance moyenne d'un kilomètre sépare ces deux points historiques (4).
  Cette fontaine des fiévreux ou des Fées, dénommée aujourd'hui Fontaine de la Pucelle, n'était pas mise sous l'invocation d'un saint ni d'une sainte, selon l'usage fréquent ; au contraire, le curé de Domrémy, aux Rogations, dirigeait une procession vers le hêtre séculaire et y lisait un passage de l'évangile selon saint-Jean, pour chasser de ce lieu mal famé les malins esprits (5).
   - "J'ai été m'y promener avec d'autres jeunes filles, racontait Jeanne à ses juges ; et je faisais sous son ombrage des guirlandes pour la statue de Notre-Dame de Domrémy."

    

  La principale de ces promenades, renouvelées durant la belle saison, se faisait le quatrième dimanche de carême, appelé le dimanche des fontaines dans notre contrée et dans diverses régions. Ce jour-là les jeunes filles et les jeunes garçons se rendaient en troupe joyeuse au beau May : "Les branches de ce fau (du latin fagus, hêtre) sont toutes rondes, - raconte E. Richer, docteur de l'Université de Paris, qui avait pris des renseignements au pays avant d'écrire une Histoire de la Pucelle d'Orléans vers 1628 ; elles sont toutes rondes et rendent une belle et grande ombre pour s'abriter dessous, comme presque l'on ferait au couvert d'une chambre." Aussi le désignait-on volontiers sous le nom à la Loge-des-Dames (6). Là s'organisaient des jeux variés et se formaient des rondes ; on chantait, on cueillait des fleurs, on en tressait des guirlandes que l'on suspendait aux rameaux retombants de l'arbre hospitalier: "J'en ai quelquefois suspendu avec mes compagnes, disait Jeanne ; tantôt nous les emportions, tantôt nous les laissions. Mais j'ai chanté plus souvent que je n'ai dansé." Elle prenait donc sa part de ces innocents ébats, sans se singulariser entre ses compagnes. Enfin l'on faisait un goûter frugal, et, en reprenant le chemin du logis, on s'arrêtait auprès des sources éparses le long de la descente du coteau, en particulier aux Fontaines des Groseillers (7).

     

  Les juges de Rouen cherchèrent dans ces jeux, dans ces visites charmantes à l'arbre et à la fontaine des fées, un prétexte pour accuser leur captive d'idolâtrie, de sortilèges, d'enchantements magiques, et pour insinuer que beaucoup d'habitants du village étaient connus de tout temps pour user de maléfices.
  Le martyre de la Pucelle illustra le beau May d'une renommée aussi brillante que le luxuriant feuillage de ses branches flexibles. Un Angevin, Julien Peleus, historiographe de Henri IV, écrivait dans un sonnet :

     Tu sais que l'arbre saint sous lequel toy, Pucelle,
     Ouys la voix des cieux à Charles t'adressant,
     Est ores devenu de durée immortelle,
     Est dessus ses ramaux plus d'orages ne sent !


  Cette croyance s'étendit en Allemagne. Aux premières années du XVII° siècle, Philippe Camerarius, jurisconsulte de Nuremberg, écrivait en ses Méditations historiques : "Le poirier sous lequel était assise Jeanne, lorsqu'elle entendit une voix du ciel lui commandant d'aller vers le roi Charles, ne sent vermoulure, pourriture, ni vieillesse quelconque, n'est atteint de la foudre, ni de la pluie, ni de la grêle, ni de la neige."
  L'arbre privilégié, planté dans la section barroise de Domrémy, vécut aussi longtemps que l'indépendance du duché de Lorraine et de Bar ; suivant une tradition locale, il fut détruit durant les guerres terribles qui dévastèrent le pays avant de l'unir à la France.

