 |
LIVRE PREMIER -
Les préliminaires du procès
I - Les principaux acteurs du drame - p. 3 à 14 |
 |

I. L'Université de Paris la grande instigatrice des poursuites et de la condamnation de
la Vénérable. — Raisons de son implacable haine. — La mission divine de Jeanne
condamnait son passé politique, et par contre-coup portait atteinte à l'hégémonie
qu'elle s'attribuait dans l'Église.
II. La cour anglaise en France. — Le grand conseil royal. — Cauchon membre des plus
influents. — Action du gouvernement anglais. — Bedford. — Comment il s'était
attaché le chapitre de Rouen. — Puissance de ce corps. — Nombreuses créatures dans
son sein. — Les abbayes bénédictines du diocèse, les prieurés.

Les principaux acteurs du drame de Rouen ont été déjà indiqués. Le second livre de La Pucelle devant l'Église de son temps a été consacré à les faire connaître. Il faut insister pour que l'on puisse mieux saisir le
mouvement de la poignante tragédie et l'héroïsme de la Martyre.
En signalant l'Université de Paris comme la première meurtrière, nous avons parlé comme tous ceux qui ont étudié de plus près le procès. Tel fut Richer dans les premières années du XVIIe siècle, en 1628. La Bibliothèque Nationale possède de lui, avec le manuscrit d'une histoire ébauchée de l'Université de Paris, une des meilleures histoires de Jeanne d'Arc. Elle est restée manuscrite, quoique composée d'après une étude approfondie du double procès. « L'Université, dit-il, a rué (jeté) la première pierre de scandale contre la Pucelle (1). » Le travail critique du double instrument fut repris à fond par de L'Averdy, qui en 1790 lui consacrait le troisième volume des notices sur les manuscrits de la Bibliothèque du Roi. L'Université
de Paris, d'après de L'Averdy, a presque donné naissance au procès
par ses clameurs et ses démarches (2). Quicherat, malgré toute la faveur dont
il entoure l'ancienne Université de Paris, ne peut s'empêcher d'écrire : « L'idée de faire succomber Jeanne devant l'Église se produisit spontanément,
non pas dans les conseils du gouvernement anglais, mais dans les conciliabules
de l'Université (3). M. Robillard de Beaurepaire, qui a fait de si minutieuses études dans les Archives de Rouen, notamment en ce qui concerne la
condamnation de la Libératrice, écrit de son côté : « Le premier coup
qui fut dirigé contre la Pucelle vint de l'Université de Paris, et par la
rapidité avec laquelle il fut porté, on peut juger que cette corporation puissante n'avait point eu besoin d'être excitée par les menaces des
Anglais, pas même par les exhortations de Cauchon (4). »
Ce qu'elle avait commencé, elle l'a poursuivi avec acharnement. Elle
est au commencement, au milieu, et à la fin du procès: elle couvre tout
de l'autorité de son nom, et tous ceux sur lesquels retombe le sang de
l'innocente victime peuvent, dans une certaine limite, s'être illusionnés eux-mêmes, en se disant qu'ils n'ont fait que se conformer à l'avis de celle qui se donnait pour le soleil de la chrétienté et du monde.
Pour se rendre bien compte de la haine acharnée de la corporation
contre la céleste envoyée, il faudrait faire son histoire depuis les premières
années du grand schisme jusqu'au pontificat de Nicolas V, montrer
le rôle qu'elle revendiquait et exerçait dans l'Église et dans l'État, et
faire connaître sa composition à partir de la sanglante révolution du
du 29 mai 1418.
