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LIVRE PREMIER -
L'état des deux partis - Orléans. Le siège jusqu'à l'arrivée de la Pucelle
I - La France et le parti national à l'arrivée de la Pucelle -
p. 3 à 14 |
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I. — Les limites de la France au commencement du xv° siècle. — Le duché de Lorraine, le Dauphiné, la Provence reconnaissant la suzeraineté de l'Empire ;
liens des deux dernières provinces avec la France. — Démembrement projeté. —
Les pays soumis à la domination de l'Angleterre. — Cette domination était loin
d'être également acceptée par tous les pays nominalement soumis.
II. — Le roi de Bourges presque universellement abandonné. — Les familles princières
: Orléans, Anjou, Alençon, Charles de Bourbon comte de Clermont, Jacques
de Bourbon la Marche. Son gendre un saint, le sire de Pardiac, avait cependant
pris les armes contre le roi. — Le bâtard d'Orléans. — Louis de Vendôme. — Raoul
de Gaucourt, Regnault de Chartres, Machet, La Trémoille, Robert le Maçon. — Le
Connétable. — Jean IV, comte d'Armagnac. — Le comte de Foix. — Gilles de Rais. — Le maréchal de Boussac. —Louis de Culan. — Le sire de Graville. — Les Gascons :
le sire de Coarraze, La Hire, Xaintrailles, Jean d'Aulon, le sire d'Albret. — Les Bretons :
Alain Giron, de Laval. — Chabannes, etc.
III. — Les milices royales. — Les forces de Charles VII se composaient principalement
de mercenaires étrangers : Espagnols, Lombards et surtout Écossais. — Impopularité
des Écossais. — Services qu'ils ont rendus à la France. — Les milices communales.
— Un des grands appuis de la Pucelle. — Le Connétable.

Un écrivain du XV ° siècle, Gilles le Bouvier, plus connu sous le nom de
le Hérault Berry, traçait ainsi les limites du royaume de France qu'il
disait le plus beau, le plus plaisant, le plus gracieux, le mieux proporportionné
de tous les royaumes : Il a XXII journées de long de l'Écluse en Flandre à Saint-Jean-Pied-de-Port à l'entrée du royaume de Navarre ;
XVI de large depuis Saint-Mathieu-de-Fine-Poterne en Bretagne jusqu'à
Lyon sur le Rhône. De l'Écluse en Flandre jusqu'au royaume de Navarre
il est fermé par la mer ; et de là par les monts Pyrénéens jusqu'à Narbonne ;
et de Narbonne jusqu'à Aigues-Mortes par la mer du Midi qu'on appelle
Méditerranée ; et d'Aigues-Mortes jusqu'à Lyon par le Rhône là où tombe
la Saône; et dudit Lyon jusqu'à Luxeuil par la Saône; et près de là
commence le fleuve de Meuse, dont le même royaume est fermé contre
les Allemagnes, jusqu'à la comté de Hainaut et au pays de Liège, et à
une journée de là il est fermé par l'Escaut qui part d'auprès Bouchain en
Cambraisis jusqu'à la mer de Flandres, où tombe ledit fleuve (1).
Le royaume, comme on le voit, avait notablement perdu à l'est des
limites qu'il avait dix siècles avant, à la mort du premier roi chrétien. La
partie de la Lorraine qui est sur la rive droite de la Meuse, le Dauphiné et
la Provence, relevaient, au moins nominalement, de la suzeraineté de
l'Empire. Cependant les deux derniers pays se rattachaient à la France par
des liens fort étroits qui devaient préparer leur incorporation. La Provence était possédée par la maison d'Anjou, tige royale la plus rapprochée du
trône après la maison d'Orléans. Le Dauphiné y tenait de plus près
encore, depuis qu'il était devenu l'apanage de l'héritier présomptif
de la couronne. En fait il semblait la possession la moins précaire de
Charles VII, que le parti ennemi aimait à appeler le Dauphin Viennois.