Notre-Dame de Domrémy : - Une légende pieuse forme la contre-partie des calomnies de Rouen. En Lorraine, l'un de ses premiers auteurs fut, croyons-nous, M. de Haldat, secrétaire perpétuel de l'Académie royale de Nancy et justement fier de sa parenté avec la famille de la Pucelle. Dans la Relation d'une grande fête célébrée, en 1820, à Domrémy, il décrivait ainsi le paysage : "Vers le milieu du coteau situé au midi coule la fontaine qui porte le nom de l'héroïne. La chapelle, où l'histoire rapporte qu'elle faisait souvent sa prière, était au-dessus ; mais on n'en voit plus que les ruines, empreintes de l'action du feu qui servit à la détruire peut-être au temps où la Lorraine fut dévastée par les bandes suédoises."
  Et, dans un éloge de Jeanne d'Arc, prononcé après la cérémonie religieuse, devant une nombreuse assistance, M. de Haldat montrait à son auditoire ces murs éboulés : "D'ici, s'écriait-il, nous voyons les ruines de cet oratoire où, chaque jour prosternée au pied des autels, elle s'excitait à la vertu... Au sommet du coteau est la forêt solitaire où, loin de ses jeunes compagnes, elle versait des larmes amères sur les malheurs de sa patrie, et se préparait à la soustraire au joug de l'étranger. C'est enfin près de ce lieu qu'elle entendit ces Voix qui l'appelaient au secours de son prince. (8)"
  C'était à Notre-Dame de Bermont, située dans une direction opposée, que Jeanne apportait ses effusions pieuses. M. de Haldat, fort embarrassé de sa découverte de deux oratoires dans les environs immédiats de Domrémy, ne savait lequel gardait le précieux souvenir de ces pèlerinages fréquents. L'orateur avait, du reste, raison d'indiquer de loin ces ruines vers la lisière du Bois-Chenu ; mais cette chapelle, nous le verrons, n'existait pas encore au xv° siècle.
  La légende, une fois lancée, se répéta dans les modestes brochures, se transformant peu à peu en prétendue "tradition", et se glissa enfin dans quelques érudites histoires, avec une légère variante. On donna à l'inexistant ermitage le titre de "Notre-Dame de Domrémy", et l'on raconta que Jeannette, suspendait à l'image de la Vierge bénie les guirlandes qu'elle avait tressées des premières fleurs des champs (9). On oublie que Jeanne d'Arc nous a donné un récit tout différent ; elle nous a dit qu'elle laissait ses fleurs suspendues aux branches du beau May, ou les emportait pour Notre-Dame de Domrémy ; c'est donc que la Vierge n'était pas là tout près pour recevoir cet humble hommage.
  Une chapelle isolée dans la campagne ne garde généralement pas le nom de la paroisse. Nous en avons des exemples autour de nous : la Sainte-Epée, dans la plaine de Soulosse ; Notre-Dame de Pitié ou de Beauregard sur la pointe de la cité de Maxey-sous-Brixey ; et Notre-Dame de Bermont sur un coteau boisé de Greux. D'ailleurs, nous savons que cette Notre-Dame de Domrémy était honorée dans l'église même du village. C'était autrefois l'usage que le seigneur occupât dans la paroisse une place d'honneur ou une chapelle particulière. Or en 1399, Jean de Bourlémont dictait, dans son testament, un article qui "donnait à sa chapelle de Notre-Dame de Domrémy une quarte de cire pour faire une torche et un cierge" ; en même temps qu'il ordonnait d'autres dispositions pour la chapelle du château de l'Isle, dédiée, croit-on, à Saint Pierre.
  Le château seigneurial étant abandonné de ses maîtres, cette chapelle de la Vierge "reçut les cendres de plusieurs des descendants de la famille de la Pucelle (10)". En raison de ce nouvel usage et en souvenir de la dévotion ardente de Jeanne, elle fut dès lors quelquefois appelée la Chapelle Notre-Dame de la Pucelle. En effet, dans son testament, daté du 3 novembre 1549, Claude du Lys, curé de Greux et de Domrémy, "élut la sépulture de son corps en l'église de Saint Rémy, en la chapelle Notre-Dame, où reposent ses prédécesseurs curés et oncles" ; le pieux prêtre faisait une petite libéralité "à la messe de Notre-Dame de Domrémy pour l'entretenement des messes d'icelle", c'est-à-dire qu'il donnait son offrande à une fondation acquittée à l'autel de Notre-Dame ; puis il ajoutait : " Je donne à la chapelle Notre-Dame de La Pucelle pour l'entretenement d'icelle, dix francs (11)".