C'est l'objet d'un volume supplémentaire : L'UNIVERSITÉ DE PARIS AU TEMPS DE JEANNE D'ARC ET LA CAUSE DE SA HAINE CONTRE LA VÉNÉRABLE. En
voici le résumé sommaire : « Jean-sans-Peur, dit encore Richer, connaissant le crédit auquel était en ce
temps l'Université de Paris, acheta l'affection et la faveur de ce corps lettré, et par ce moyen aussi celle de tout le peuple de Paris. Certes nos auteurs font foi
que, pour acquérir réputation et faveur parmi le peuple, il suffisait d'être porté
et assisté par l'Université (5). » Les auteurs du monumental Cartulaire de
l'Université, dont la publication jette un si grand jour sur l'histoire de
l' Alma Mater, disent justement que l'Université fut le grand moteur des événements politiques de ce temps (6). » Notre histoire n'en compte pas de
plus lamentables.
La révolution de 1418 fit tomber sous le poignard ou bannir de Paris tous les maîtres déclarés pour les Armagnacs; elle y ramena, avides de
vengeance, tous ceux que le parti contraire en avait fait sortir tant qu'il fut le maître, et le nombre en était grand. La nouvelle du meurtre de Jean-sans-Peur sur le pont de Montereau produisit dans Paris un tel accès de rage, que, d'après le Religieux de Saint-Denys, on aurait cru les Parisiens possédés par les furies. L'Université proclama que tout prudhomme devait s'employer à venger sa mort, et à résister de tout son pouvoir à la damnable entreprise des damnables meurtriers: à l'unanimité elle prenait la résolution de ne négliger à cette fin aucun moyen en son pouvoir (7).
Un de ces moyens fut de la faire jeter dans les bras de l'Anglais; l'Université
était représentée au traité de Troyes par sept de ses maîtres parmi lesquels Cauchon et Jean Beaupère. Dès lors son alliance avec l'Anglais devint très étroite: elle ne cesse de faire des vœux pour son
triomphe, se réjouit de toutes ses victoires, s'attriste de tout ce qui
pourrait compromettre sa domination : le Dauphin Viennois, Charles VII,
est l'ennemi.
Or la céleste Envoyée venait pour contraindre le Bourguignon à la soumission,
pour forcer l'Anglais à rentrer dans son île. L'effet était de
frapper les maîtres parisiens dans tout ce qui leur tenait à cœur.
Dans leurs intérêts matériels : qu'allaient devenir ces prébendes, ces
bénéfices dont les auteurs du Cartulaire disent justement que l'acquisition était le pivot de l'existence de tous ces gradués (8) ? La blessure
faite à son orgueil était autrement profonde. Pour la mesurer, il faudrait
connaître ses prétentions telles qu'elles résultent de ses actes et de ses
doctrines.
L'Université de Paris revendiquait l'hégémonie dans l'Église. « Aux yeux de ses docteurs, il était avéré que la vérité catholique avait fixé son siège
dans la faculté de théologie de Paris et qu'elle ne pouvait en être arrachée.
La destruction de l'Université de Paris devait être l'un des signes
précurseurs de la venue prochaine de l'Antechrist. L'Université de Paris,
c'était la raison qui dictait la conduite à tenir, définissait le vrai, le faux,
le bien, le mal; les prélats étaient la volonté qui exécute. A l'Université
de Paris d'avertir non seulement les fidèles, les princes, mais les rois,
les évêques et le Pape. » C'est la traduction même du résumé de ses prétentions
par les auteurs du Cartulaire (9).
Son histoire à cette époque prouve qu'elle s'efforçait de faire passer
cette théorie dans les faits. La divine constitution de l'Église en était
renversée; la Papauté n'était plus qu'un simulacre vide des divines
réalités que le Fils de Dieu lui a conférées: l'épiscopat était comme
submergé dans la multitude des clercs, qui, donnés comme les hommes en ce connaissant, siégeaient, définissaient, faisaient les lois avec les évèques,
dans les assemblées que l'Université décorait du nom de conciles.
D'après elle, il fallait que ces assemblées ou fussent réunies de fait, ou
que l'on fut dans l'attente de leur réunion: c'est pourquoi la périodicité
en avait été déterminée à Constance.
L'Université de Paris, quoique en pleine décadence, jouissait d'un
immense crédit. La plupart des autres universités avaient été fondées
sur son modèle, plusieurs par ses maîtres; elles l'acceptaient pour leur
directrice.