La générosité avec laquelle la noblesse dauphinoise versait son sang pour
la cause française montrait que le pays était français par l'âme, avant
de l'être diplomatiquement, dirions-nous aujourd'hui. Cependant deux
puissants voisins escomptaient les malheurs du roi de Bourges dans
l'espérance de se partager cette province ; c'étaient le prince d'Orange et
le duc de Savoie ; les victoires de la Pucelle ne les avaient pas fait renoncer à leur dessein, puisqu'ils envahissaient le Dauphiné au moment où
elle était prise à Compiègne. La défaite qu'ils subirent à Anthon le
11 juin 1430 leur apprit à en respecter les limites. Ce n'était là qu'un des
nombreux démembrements qu'avait fait méditer la conquête anglaise,
en un temps où, d'après Jacques Gelu, chacun se croyait en droit de
pouvoir prendre, de ce qui fut la France, la partie qu'il pouvait conquérir
et garder. Le malheureux pays, dit Alain Chartier, ressemblait à la mer
où chacun est maître de ce qu'il peut capturer. En fait, voici d'après un travail qui épuise le sujet, quels étaient, à l'arrivée de Jeanne, les pays soumis à la domination anglaise :
« Toute la partie du royaume de France située à droite de la Loire,
depuis la limite commune du Beaujolais et du Maçonnais jusqu'à l'embouchure
du fleuve, reconnaissait, à quelques exceptions près, l'autorité
de Henri VI. Les États de ce prince s'étendaient même avec le duché de
Bretagne au delà de la Loire jusqu'à la limite septentrionale du Poitou.
Le roi légitime n'avait guère conservé au nord du fleuve que la partie
septentrionale de l'Anjou, de la Touraine, du Blésois, une partie du
Dunois, la ville d'Orléans alors assiégée et prête à succomber, le comté
de Gien, et le pays de Puysaie. Il était encore obéi sur quelques points
isolés, le Mont-Saint-Michel, Tournay, la châtellenie de Vaucouleurs, et
peut-être La Ferté-Bernard. La suzeraineté de Henri VI s'étendait donc
sur les Flandres française et belge, l'Artois, la Picardie, la Normandie
la Bretagne, le Maine, l'Orléanais (en majeure partie), l'Ile-de-France, la
Champagne, le Barrois, la Bourgogne et le Nivernais. Il possédait de plus,
dans le Midi, le Bordelais, le Bazadais pour la plus grande partie, les
Landes, le Labourd et la Soule en qualité de descendant de Henri Plantagenet
et d'Éléonore de Guyenne, l'épouse répudiée de Louis VII (2). »
La domination anglaise était loin d'être également affermie dans toutes
ces contrées. Elle était pleinement acceptée à Bordeaux, à Bayonne, pays soumis à l'Angleterre depuis trois siècles. Le commerce se trouvait bien de cette vassalité, encore que la guerre fût en permanence sur les frontières, le Périgord, l'Agenais, le Quercy, contrées qui ne voulaient pas devenir anglaises. Les provinces que le traité de Troyes avait fait passer sous le gouvernement immédiat de l'Angleterre, telles que la Normandie, la Picardie, l'Ile-de-France, la Champagne, offraient à l'étranger un point d'appui moins chancelant que celles qui n'en relevaient que par l'intermédiaire
de puissants feudataires. Telle la Bretagne. Le duc avait juré, renié, juré encore le fatal traité : ses sujets n'étaient nullement sympathiques à l'étranger. Le duc de Bourgogne, cause de tout le mal, ne
persistait pas dans l'alliance anglaise par le seul désir de venger la mort
de son père ; il se faisait payer sa fidélité par le comté d'Auxerre d'abord,
et, ensuite, après les premières victoires de Jeanne, par la promesse
de la Champagne qui reliait ses provinces d'Artois et des Flandres aux
provinces des deux Bourgognes. Ne méditait-il pas pour lui ou pour sa
postérité la formation d'un royaume indépendant ? Il avait la puissance de
l'un des premiers rois de l'Europe, et il traitait avec l'Angleterre en allié plutôt
qu'en vassal. Quant au jeune duc de Bar, René, s'il se préparait en
ce moment à faire hommage à l'Anglais, c'était certainement à contrecœur
qu'il se séparait d'un beau-frère avec lequel il avait été élevé, et qu'il abandonnait le parti Armagnac, dont son père et sa famille avaient été
un des soutiens. Jusqu'à quel point sa mère Yolande fut-elle consultée ?