  Ainsi la mémoire de la Pucelle était vénérée dans son église paroissiale avec une fidélité touchante, qui unissait son nom à celui de cette Notre-Dame dont ses petites mains d'enfant avaient orné l'autel, en y apportant de l'arbre des Fées ses guirlandes et ses bouquets.

Aucun ermitage au XV° siècle : - En vieillissant, la légende se fortifiait de nouveaux attraits. La fertile imagination et le zèle de M. l'abbé Mourot l'amplifièrent en racontant les origines de la Basilique (12), que les bienfaiteurs avaient eu le regret de ne pouvoir élever dans le voisinage de la chaumière de Jeanne ou de l'humble église du village : "Restait, dit le chroniqueur, le Bois Chenu avec les ruines de l'ermitage Sainte-Marie avec le souvenir touchant des multiples appartitions des saints du Paradis et, ce qui ne gâtait en rien le projet, avec le splendide panorama". Et, parlant de la fontaine de la Pucelle, il nous donne cette affirmation : "C'est ici que Jeanne entendit l'appel des anges et des saints du Paradis". Dans son chaleureux enthousiasme, l'auteur est tenté de ranger cette source au nombre  des "fontaines miraculeuses". Jeanne d'Arc se gardait d'un pareil excès de zèle. "J'ai ouï dire, raconte-t-elle simplement, que les malades de la fièvre boivent de son eau et vont en chercher pour recouvrer la santé. Je l'ai vu moi-même ; mais je ne sais s'ils en guérissent ou non. (13)"
  Ces eaux empruntent, selon toute vraisemblance, certaines propriétés spéciales au sol qui les filtre. L'exemple est commun dans nos montagnes.
  Quant à la construction de l'ermitage, l'abbé Mourot l'attribue à la famille de Bourlémont, sans en fournir aucun témoignage. Nous connaissons les propriétés de ces seigneurs et les sanctuaires auxquels s'intéressait leur piété. Dans les titres publiés jusqu'à ce jour, parmi les libéralités ou parmi les biens fonciers, énumérés avec une scrupuleuse méthode, nous ne relevons aucune mention de cette chapelle du Bois Chenu. A des dates variées, avant et après la glorieuse vie de Jeanne, les dénombrements désignent ces propriétés dans la direction du Bois Chenu ; depuis le Vieux-Foulon, à la sortie du village, nous comptons leurs fauchées de prés, leurs terres labourables, leur "désert de vignes" le long de la Grande-Côte et les centaines d'arpents dans le bois qui en verdit le sommet ; nous connaissons même les contributions dues en oisons, gelines et œufs. Nul détail ne laisse supposer l'existence d'un ermitage, dont l'intéressante désignation n'aurait sûrement pas été omise, s'il avait eu surtout dans la destinée de la célèbre enfant de Domrémy une si grave importance.