Ces doctrines subversives, formulées dans son sein, avaient pris une
telle consistance que, dans les premiers jours de 1412, le Général des
Chartreux dans l'obédience avignonnaise, le digne frère de saint Vincent
Ferrier, Boniface Ferrier, émettait des assertions telles que les suivantes : « La foi de l'Église périt ; les erreurs qui la détruisent s'enracinent chaque
jour; elles gagnent jusqu'à la Chartreuse. L'Université de Paris a le
pouvoir de changer les Écritures... On dirait que c'est à eux qu'il a été dit : Tout ce que tu lieras sur la terre sera lié dans le ciel... Quand les Papes les déclarent hérétiques et schismatiques, ce n'est pas à eux que ces
qualifications doivent être appliquées ; c'est aux Papes qu'elles reviennent... (10) »
Ce n'est pas le concile de Constance, où l'Université de Paris joua un
si grand rôle, qui devait arrêter l'erreur. Il devait contribuer à lui donner plus de diffusion. Avec Martin V la chrétienté reconnut un seul pape;
mais un pape dont l'autorité se trouvait incomparablement amoindrie
dans une foule d'esprits. Pour ne pas rouvrir le déchirement, Martin V
et ses successeurs eurent besoin d'infinis ménagements. Martin V abhorrait
justement ce que, d'après les doctrines parisiennes, on appelait un
concile. Cependant, sur les instances de l'Université de Paris, il finit par
convoquer celui de Pavie, qui devint le concile de Sienne, et aussi celui
de Bâle, conformément aux décrets de Constance.
Le concile de Bâle fut l'oeuvre de l'Université de Paris. Elle se donna des mouvements incroyables pour qu'il n'expirât pas dans le vide, pour
y amener les membres qui le composèrent. On voulut y transformer en
articles de foi les erreurs qu'elle avait implantées et fait grandir dans la
chrétienté.
Ce ne fut pas seulement lors de la translation de l'assemblée à Ferrare, en 1437, que le schisme s'y manifeste; en 1436, Eugène IV déclarait
qu'il s'y étalait depuis près de six ans, c'est-à-dire depuis l'ouverture ;
et que, sur vingt-quatre sessions qu'il comptait alors, deux à peine n'en
renfermaient pas le venin. Dans toutes les antres l'on trouvait un attentat à la dignité pontificale (11).
La divinité de la mission de la Vénérable, en condamnant le passé politique de l'Université, telle que l'avait faite la révolution de 1418, portait un coup violent aux prétentions de la corporation d'être la directrice
des esprits, la lumière du monde, l'arbitre du vrai et du faux, du
juste et de l'injuste. Le Ciel lui signifiait que depuis vingt-cinq ans non
seulement elle errait, mais qu'elle avait entraîné dans l'erreur Paris, et,
autant qu'il avait été en elle, la France entière. Jeanne venait pour forcer à la soumission le Bourguignon, dont l'Université avait fait la force et
qu'elle soutenait dans sa révolte contre le roi voulu du Ciel ; elle venait
pour expulser l'Anglais, auquel l'Université s'était entièrement dévouée;
elle venait pour imposer au nom du Ciel ce Dauphin Viennois que la mère
du savoir avait déclaré déchu de tout droit, qu'elle avait signalé comme
l'ennemi à poursuivre. La mère du savoir devait, comme Clovis, brûler
ce qu'elle avait adoré, et adorer ce qu'elle avait brûlé. Le Ciel lui infligeait
cette humiliation par l'intermédiaire d'une jeune fille de dix-sept
ans, d'une paysanne qui ne connaissait ni a ni b.