Dans l'état désespéré de son gendre, n'aurait-elle pas approuvé que son
fils prît ses sûretés ? c'est ce qu'il est permis de se demander.
Quoique dans le volume précédent, il ait été montré par le détail avec combien de raison Jacques Gelu avançait que personne n'obéissait plus au roi de Bourges, il peut être utile d'insister, et surtout de faire connaître les principaux personnages qui interviendront dans les Chroniques.
*
* *
II
Nous entendrons Monstrelet, parlant du roi de Bourges, nous dire qu'après la journée des Harengs, la plupart de ses princes et autres des plus nobles seigneurs l'avaient à peu près laissé, et comme abandonné, voyant que de toutes parts ses besognes venaient au contraire. Chastellain, qu'on serait tenté d'appeler le Saint-Simon de l'époque, tant son burin a de profondeur et de relief, écrit, dans le portrait très favorable qu'il a laissé de Charles VII : « Or il est vrai que ce roi Charles en ses jeunes années se trouva très importuné et très oppressé de ses ennemis, tellement que les dernières bornes de son royaume lui étaient ôtées, entre lesquelles (bornes)
la fortune lui était encore très rude, et lui tenait l'esprit très aigre par
diverses tribulations et adversités toujours nouvelles, tant du côté de ses
ennemis, Bourguignons et Anglais, comme de ses principaux gens
eux-mêmes, routiers, Écossais, Espagnols, Lombards, qui dominaient
sur lui par hautesse. » Le chroniqueur ajoute, ce qui a été établi
ailleurs : « En quoi dévot à Dieu alors il se montra, très patient,
mais corrigé peut être de la volonté de Dieu de quelques-uns de ses
délits (3) ».
Sans parler du duc de Bourgogne, le grand coupable, les autres princes du sang étaient presque tous ou un obstacle, ou impuissants. Louis III d'Anjou, le frère aîné de René, duc de Bar, était occupé à faire valoir ses prétentions sur le royaume de Naples. Charles d'Orléans, pour lequel le parti s'était formé, fait prisonnier à Azincourt, après qu'il avait dépensé les immenses revenus de sa famille, qui, dit Chastellain, s'élevaient bien à dix-huit cent mille écus, était disposé à accepter le traité de Troyes pour voir finir une captivité de près de quinze ans déjà. Celle de son frère, Jean, comte d'Angoulême, avait commencé trois ans plus tôt, ayant été donné par ce même Charles, comme gage du complet payement de la somme promise pour faire retirer les Anglais qu'il avait eu le tort
d'appeler.
Le duc d'Alençon n'épargnait rien pour parfaire la rançon qu'il avait promise à la suite de sa prise à Verneuil.
Le duc de Bourbon, prisonnier lui aussi depuis Azincourt, non seulement signait le traité de Troyes pour voir tomber ses fers ; il acceptait des conditions si dures que son fils et ses sujets se déclaraient impuissants à les remplir.
Ce fils, Charles, comte de Clermont, était, dit Chastellain, le plus agile corps de France, un Absalon, un autre Paris, très facondeux; il n'en était
point pour cela plus utile à la couronne (4). Pour renverser La Trémoille il
avait pris les armes en 1428, et, par sa vaine susceptibilité, fait perdre
la journée des Harengs. Beau-frère du duc de Bourgogne, il était mêlé à d'interminables négociations, qui n'avançaient rien.