Contes d'un moine italien : - Enfin quelle preuve présente-t-on à l'appui de la légende ? Plusieurs l'ont demandée à un moine italien, Philippe de Bergame, religieux de l'Ordre de Saint-Augustin, et auteur d'une sorte de biographie des femmes illustres : de claris electisque mulieribus, livre imprimé à Ferrare en 1497. Se croyant bien renseigné par un gentilhomme italien qui aurait passé quelque temps à la cour de Charles VII, il consacre à la Pucelle un récit qui dénote une ignorance absolue des choses de France (14).
  Philippe de Bergame raconte donc que Jeanne, gardeuse de troupeaux, s'exerçait dans les pâturages à monter les chevaux, à combattre avec une lance passée sous le bras, ainsi que l'auraient fait les plus habiles chevaliers ; elle faisait même assaut contre des arbres, comme s'ils eussent été des ennemis ; armée de longs bâtons, elle frappait leurs troncs de coups si rudes que ceux qui la regardaient ne pouvaient s'empêcher de l'admirer. Mais la plus grande partie du royaume était ravie à Charles VII ; Orléans, "sa capitale", était aux abois : "Alors la jeune fille, occupée à la garde des troupeaux, s'étant retirée, pour se garantir de la pluie, dans une misérable chapelle, in sacello quodam vilissimo, s'endormit. Durant son sommeil, Dieu, qui s'était montré à elle, lui intima ses ordres. Elle était dans sa seizième année. Très émue, elle quitta de suite son troupeau et se rendit au camp du roi."
  Cette fable continue en de stupéfiantes narrations. Les fortes bastilles d'Orléans sont prises en trois heures ; dix mille Anglais y sont tués, parmi lesquels le plus haut commandant ; le dauphin est couronné à Orléans, devenu la ville du sacre ; la guerrière combat encore durant huit ans et livre aux ennemis trente batailles victorieuses ; mais arrivée à Reims, Jeanne y est brûlée en 1448 ; sur le lieu de son atroce supplice, le roi fit élever une haute et belle croix.
  Quel crédit pouvons-nous accorder à de pareilles invraisemblances ? Dans le récit du songe, Philippe de Bergame nous parle d'une très pauvre chapelle, et non d'une chapelle abandonnée et en ruines ; il ne nous indique pas le site de ce fruste oratoire. Les inventeurs de l'ermitage du Bois Chenu ne s'inquiètent pas de ces nuances ; mais ils se gardent bien de citer la phrase qui donne l'âge de la Pucelle endormie: ce détail jette trop de discrédit sur le fameux témoignage. Et puis on oublie, en faveur de ces contes puérils d'un étranger, les déclarations positives de Jeanne, qui les démentent en termes d'une absolue clarté.

Paroles de Jeanne et de ses témoins :J'étais dans ma treizième année, disait-elle à Rouen, quand Dieu m'envoya une Voix pour m'aider à me conduire. La première fois j'eus grande frayeur. La Voix vint vers midi, durant l'été, dans le jardin de mon père... J'entendis la Voix sur le côté droit vers l'église. (15)" Un autre jour l'interrogateur lui demande si sainte Catherine et sainte Marguerite lui ont parlé auprès de l'arbre: "Oui, je les y ai entendues, répond-elle ; mais je ne sais plus ce qu'elles m'ont dit en cet endroit." L'interrogateur la tourmente, cherchant un motif d'accusation, un prétexte de faire croire que les saintes étaient des enchanteresses ou des fées du Bois Chenu ; il pose une question insidieuse : N'est-ce pas en l'honneur de vos saintes que vous suspendiez à l'arbre des guirlandes de fleurs? "Non !" affirme Jeanne.
  Néanmoins l'accusateur prétendit que sa victime avait eu deux conseillers à la fontaine. Elle lui fit cette riposte significative : "Les conseillers de la fontaine, je ne sais ce que c'est ; mais je crois bien qu'une fois j'y ai ouï; les saintes Catherine et Marguerite. (16)"
  Une fois ! Et nous ne donnons pas une traduction contestable ; nous copions la minute française du procès. Jeanne n'a gardé de cette furtive entrevue qu'un vague souvenir ; elle n'a pas vénéré ses saintes en cet endroit, même avec la simple offrande d'un bouquet champêtre.
  Il ne faudrait-donc plus parler d'un lieu de fréquentes prières, ni de "la place importante qu'il a eue dans la vie de l'héroïne."
  Plus tard, au procès de réhabilitation, les anciens du village, les compagnons et les amies d'enfance parlent-ils de cette chapelle pour défendre la mémoire de la chère camarade, et pour défendre leur propre réputation ? car l'accusateur leur avait reproché aussi d'être en grand nombre initiés à diverses sortes de maléfices. Nous avons encore les dépositions de plusieurs prêtres, soucieux des habitudes de piété. Ni les uns, ni les autres ne disent un mot de l'ermitage du Bois Chenu, parce qu'ils n'en avaient pas le moindre sujet ; cet ermitage n'existait pas ! Au contraire, ils attestent tous que la jeune fille affectionnait la chapelle de la bienheureuse Marie de Bermont.
  Non, aucun souvenir religieux, aucun attrait de piété n'attirait Jeanne dans la direction de l'arbre des Fées ! Ses compatriotes prennent le soin d'affirmer qu'ils ne font jamais vue, aller seule, "ni pour d'autre motif, ni autrement" qu'en une promenade avec ses compagnes.
  Désire-t-on un texte précis ? Ecoutons la déposition d'un parrain de Jeanne, Jean Morel, cultivateur, qui ouvre la série de témoignages reçus à Domrémy : "Jamais il n'a ouÏ dire que Jeannette soit allée seule à l'arbre ou à la fontaine ; il n'a jamais oui dire qu'elle s'y soit rendue autrement que pour se promener et se récréer, comme font les autres jeunes filles (17)".
  Les inspirations de la Pucelle ne venaient donc point de là !
  D'illustres contemporains n'oublièrent pas d'en faire la remarque dans les mémoires consacrés à sa réhabilitation. Le grand inquisiteur Jean Bréhal, renseigné avec un soin minutieux, rappelle qu'une fois Jeanne entendit les Voix à l'orée du Bois Chenu, auprès de la fontaine, et "qu'autour de l'arbre elle faisait parfois des guirlandes, des bouquets pour la statue de Notre-Dame de l'église de sa paroisse, pro imagine beatæ Virginis illius parochiæ".
  Un ancien maître de l'Université de Paris, devenu conseiller du roi Charles VII, Guillaume Bouillé, appelé le premier à faire une enquête sur le procès de Rouen, constate la fraude manifeste commise dans l'accusation ; car rien n'établit la fréquentation suspecte de Jeanne : "Sainte Catherine et sainte Marguerite, dit-on, l'ont entretenue à la fontaine, près de l'arbre appelé communément l'Arbre des fées. L'intention est de faire naître le soupçon que la mission et les apparitions venaient de mauvais esprits. Jeanne, fatiguée, importunée par de multiples questions, semble avoir dit qu'une fois elle a entendu les Voix en ce lieu, mais sans comprendre ce qu'elles lui disaient ; réserve que l'accusateur passe sous silence. On ajoute qu'elle y a vénéré les saintes ; c'est une assertion mensongère, que rien dans tout le procès ne justifie, une pure fausseté. (18)»