La leçon était dure: l'Université refusa de l'entendre. Il fallait opter
entre reconnaître que la jeune fille était divinement envoyée, ou soutenir que ses oeuvres étaient oeuvres de l'enfer. L'Université de Paris se jeta
sans délibérer dans cette dernière thèse. Pour la soutenir, il fallait se
mettre en opposition avec la chrétienté, qui voyait dans la sainte Fille un éclatant miracle de Dieu. L'Université de Paris n'hésita pas. Nous l'entendrons
déclarer que LE BERCAIL TRÈS FIDÈLE DE PRESQUE TOUT L'OCCIDENT EST
INFECTÉ DU VIRUS DE CETTE FEMME.
Quoi d'étonnant ? n'est-ce pas à elle à déterminer ce qui est vrai et
faux, juste et injuste? Ce n'est pas la première fois qu'elle se met en
opposition avec le reste de la chrétienté, que le sentiment de tous est
non avenu dès qu'il n'est pas le sien. Durant le grand schisme, elle n'a
pas été seulement en opposition avec l'obédience romaine, de son aveu,
de beaucoup la plus nombreuse: elle l'a été avec sa propre obédience, et
n'a tenu nul compte du sentiment des autres pays, des autres universités,
dès qu'il était en opposition avec ses arbitraires décisions. Pour
elle, le pseudo-Benoit XIII était un pape légitimement élu; elle l'a déclaré
déchu de la papauté, elle l'a fait assiéger durant cinq ans dans son
propre palais, malgré l'Espagne et le midi de la France, qui le reconnaissent
pour pape. L'université de Toulouse compose-t-elle en faveur
de la légitimité de l'Aragonais un traité, vrai chef-d'œuvre de fond et de
forme; l'Université de Paris obtient qu'il sera brûlé aux portes des
villes où siègent des universités réfractaires à ses décisions, que d'énormes
amendes frappent les détenteurs. Si elle se range une seconde fois
autour de celui qu'elle avait proclamé hérétique et schismatique, c'est
pour le déposer encore de la manière la plus ignominieuse, non seulement
malgré l'Espagne et le Midi, mais malgré de hauts dignitaires
ecclésiastiques du nord de la France, tels que l'archevêque de Reims,
malgré Pierre d'Ailly, malgré les généraux des Ordres religieux, sur
lesquels elle appelle les poursuites les plus véhémentes. Elle menace de déposition les papes de la troisième tige pontificale qu'elle a fait
surgir, et ne contribue pas peu à celle de Jean XXIII à Constance. Moins
de dix ans après le supplice de la Vénérable, elle a la principale part à
l'attentat par lequel le vertueux Eugène IV sera déclaré déchu de la
dignité pontificale ; elle sera le grand appui du pseudo-Félix V. En même
temps qu'elle poursuit la Pucelle, elle prépare le brigandage qui aura
cet infernal aboutissant. Tout cela se fera encore malgré la chrétienté,
glacée d'horreur à la pensée de voir rouvrir l'abominable déchirement,
en vertu des maximes appliquées à la Martyre : et ce qui est très digne de
remarque, les mêmes personnages sont acteurs principaux dans les deux
brigandages. C'est ce qui a été plus longuement développé dans le
volume supplémentaire déjà indiqué : L'UNIVERSITÉ DE PARIS AU TEMPS DE
JEANNE D'ARC ET LA CAUSE DE SA HAINE CONTRE LA VÉNÉRABLE. Il est nécessaire de s'en souvenir pour s'expliquer comment c'est la célèbre corporation qui
est à la tête des ennemis de la vénérable Vierge.
*
* *
II
Il est manifeste que le gouvernement anglais ne pouvait voir qu'avec
bonheur l'impétuosité avec laquelle l'Université se jetait sur la prisonnière de Luxembourg, et demandait que l'on poursuivit comme chargée
de crimes celle qui venait au nom du Ciel lui intimer d'avoir à lâcher
une conquête si ardemment convoitée, si chèrement achetée. C'était un
renversement dans les rôles. Aux yeux de la chrétienté, par la Pucelle
Dieu lui-même réprouvait par un miracle patent la conquête anglaise.