Jacques, comte de la Marche, d'une branche cadette de Bourbon, avait
commencé par être Bourguignon ; il avait épousé en secondes noces
Jeanne II, reine de Naples ; s'était échappé de la prison où sa femme l'avait
enfermé ; il était en disgrâce auprès de La Trémoille contre lequel son gendre,
le comte de Pardiac, avait pris les armes avec Charles de Bourbon, et le
Connétable. C'était pourtant un saint que ce comte de Pardiac, dont
Chastellain trace le portrait suivant, qu'on est heureux de pouvoir
opposer aux laideurs dont est remplie cette abominable époque : « Il
allait à l'église plus modeste qu'une épousée; sur la terre nue se mettait à genoux devant le crucifix, les yeux en terre, les mains au ciel... En sa
famille il n'y avait nul homme dissolu, nul jureur, nul vivant de rapine...
nul de vicieuse et déshonnête conversation... Quotidiennement, à l'heure
du repas, il s'asseyait parmi eux, faisait lire la Bible, livres de doctrine
et de moralité, livres de fruit et de perfection, et s'y faisait plus en sa
maison qu'en un réfectoire de Chartreux... Nulle défaillance de justice,
mais toute contendance à vertu, et à l'amour de Dieu, par despection, ce
me semblait, de la gloire et vanité du monde (5). » Il fallait bien que le
devoir fût difficile à voir, non moins qu'à accomplir, pour qu'en juillet
1428, ce digne personnage, dans le but de renverser La Trémoille, ait
cru pouvoir marcher, à la suite de Richemont, contre le roi lui-même.
Ajoutons encore qu'il a été question d'instruire la cause de canonisation
de ce Jean d'Orléans, comte d'Angoulême, dont la captivité vient d'être
mentionnée. C'est l'aïeul de François Ier.
Louis de Bourbon, comte de Vendôme, frère de Jacques de la Marche,
devait combattre auprès de la Pucelle.
De tous les princes du sang, celui qui devait rendre le plus de services à la couronne était alors connu sous le nom de Jean, bâtard d'Orléans, en attendant de l'être sous celui de comte de Dunois. Qu'on ne s'étonne pas de cette appellation aujourd'hui un peu crue. La pruderie n'est pas la
caractéristique de la langue du xve siècle. C'est le nom que prend le
prince dans ses actes officiels, qui commencent ainsi Jean, bâtard d'Orléans.
Le mot s'applique à bien d'autres dans un siècle qui fut le tombeau
des mœurs chrétiennes ; les bâtards des grandes familles foisonnent
dans les Chroniques du temps. L'honneur des mœurs chrétiennes s'était
réfugié dans les classes populaires, comme il l'était plus tard, avant la
Révolution. Le bâtard d'Orléans, alors âgé de vingt-sept ans, s'était révélé
en 1427 à la rescousse de Montargis, en forçant les Anglais à lever le siège
de cette importante place. Il avait à Orléans le titre de lieutenant
général du roi pour le fait de la guerre ; et il prenait soin des intérêts
de ses frères Charles et Jean, prisonniers de l'Anglais.
Après Dunois, le représentant royal à Orléans était, en qualité de bailli, Raoul de Gaucourt, qui avait en outre le titre de grand maître de la maison du roi. Issu de l'une des plus nobles familles de Picardie, dès
l'âge de treize ans il portait les armes, à la suite de Charles VI, en 1388.
Jusqu'à sa mort, en 1461, il prend part à tous les grands événements du
pays. Il était à Nicopolis. Le désastre d'Azincourt entraîne pour lui une
captivité de dix ans, à la suite de laquelle il ne recouvre la liberté qu'au
prix d'une grosse rançon. Il est présent aux grands faits de la délivrance
d'Orléans ; il sauve le Dauphiné, dont il est gouverneur, à la bataille
d'Anthon en 1430 ; est fait une seconde fois prisonnier des Anglais en
1441, donne ses fils en otage de la rançon à payer, et il entre à Rouen
avec Charles VII en 1449 (6).