     

La chapelle de la Pucelle : - Mais la légende tient en réserve un dernier argument, un argument que la confiance de ses fidèles estime irrésistible: "Voici que, par une véritable permission de la Providence, s'écrie le chroniqueur du Monument national, voici que le R. P. Ayroles, dont on connait les savants travaux au sujet de Jeanne d'Arc, signale une pièce très curieuse des Archives de Nancy, qui dissipe véritablement tous les doutes.
  Or, la divergence est flagrante entre la conviction de l'abbé Mourot et le texte invoqué ; nous le copions:
"Par acte du 21 octobre 1623, le chapitre de Brixey donne quittance aux exécuteurs testamentaires d'Etienne Hordal, grand doyen de la cathédrale de Toul, de la somme de cent vingt livres pour la fondation de trois messes qui doivent être célébrées en la fête de l'Annonciation, Assomption, Nativité, en la chapelle qu'il a fait bâtir sous l'invocation de Notre-Dame au finage de Domrémy-la-Pucelle, appelée vulgairement la chapelle de la Pucelle de Domrémy. (19)"
  Dans la Vraie Jeanne d'Arc, en donnant une analyse plus complète, le P. Ayroles, qui connait la valeur des mots, prend le soin minutieux de souligner l'expression qui constate qu'Etienne Hordal a fait bâtir la chapelle de la Pucelle ; car il s'agit d'une œuvre nouvelle, et non d'une simple restauration ou d'un relèvement de ruines. Et le consciencieux jésuite conclut forcément : "Ce n'est que deux siècles après Jeanne qu'une chapelle a été bâtie au Bois Chenu (20)".
  A cette époque la famille d'Arc était dispersée. Le curé Claude du Lys, dont nous avons cité le testament, avait le dernier habité la maison dite de la Pucelle, passée ensuite à des héritiers collatéraux. Ceux-ci l'avaient vendue en 1536 à Louise de Stainville, comtesse de Salm, dont la générosité sauva peut-être d'une ruine fatale ce précieux souvenir. Plusieurs Hordal occupèrent le premier rang parmi les chanoines de Toul ; ils ne pouvaient rencontrer aucune opposition ni soulever aucun inconvénient en choisissant pour leur fondation du Bois Chenu un vocable familial à peu près identique à celui qui désignait auparavant une chapelle de l'église du village. Leur oratoire était aussi plus important. Le déblaiement de  ses ruines découvrit la cellule du gardien ou de l'ermite ; un passage un peu hasardeux de la Meuse conserve encore le nom de Gué de l'Ermite. Cependant M.de Haldat constatait en 1834 que la dénomination spéciale de cet oratoire était absolument oubliée des plus anciens habitants de Domrémy.