D'après l'Université, c'était Charles qui était déshonoré par son recours à
un émissaire de Satan; l'avenir réparerait des désastres dus à un agent
si ignominieux. L'âme du gouvernement anglais en France, c'était Bedford,
régent du royaume de France pour son neveu Henri VI, un enfant
dans sa neuvième année, qui, débarqué à Calais le 23 avril 1430, vint
habiter le château de Rouen le 29 juillet, y séjourna durant toute la
captivité de Jeanne, et ne le quitta qu'en janvier 1432, après une absence
de quelques semaines, pour le sacre, qu'il reçut à Notre-Dame de Paris en
décembre 1431, six mois après le martyre de Jeanne.
Bedford était assisté dans sa régence par le grand conseil royal. Un
des plus influents conseillers était Pierre Cauchon, évêque de Beauvais.
La simple énumération des affaires auxquelles il se trouve mêlé, telle
que la donne M. de Beaurepaire dans ses précieuses notes sur les juges
et les assesseurs du procès de condamnation 1, suffit à montrer la place
qu'il tenait dans le gouvernement anglais; encore le consciencieux érudit
en a-t-il omis dont ne parlent pas les archives de Rouen.
Investi de bonne heure de la confiance de l'Université, Cauchon avait été élevé au rectorat dès 1403, député en Italie pour les affaires du
schisme en 1408: il fut un des chefs de la faction cabochienne, et comme
tel proscrit en 1413. Son asile était tout indiqué. Il se réfugia auprès de
Jean-sans-Peur, qui l'envoya à Constance défendre son honneur atteint
par la condamnation à Paris de son apologiste: Jean Petit.
En 1418, il triomphe avec son maître Jean-sans-Peur, est fait maître
des requêtes, est chargé de juger les ecclésiastiques compromis dans le
parti contraire, et se montre très sévère. L'Université, devenue bourguignonne fanatique, l'envoie avec Beaupère et cinq autres de ses maîtres,
avons-nous dit, collaborer au traité de Troyes, et, par ses lettres au chapitre
de Beauvais et aux bourgeois de la ville, s'efforce de le faire monter
triomphalement sur le siège de cet évêché-pairie.
Le jeune duc de Bourgogne, Philippe, assiste en personne à son intronisation,
et l'Université se hâte d'en faire le conservateur de ses privilèges.
Dès 1423, Cauchon devient membre du grand conseil royal d'Angleterre
aux appointements de mille livres par an, et il réside à Rouen plus qu'à Beauvais. C'est par Cauchon que l'Université fait arriver à la couronne
anglaise ses doléances, ses requêtes. L'on ne voit pas d'ailleurs que Cauchon
ait pris part à la guerre de l'Université contre le Saint-Siège. Il a
dû, au contraire, contribuer à imprimer à la politique anglaise en France les dispositions favorables au Pape dont elle fit alors preuve. Ce qui explique la qualification de prélat de bonne mémoire qu'on lit dans le rescrit de Calixte III.
Mais si l'évêque de Beauvais ne partageait pas contre Rome les sentiments si hostiles des maîtres parisiens, il était parfaitement à l'unisson avec eux dans leur haine contre la Libératrice. La mission de la sainte fille était avant tout de ruiner la politique à laquelle l'évêque de Beauvais était entièrement dévoué, de jeter à la mer ces Anglais auxquels il s'était donné au point d'en oublier le duc de Bourgogne, sa première idole, qu'il ne suivit pas dans son retour à la France, au congrès d'Arras.
A l'approche de la Pucelle, les habitants de Beauvais avaient chassé le
conseiller royal de l'envahisseur et arboré les fleurs de lys ; affront à
l'honneur du prélat, et perte des revenus de la mense épiscopale et
d'autres encore, que la faveur royale lui avait octroyés dans les pays
rentrés sous la domination française.