Le roi était entre les mains du sire de La Trémoille. Perceval de Cagny nous dira que « il avait seul et pour le tout le gouvernement du corps du roi, de toutes ses finances, et des forteresses de son royaume étant en son obéissance ». Il a été parlé ailleurs de cet odieux personnage (7), ainsi que du
chancelier, Regnault de Chartres (8), l'homme de la diplomatie, de Gérard
Machet, le confesseur du roi (9). Le connétable Richemont, a-t-il été exposé
aussi, pour renverser La Trémoille, avait pris les armes, lorsque la Pucelle avait fait les premières démarches auprès de Baudricourt (10). L'entreprise ayant avorté, les chroniqueurs nous diront à quel point il tomba dans la disgrâce du prince. Un des sympathiques personnages de l'entourage royal est Robert le Maçon, seigneur de Trèves-en-Anjou. Né dans une condition humble, ses connaissances juridiques l'avaient fait passer dans les rangs de la noblesse, que Charles VI lui conféra en 1410. En 1418 il sauva la liberté et peut être la vie au Dauphin; il en devint le chancelier, et quoique en ayant résilié les fonctions en 1422, il continua à faire partie du grand conseil jusqu'à sa mort en 1442 (11).
Si l'on pouvait attendre de quelqu'un une fidélité à toute épreuve, c'était de celui dont le parti national portait le nom, du fils et de l'héritier du connétable d'Armagnac. Voici quelques-uns des coups de pinceau du portrait que nous en trace Chastellain : « Régnant en son quartier de pays, prince puissant et redouté, fort et roi à l'encontre de tous ses cousins, n'écoutant personne, ni sujet ni obéissant au roi qu'à sa volonté, il possédait villes et châteaux imprenables, et avait dessous lui meubles à l'infini... Avec son orgueil, de sa propre autorité, sans conseil ni aveu du roi, il traita de sa fille avec le roi des Anglais, au grand préjudice des Français (12). »
Le comte de Foix, un Grailly, avait pour ancêtres ces partisans de
l'Anglais fameux sous le nom de « captal de Buch ». Un de ses frères s'était
fait tuer à Montereau en défendant Jean sans Peur. Créé gouverneur du
Languedoc par Charles VI et par Henri de Lancastre, non seulement il
fut maintenu après leur mort ; mais le gouvernement anglais l'avait
chargé de faire prêter aux habitants de Languedoc et de Bigorre le serment
le plus explicite au traité de Troyes (13). En 1425 il se rallia avec
Richemont au parti national, fut maintenu dans son gouvernement et
s'y comporta tellement en souverain qu'il dut en demander pardon et
en obtenir grâce du roi en 1436.
Un des premiers compagnons de guerre de la Pucelle, qui combattit à ses côtés jusqu'au siège de Paris, fut Gilles de Rais, maréchal de France. Il avait vingt-cinq ans. On se demande avec terreur s'il était alors le monstre, un des plus singuliers de l'histoire qui en compte de si variés, le monstre qui fut brûlé à Nantes en 1440, à l'âge de trente-six ans. Son récent historien, M. l'abbé Bossard, déclare ne pouvoir pas résoudre la question. Possesseur d'une immense fortune, abandonné à lui-même dès son enfance, fou de tout ce qui pouvait attirer sur lui le regard, guerre, magnificences en tout genre, même dans les cérémonies religieuses, la curiosité, le désir de maintenir ou de relever une fortune jetée à tous les vents, le rendirent l'adorateur du diable, et lui firent commettre assez
de crimes pour mériter la mort à dix mille coupables, disait-il lui-même.
Il offrait à sa divinité des sacrifices d'enfants ; il lui avait tout donné, sauf
sa vie et le salut de son âme. Le fait est qu'il mourut en bon larron,
repentant, et en faisant des aveux dont l'histoire frissonne.
Gilles de Rais fut fait maréchal au sacre de Reims. Jean de La Brosse,
seigneur de Sainte-Sévère et de Boussac, était alors depuis d'assez longues années en possession de ce titre : c'est un des plus vaillants défenseurs d'Orléans durant tout le siège. Il se trouva à la délivrance de la cité, à la victoire de Patay, à la campagne d'avant et d'après le sacre, au siège de La Charité, à la délivrance de Compiègne. Ce vaillant serviteur de la France mourut insolvable en 1433 (14).
Louis de Culan, comme le maréchal de Boussac, était du Berry. Amiral de France depuis 1422, il a suivi presque constamment l'héroïne, et est mort en 1444 (15).