    

La basilique : - Un zèle afectueux pour la mémoire de la Pucelle avait donc inspiré aux Hordal la délicate pensée de lui élever un monument de réparation ; ils avaient voulu l'honorer en ce lieu si calomnié, qui avait fourni aux mauvais juges un prétexte pour l'attacher au bûcher. Comment ne serions-nous pas heureux, nous aussi, de voir édifié là une basilique nationale. La France y réalise l'œuvre rêvée par la famille d'Arc ; elle y glorifie la martyre ; elle y accomplit son vœu de prières expiatoires pour les soldats morts au service du pays. A Domrémy, la maison paternelle et l'église gardent les purs souvenirs de l'enfance de l'humble paysanne ; ici, nous nous souvenons surtout de la guerrière et de la victime.
  Du seuil de la basilique nos yeux ne se reposent-ils pas sur les chemins qu'elle a parcourus, sur la prairie où son agile râteau secouait les foins ; sur les champs où "elle remuait la terre avec son père", selon l'expression d'un témoin ; sur l'emplacement du château de l'Isle converti en maison rurale où Jacques d'Arc, devenu fermier des seigneurs (21), tenait ses bêtes, et ses récoltes et ses instruments de labour ? Sa fille devait nécessairement s'y rendre souvent pour les besognes habituelles aux de sa condition ; car, disaient ses amis, "Jeannette était bonne travailleuse".
  De la maison de son père, si l'on va à la rue de l'Isle, jusqu'aux dernières maisons, au bord de la Meuse ; si l'on s'arrête devant une croix qui marque aujourd'hui la tête de l'ancien pont de bois (peut-être un pont-levis) jeté jadis sur la rivière en avant de la maison forte, on aura sûrement posé les pieds sur le passage habituel de Jeanne.



  De la basilique ou du Bois Chenu, nos regards suivent aussi le sentier qu'elle montait, le cœur ému de courageuses pensées, pour se rendre le samedi à sa chère chapelle de Bermont ; et voilà enfin la direction de Vaucouleurs, la voie douloureuse du sacrifice et de la gloire.

  Où trouver un horizon plus émouvant dans notre belle France ?



Source : "La légende du Bois-Chenu à Domrémy-la-Pucelle" - E. Stofflet - paru dans le "Bulletin mensuel de la société d'archéologie lorraine" en 1910.

Notes :
1 E. STOFFLET, Le Bois Chenu, le nom et les traditions, dans la Revue Jeanne d'Arc; Paris, 1906. Cf. Dénombrements des biens de Bourlemont on 1334, 1398, 1504 et autres; Siméon Luce, Jeanne d'Arc à Domremy; Dr GuilLaume, Les Problèmes de l'histoire de Jeanne d'Arc.

2 BUCHON, choix de chroniques, Journal d'un Bourgeois de Paris, année 1431

3 Au procès de réhabilitation de Jeanne d'Arc, un témoin, Jean Moen, charron de Domremy, précise que "l'Arbre des Dames est sous le bois, près du grand chemin par où l'on va à Neufchâteau"- Cette route n'existe plus qu'à la sortie du village par la rue du Moulin ; le chemin qui monte maintenant à la Basilique fut établi pour l'aisance de la construction.