Pour arrêter la marche triomphante de la Pucelle, Cauchon avait vainement
parcouru les villes de Champagne, fait renouveler le serment de fidélité aux villes de Troyes, de Châlons de Reims; rien n'avait tenu
devant la force divine qui animait la Vierge-Guerrière ; et lui-même,
quelques semaines après, sans que l'héroïne eût paru dans sa ville épiscopale,
en avait été chassé comme par son souffle et par son ombre. Le
solennel clerc en avait été profondément ulcéré, et si la rapidité avec
laquelle l'Université se déclara contre la Pucelle prisonnière ne permet
pas de dire que ce fut à son instigation, il apprit certainement avec
une immense joie les démarches de la savante corporation, et s'empressa
de lui prêter son tout-puissant appui.
La prise de la Guerrière sur une langue de terre du diocèse de Beauvais lui fournit un prétexte pour se prétendre son juge; une quittance
citée dans notre troisième volume (p. 558) montre qu'il ne s'est pas donné de repos jusqu'à ce que la sommation et l'achat signifiés par lui,
le 14 juillet, au camp de Compiègne, eussent ressorti leur effet.
Quicherat a écrit que « rien n'est frappant comme le soin que mirent à
s'effacer les dignitaires et fonctionnaires laïques... Bedford lui-même
parut avoir résigné la régence entre les mains du cardinal de Winchester (13). » Les laïques n'avaient pas à intervenir dans un procès en matière
de foi : c'eût été malhabile de la part du gouvernement anglais de
manifester la pression réelle qu'il exerça sur ceux, hélas ! trop peu nombreux,
qui témoignaient de la répugnance à le seconder dans une voie où
il voulait paraître poussé. Il est constant qu'il s'abrite derrière l'Université,
qui, elle, loin de décliner son initiative dans le drame douloureux,
va jusqu'à reprocher au roi, c'est-à-dire au gouvernement anglais, et à
Cauchon lui-même, leur lenteur à instruire le procès, ou plus exactement à
condamner celle qu'elle présente comme chargée d'innombrables méfaits.
Mais quelque effort que fasse le gouvernement anglais pour s'effacer,
ainsi que le dit Quicherat, son action se fait constamment sentir. Les États de Normandie ne votèrent pas, au mois d'août, la somme de dix
mille livres pour l'achat de la Pucelle sans que le gouvernement anglais
soit intervenu ; Cauchon n'en avait pas fait l'offre au comte de Ligny sans
l'assentiment du gouvernement anglais, et l'évêque ne voyage pas durant
cinq mois pour mettre la victime entre les mains de l'Anglais sans se faire
payer ses journées.
Bedford résida à Paris durant toute la durée du procès. Ce n'était pas
là, comme le dit Quicherat, résigner la régence, même dans les affaires
de la Pucelle; c'était au contraire s'établir auprès de la grande motrice
de tout le drame, l'Université. Le choix des six maîtres envoyés à Rouen
dès l'ouverture du procès, d'autres universitaires de marque qui y sont
venus, ne s'y sont pas rendus à son insu. Les douze articles furent
envoyés au régent et à l'Université.
Bedford avait tout disposé à Rouen pour que le procès fût conduit
selon ses désirs. Il n'avait pas, comme l'affirme Quicherat, délégué, pour
ainsi dire, la régence à son oncle le cardinal de Winchester ; son lieutenant à Rouen était Warwick, gouverneur du jeune roi, gardien du château.
Il semble que le bailli a été changé pour la circonstance. Le Bouteiller,
entièrement dévoué à l'Anglais, prit la place de Salvaing, qui
rentra en fonctions après le supplice. Quel fut durant le procès le rôle
du cardinal ? Il a dû certainement en suivre les phases avec l'intérêt de
l'aïeul pour un petit-fils. Winchester, frère du fondateur de la dynastie
des Lancastre, oncle du vainqueur d'Azincourt, grand-oncle du jeune roi, ne pouvait qu'être animé du désir de voir flétrir celle qui se disait
envoyée du Ciel pour faire tomber de la tête de l'enfant-roi la couronne
de France si glorieusement conquise par sa famille. Mais quelle a été sa
part d'action dans le drame ? Ce n'est pas l'instrument du procès qui le
dit. La présence du cardinal n'est signalée qu'au cimetière Saint-Ouen ; il ne paraît pas à la place du Vieux-Marché, et, en ordonnant de jeter à la rivière les cendres de celle que l'on venait de condamner comme adonnée à la magie et en commerce avec les mauvais esprits, il ne donnait pas
un ordre qui, vu la sentence, fût particulièrement odieux. Sans avoir
aucune sympathie pour ce prince de l'Église, on voudrait, pour lui assigner
un rôle particulièrement prépondérant, autre chose que des assertions
sans preuves.