Jean Malet, sire de Graville, seigneur normand, avait vu ses terres confisquées par les Anglais. Il était grand maître des arbalétriers depuis 1425. C'était aussi un grand seigneur normand que le comte d'Harcourt et d'Aumale, un des conseillers influents de Charles VII (16).
Les Gascons abondaient dans les armées qui marchèrent à la suite de
la Pucelle : c'était le sire Raymond-Armand de Coarraze, d'une grande
famille du Béarn, seigneur de Coarraze et d'Aspet, alliée aux comtes de
Foix ; il passa sa vie à combattre l'Anglais ; c'était l'honnête d'Aulon, le
maître de l'hôtel de Jeanne; c'étaient Poton de Xaintrailles, seigneur de
la petite localité de même nom ; Étienne de Vignolles, si fameux sous le
nom de La Hire, avec son frère Amade; il devait mourir à Montauban en
1444; c'était le chevalier Thermes, de la famille d'Armagnac, qui devait
déposer à la réhabilitation; c'étaient Bouzon de Fages, le sire d'Albret.
Le sire d'Albret appelé dans les documents de l'époque de Lebret, était
fils du connétable Charles Ier d'Albret, tué à Azincourt. Sa mère, Marie
de Sully, avait été mariée en premières noces à Guy VI de La Trémoille,
et de ce premier mariage avait eu, entre autres enfants, Georges de La
Trémoille. Le sire d'Albret, qui commanda l'expédition de La Charité, et le
tout-puissant favori de Charles VII, ou plus exactement le roi de fait
de l'époque, étaient donc frères utérins (17).
Le Bourbonnais était représenté par Jacques de Chabannes, seigneur
de La Palisse, qui ne devait cesser de combattre qu'à l'expulsion des Anglais. Il devait mourir des blessures reçues à la victoire de Castillon,
qui leur porta le dernier coup en 1453 (18).
La Bretagne envoya Alain Giron avec ses cent lances, Rais, les jeunes seigneurs de Laval, Guy et André, etc., et elle eût fourni un appoint bien plus considérable encore, si l'on avait accepté les services du Connétable, qui venait si bien accompagné.
*
* *
III
Parmi les réformes que Jeanne devait opérer, et que Gerson groupe
sous quatre chefs, le chancelier indique celle des milices du roi et des
milices du royaume. Les milices du roi, c'étaient, ce semble, les milices
nobles et les milices mercenaires; et les milices du royaume, étaient les
milices bourgeoises ou municipales, celles que les chroniqueurs appellent
le commun.
Le service militaire était dans l'ordre civil le premier devoir de la
noblesse, créée pour faire régner la justice et l'ordre dans ses fiefs, et
pour défendre le roi, le pays, toutes les causes nationales. Elle devait
accourir sur le mandement du roi, chaque feudataire menant à sa suite
ses vassaux et arrière-vassaux. Sous les Mérovingiens et les Carlovingiens,
les nobles seuls ont fait la guerre; mais soit que la noblesse ne répondît
pas assez unanimement à l'appel royal, soit qu'elle ne fût pas assez
nombreuse pour résister dans certains périls extrêmes, les rois de la
troisième race prennent à leur services des bandes mercenaires. Réunis
sous la conduite d'un chef plus hardi, les mercenaires faisaient de la
guerre un moyen d'existence libre et sans frein. S'ils pouvaient être
utiles pour la bataille, ils étaient, en dehors, les fléaux du pays. Ils
ont laissé, sous le nom de ribauds, de brabançons, de routiers, de
compagnons, de grandes compagnies, le renom d'hommes sans
aveu, ne redoutant pas les périls, il est vrai, mais prêts à tous les
excès. Le nom de brigands leur fut donné dans les premières années du XVe siècle; il est resté dans la langue, et tout le monde en connaît la sinistre signification ; la férocité d'une brute servie par le corps et l'intelligence
d'un homme. Ce ne furent pas les rois seulement qui soudoyèrent
de ces bandes ; les seigneurs se donnèrent aussi ce luxe dans leurs guerres privées.