4 A une époque lointaine, qui remonte peut-être au temps de la Pucelle, les sources des Groseillers ont pu être utilisées pour un foulon, établi entre elles et le village, un peu au-dessus de la Meuse. Nous remarquons une mention de ce "battant" dans un dénombrement de 1504 ; puis en 1571 un pré communément appelé le "Viel Foulon". La foulerie de draps ou moulin à foulon avait une roue dentée qui faisait mouvoir des maillets de bois : en tombant successivement sur les draps étendus au-dessous, ils les rendaient plus souples et plus unis. - La principale des sources alimente le village.

5 DIGOT, Hist. de Lorraine, t. III, p. 182, rapporte que l'on croyait que cette lecture éloignait les fées et préservait des maléfices. Cf. Léon Germain, Le glaive de justice du Musée lorrain et l'évangile selon saint Jean, dans le J.S.A. L., 1895, p. 87. - Edmond Le Blant. Le premier chapitre de saint Jean et la croyance à ses vertus secrètes; ext. de la Revue archéologique, 1894 ; gr. in-8, huit pages.

6 L'arbre des Fées appartenait peut-être à la variété des hêtres tortillards très rares en cette région et dont les rameaux pendants prennent une forme curieuse, tourmentée et bizarre. Il en existe en pleine forêt non loin du chateau de Bourlémont.

7 QUICHERAT, Procès de Jeanne d'Arc, t.I. p.66, 68. - P. AYROLES, la Vraie Jeanne d'Arc, t. II, p. 121.

8 DE HALDAT, Examen critique de l'hist. de Jeanne d'Arc, p. 203 et 217. - Dans une note publiée en 1834 dans les Mémoires de l'Académie de Nancy, M. de Haldat explique par « l'existence de deux oratoires dans le voisinage de la patrie de Jeanne d'Arc l'incertitude des auteurs » et la sienne, sur celui qui fut « l'objet particulier de ses affections pieuses et de ses fréquentes visites » Mais en essayant de rectifier son erreur, il en commet une nouvelle; il nous dit que « les jeunes gens de Domremy allaient à Bermont faire leurs fontaines ». Non ! ce sont ceux de Greux qui se rendaient à la fontaine St-Thiébaut, qui coule dans un frais vallon, en dessous de Bermont. — QUICHERAT, t. II, p. 416. — Celle chapelle de Bermont est à une petite lieue au nord de Domremy, au delà du village de Greux, direction de Vaucou-leurs; tandis que la Fontaine des Fées coule vers dix-huit cents mètres au sud de Domremy, direction de Neufchateau.
On y voit encore, une cloche curieuse et des statuettes de bois très anciennes, en particulier celle de la Vierge qui reçut si souvent les visites de Jeanne d'Arc. Cette Vierge couronnée de Bermont, ou Belmont selon la vieille écriture, élève un sceptre de la main droite, et de l'autre porte l'enfant Jésus, qui tient un oiseau. Cet oiseau, ou cette colombe, touchait autrefois du bec le sein de la Mère de Dieu, comme on s'en rend aisément compte en examinant de près la statue et comme en témoignent les anciennes gravures; mais ce symbole étant détaché, on l'a maladroitement recollé à l'envers. Aussi, les images multipliées depuis une quinzaine d'années par l'illustration des livres ou par la photographie ne sont plus tout a fait exactes.