L'élite du clergé de Rouen était gagnée à l'envahisseur, spécialement à Bedford, dont la foi était sincère, et qui multipliait les actes propres à lui
attirer les sympathies du monde ecclésiastique. Le monde ecclésiastique à Rouen, c'était avant tout le chapitre de la métropole, corps puissant en
tout temps, mais surtout durant la vacance du siège archiépiscopal,
puisque alors il était investi du soin de gouverner le diocèse entier.
Il y eut depuis la prise de Rouen — janvier 1419 — jusqu'à la condamnation de la Vénérable, deux vacances de longue durée, l'une en 1422 à la mort de Louis d'Harcourt, qui avait fui pour ne pas devenir Anglais;
l'autre à la translation du cardinal de La Rochetaillée. le 12 octobre 1429,
sur le siège de Besançon. Le droit de régale conférait au roi le privilège
de pourvoir durant la vacance du siège aux vides du chapitre. Le chapitre
de Rouen se composait de cinquante chanoines ; treize suivirent l'archevêque
et se retirèrent dans le parti français. Non seulement ils perdirent
les revenus de leurs prébendes, ils furent remplacés par des tenants de
la cause anglaise. Parmi les assesseurs du procès on compte — et ce ne
furent pas les moins assidus — plusieurs chanoines qui faisaient partie
du conseil royal : tels Pasquier de Vaux, Anglais extrême, Denys Gastinel,
non moins acquis à l'envahisseur, Raoul Roussel, André Marguerie. Sur les
six maîtres envoyés de Paris à Rouen pour diriger le procès, trois avaient été pourvus de canonicats à Rouen en vertu de la régale ouverte par la
translation de La Roche-Taillée : Pierre Maurice le 8 janvier 1430, Beaupère
le 6 septembre 1430, Nicolas Midi le 21 avril 1431. Sur les trois
autres, deux, étant Frères Mineurs, ne pouvaient pas aspirer à la possession
des bénéfices.
Bedford avait trouvé le moyen de s'attacher le chapitre par des liens
plus étroits encore. Il se constitua le confrère de ces importants dignitaires.
Le 23 octobre 1430, précisément dans le temps où, le prix de la
vente de la Vénérable étant versé entre les mains de Luxembourg, elle passait entre les mains des Anglais, qui l'enfermaient au Crotoy, Bedford se faisait recevoir, avec grande pompe, chanoine du chapitre de Rouen (14).
Des dons au chapitre accompagnèrent la cérémonie. Il en fit en même
temps aux Carmes, dont il s'était constitué le fondateur par contrat du
27 mai 1428.
Nous ne voudrions pas affirmer que la politique seule inspirait de tels
actes ; mais si la foi et la piété les dictaient, l'intérêt politique y trouvait
naturellement ses avantages. Bedford pouvait résider à Paris. L'entourage, tant laïque qu'ecclésiastique qu'il laissait autour du jeune roi, était
capable de se porter contre la prisonnière à des actes qu'il aurait eu honte d'approuver. Il en est ordinairement ainsi autour des grands personnages auxquels le soin de leur dignité interdit l'ignominie de certains procédés. Les Caïphes ont des valets pour appliquer le soufflet que leur élévation ne leur permet pas d'infliger. Le Caïphe de Beauvais en avait deux que la suite nous fera connaître. Le premier était Jean d'Estivet, surnommé encore Benedicite, chanoine de Beauvais et de Baveux; il en fit le promoteur du procès; le second était Nicolas Loiseleur, chanoine de Rouen. De nombreux témoins nous raconteront le rôle de ce Judas Iscariote dans la passion de la fiancée du Christ.