Les chefs de ces bandes d'aventuriers étaient ordinairement des nobles en quête de la fortune qui leur manquait ; il semble bien que La Hire et d'autres Gascons devenus depuis si populaires ont débuté par là.
Abandonné par la noblesse, le gros des forces de Charles VII à l'arrivée
de la Pucelle se composait de ces bandes. Bien plus, s'il y avait des
Français dans leurs rangs, les étrangers en formaient l'appoint le plus
considérable. C'étaient des Espagnols, Aragonnais, Castillans, tels que
Rodrigue de Villandrado, don Cernay, de Partada. C'étaient des Lombards.
Dès 1423, Charles VII avait recruté en Lombardie six cents hommes d'armes,
mille hommes de pied. Théaulde Valpergue, Borne Caqueran, sont des
Lombards. Leur avidité avait amené la défaite de Verneuil. Vainqueurs
de leur côté, ils s'étaient jetés sur les bagages des Anglais, sans se
demander si la victoire était gagnée à l'aile opposée.
L'Ecosse fut la principale contrée où le roi de Bourges recrutait pareils
auxiliaires. Il y faisait des levées qui atteignaient quelquefois jusqu'au
chiffre de six mille hommes. Ils venaient en France commandés par
des membres de la famille royale, par le comte de Bucland, fils du régent
Albany, par le connétable d'Ecosse lui-même, le duc de Darnley. Ce
n'étaient pas seulement de grosses sommes que promettait le malheureux
roi, il aliénait en leur faveur jusqu'à des provinces telles que la Touraine.
Ils vinrent en si grand nombre que l'on disait la France partagée entre
les Anglais et les Écossais. Ils se rendirent profondément odieux par
leur orgueil, leurs déprédations et leur gloutonnerie. Leurs excès ne
doivent pas cependant faire oublier les services rendus, et le sang versé
pour notre cause. La victoire de Baugé, en 1421, leur fut principalement
due. Pour diminuer l'effet produit sur son parti par la défaite de Crevant,
Charles VII écrivait qu'il n'y avait péri qu'un petit nombre de nobles
Français, mais seulement des Écossais, des Lombards, et autres étrangers,
qui avaient coutume de vivre sur le pays. Dans un autre volume,
nous avons cité Bazin écrivant que l'on se consolait du désastre beaucoup
plus grand subi l'année suivante à Verneuil, parce que les Écossais y étaient tombés en très grand nombre. On les retrouve à Rouvray ; le
connétable d'Écosse et son fils y périssent, comme avait péri à Verneuil
le comte de Bucland, devenu connétable de France. Il y avait des Écossais
autour de Jeanne d'Arc; ils devaient jouer un rôle capital dans une
conspiration ourdie à Paris pour livrer la ville au roi, lorsque Jeanne
rentrait en scène à la fin de mars 1430. Un Écossais pénètre auprès d'elle
dans la prison d'Arras, et lui montre son portrait. Il n'est pas invraisemblable
que c'était lui qui l'avait fait.
Leurs excès ne furent pas toujours sans excuses. Ils n'étaient pas régulièrement
payés; ils l'étaient mal, ou pas du tout; encore devaient-ils vivre. Ils mouraient pour la France; pareil souvenir doit tempérer les sévérités de l'histoire. En récompense de leurs services, les rois firent des Écossais les premiers gardiens de leur personne. La première
compagnie de la garde royale conserva le nom de garde écossaise, alors
même qu'elle ne comptait plus un seul Écossais dans ses rangs ; ce qui
avait lieu depuis plusieurs années, lorsque le Père Daniel écrivait sa belle
Histoire de la milice française, en 1721 (19). C'est du moins ce qu'il
affirme.
Dans le volume précédent a été retracé le tableau de la misère des
peuples foulés par les envahisseurs et par les défenseurs. Quelque
sombres qu'en soient les couleurs, elles le sont moins que la réalité
attestée par mille documents. Les villes, pour se mettre à couvert des
ennemis et des protecteurs, formèrent des milices dans leur sein, ou plus
exactement se constituèrent en milices, mettant à la tête des divers
quartiers des dizainiers, des centeniers; elles s'exercèrent au maniement
des armes, formèrent des archers, des arbalétriers, des canonniers, en
même temps qu'elles se pourvurent des engins de guerre nécessaires.