9 WALLON, Jeanne d'Arc, édit. illustrée, p. 32 - Anatole France, Vie de Jeanne d'Arc, t. 1, p. 17 et 49, raconte que Jeanne rencontrait les "Dames du Ciel" près de la fontaine, qu'au pied de l'arbre elle dressait des guirlandes pour l'image de Notre-Dame de Domrémy, dont la chapelle s'élevait sur un coteau voisin. L'abbé DUNAND, Jeanne d'Arc, édit. populaire, p.25, écrit aussi : "Ce qui lui plaisait davantage, c'était, pendant que ses compagnes prenaient leurs ébats, d'aller à l'ermitage de Notre-Dame de Domrémy, au-dessous du Bois Chenu, à cent mètres environ ; et, quoique cet oratoire fut alors en ruines, d'y offrir à la Vierge bénie des fleurs et des prières." Or, un témoin raconte que, "dans les pâturages et les pacages", Jeanne, jouant avec d'autres enfants", se retirait à l'écart, et, à ce qu'il lui semblait, parlait à Dieu". Ce détail, donné sous une forme réservée, ne concerne pas le Bois Chenu. Le même témoin constate que, sous l'arbre des Fées, "Jeanne faisait comme les autres jeunes filles". P. AYROLES, t. II, p. 206 et 520 - QUICHERAT, t. II, p. 420.

10 DE HALDAT, p. 283.

11 MM. DE BOUTEILLER ET DE BRAUX, La famille de Jeanne d'Arc, p.157, 189, constatent que "Claude du Lys, curé de Domrémy, ensuite retiré a Neufchâteau, fut enterré dans l'église paroissiale de Domrémy, en la chapelle Notre-Dame de la Pucelle.

12 L'abbé MOURIOT a surtout accrédité cette légende dans un livre intitulé : Domrémy et le monument national de Jeanne d'Arc ; nous le citerons donc de préférence à d'autres auteurs ; cf. p.86, 137 et 97. Le laborieux curé de Laveline (Vosges) a consacré à la gloire de l'héroine plusieurs œuvres intéressantes.

13 QUICHERAT, t. I, p.66 - P. AYROLES, t. II, p.121.

14 Malgré la divergence de leurs opinions, Quicherat et le R.P Ayroles sont unis dans la même sévérité du jugement pour l'œuvre du moine italien. QUICHERAT, t. IV, p.521 - P. AYROLES, t. IV, p.263.

15 QUICHERAT, t. I, p.52 et suiv. ; trois interrogatoires - P. AYROLES, t. II, p.135.

16 QUICHERAT, t. I, p. 87, 186, 296. - P. AYROLES, t. II, p. 122, 123,194.
La concordance des textes est évidente. Nous lisons au procès-verbal du procès : Sed bene credit quod ibi semet audivit sanctas Katharinam et Margaritam. - Le manuscrit d'Urfé, considéré comme la minute du procès, dit : « Quant aux conseillers de la fontaine, ne sçait que c'est, mais bien croit que une fois y ot saintes Katherine et Marguerite ». - BUCHON, dans sa collection de chroniques nationales, t. IX, donne un autre résumé très ancien des interrogatoires, où Jeanne dit de même qu'elle ne connaît pas les conseillers de la fontaine, « mais bien sçait et croit que une fois y ouyt sainte Catherine et sainte Marguerite ».

17 P. AYROLES, t.II, p.189.

18 LANERY D'ARC, Mémoires en faveur de Jeanne d'Arc, p.340, 431, 432.

19 Abbé MOUROT, p. 139.

20 Le R.P AYROLES : Avant de mettre ce document sous nos yeux, le Père Jésuite donne cette sévère leçon : "Cerlains catholiques, tout en rejetant d'impures données, retiennent leurs lecteurs plus qu'il ne convient en un lieu où ne fut jamais le cœur de Jeanne".

21 Un bail, passé pour neuf ans, à dater de la Saint-Jean 1419, accordait à Jacques d'Arc et à son associé tout le fermage des propriétés seigneuriales tant de Greux qu'à Domrémy.



Le dauphin raillé des Anglais
La bataille des harengs
Pothon négocie avec le Duc de Bourgogne pour sauver Orléans
Jeanne arrive à Chinon
Jeanne présentée au roi
Jeanne chasse les prostituées de l'armée
La libération d'Orléans
La prise de Jargeau
La bataille de Patay
La reddition de Troyes
La reddition de Châlons
Le couronnement de Charles VII à Reims
Le siège de Paris
La prise de Jeanne à Compiègne
Jeanne sur le bûcher de Rouen
maj : 25/04/2009
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Jeanne d'Arc, histoire et dictionnaire