Pour préparer des archers, Charles V avait défendu que le dimanche et
les fêtes l'on se livrât à d'autres jeux qu'au maniement de l'arc. On s'y
livra avec tant d'entrain que la noblesse craignit d'être supplantée, et l'on
restreignit le nombre de ceux qui devaient faire semblable apprentissage
(20).
La noblesse eut toujours du mépris pour ces milices, dont l'armement était nécessairement fort défectueux. Les chroniqueurs en parlent en des
termes qui, à la désinence près, sont ceux de Cambronne. Cependant,
quand on lit de près les Chroniques qui nous racontent les exploits de
l'héroïne, l'on voit que le commun, pour employer l'expression du temps,
a fourni à la Libératrice son meilleur appoint à Orléans et ailleurs. La
multitude l'a suivie avec enthousiasme, tandis qu'elle a trouvé en haut
des envieux qui l'ont traversée. Ce point n'ayant pas été assez mis en
lumière, les soulignements des passages où le fait est constaté sont
pour attirer l'attention sur une particularité qui n'est pas sans importance.
N'est-ce pas un trait de plus de ressemblance avec le divin Fiancé,
dont ses ennemis disaient : Il séduit les foules, tout le monde court
après lui ?
Les milices communales se rangeaient autour de la bannière de la
cité, du patron de la paroisse, de la compagnie à laquelle elles appartenaient; les milices seigneuriales autour de la bannière du suzerain, ou
du seigneur dont elles relevaient. Quand le roi était présent, c'était lui
qui, de l'avis de son conseil, prescrivait l'ordre de bataille et la marche de l'armée. En son absence, c'était le lieutenant général qu'il avait
nommé. Tel était Dunois à Orléans, le duc d'Alençon dans la campagne
de la Loire.
Le premier titre militaire était celui de connétable. Il a été déjà dit
qu'Arthur de Richemont, qui en était investi lors de la carrière de la
Libératrice, était tombé dans la plus entière disgrâce. Le seigneur de
Boussac et de Sainte-Sévère était, ce semble, le seul maréchal, à l'arrivée
de Jeanne, puisque de Rais n'obtint ce titre qu'au sacre de Reims.

Source : Edition de la Librairie catholique Gaume et Cie - 1897.
Nota : publication sans aucune garantie d'exactitude parfaite avec le texte original.
Notes :
1 Cité par M. Longnon, d'après le P. Labbe qui l'a édité dans son Abrégé royal (1651). Voir dans la Revue des questions historiques (octobre 1875) le magistral travail du moderne érudit, auquel il sera fait d'autres emprunts.
2 M. LONGNON, loc. cit. p. 500.
3 Chronique, liv. II, ch. XLII.
4 Chronique, liv. II, ch. XLII.
5 ld., ibid.
6 ANSELME, t. VIII, p. 366.
7 La Paysanne et l'Inspirée, p. 42, 43, 44, 45.
8 La Pucelle devant l'Église de son temps, p. 57.
9 Ibid.,p. 9-11.
10 La Paysanne et l'Inspirée, p. 43.
11 ANSELME, t. IV, p. 391.
12 CHASTELLAIN, loc. cit.
13 Voir dans RYMER, t. IV, part. IV, p. 87 et suiv. de nombreuses pièces établissant
combien le comte de Foix était dans les bonnes grâces de l'Anglais.
14 ANSELME, t. VII, p. 71 ; CHARPENTIER et CUISSART, Journal du siège, p. 11.
15 ANSELME, t. VII, p. 83.
16 ANSELME, t. VIII, p. 86.
17 ANSELME, t. VI, p. 205.
18 ANSELME, t. VIII, p. 365.
19 Père DANIEL, Histoire de la milice française, t. II, p. 116.
20 BOUTARIC, Bibliothèque de l'École des chartes, année 1861 (Organisation militaire de
la France).
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