D'après Farin, le principal historien de Rouen, les Bénédictins comptaient dans le seul diocèse de Rouen douze abbayes et plus de soixante prieurés, sans comprendre les abbayes et les prieurés des autres diocèses normands. Parmi ces abbés plusieurs étaient complètement dévoués à l'envahisseur. Tel Robert Jolivet, abbé du Mont-Saint-Michel, qui combattit vainement ses moines pour les soumettre à l'étranger. La protection de l'Archange et la vaillance d'une poignée de chevaliers conservèrent à la France l'angélique forteresse, malgré un siège affirmé par Siméon Luce le plus long de l'histoire. On aurait tort cependant de donner Jolivet comme un des bourreaux de la Martyre. Sa présence n'est mentionnée qu'à l'abjuration du cimetière Saint-Ouen ; il n'a émis aucun vote contre la Vénérable. Ainsi en est-il de Jean Dacier, abbé de Saint-Corneille de Compiègne; il n'a assisté qu'à la séance du 9 mai, et n'a pas été consulté sur le jugement à porter.
Autre est Gilles Duremort, abbé de Fécamp, dans la suite évêque de
Coutances. Il faisait parti du conseil royal et touchait à ce titre la somme élevée de mille livres, comme Cauchon, son intime ami. L'on verra dans
la suite le rôle qu'il a joué dans la condamnation ; il est moins odieux qu'on ne l'aurait attendu de cet anglophile, si lié avec l'évêque de Beauvais.
Son assiduité aux séances a, pensons-nous, modifié ses premières
impressions. Si les Bénédictins sont les religieux les plus nombreux
mentionnés au procès, ils ne nous semblent pas, ainsi qu'on l'a écrit, les
plus animés contre la sainte fille.
L'on a affirmé à tort qu'aucun Anglais de naissance n'a pris part au procès. Plusieurs sont intervenus dans les séances les plus décisives. Tel Jean Hayton, un des plus assidus. Il était secrétaire des commandements du roi, membre du conseil royal. Il aurait bien suffi de sa présence pour intimider les suffrages favorables.
Le grand schisme avait immensément relâché la discipline ecclésiastique. L'effet immédiat avait été de mettre le clergé sous la main du pouvoir séculier, dans un état de dépendance dont il se ressent encore. Tous ces dignitaires ecclésiastiques en possession de leurs prébendes par la faveur du gouvernement anglais devaient naturellement se sentir inclinés à trouver coupable celle qui, au nom du Ciel, venait réprouver et renverser le parti auquel ils étaient attachés. La suite prouvera cependant qu'il fallut user d'artifices inextricables pour amener le clergé de Rouen à une déclaration nette contre la Vénérable. Les menaces et la violence n'y furent pas épargnées. L'Université de Paris pesa sur tous d'un grand poids. Après ses qualifications des douze articles, après les lettres par lesquelles elle sollicitait un prompt et exemplaire châtiment, actes qui n'étaient que la suite de beaucoup d'autres, rien ne pouvait sauver la sainte fille. Se déclarer pour son innocence, c'était s'honorer certes, parce que c'était s'exposer à un grand péril pour la justice; mais ce n'eût pas été la dérober au supplice.
Quel spectacle que celui de cette adolescente de dix-neuf ans ne sachant ni A ni B, affaiblie par les tortures d'une dure prison, tenant
tête, seule, à une armée d'adversaires réputés les dépositaires du savoir
humain et divin ! Conjurés pour lui arracher une parole compromettante,
ils la promènent sur les questions les plus ardues, et elle ne laisse échapper de ses lèvres que des paroles resplendissantes d'orthodoxie, de
piété, de courage et de céleste prudence ! Quand l'histoire enregistrat-elle pareilles scènes ?

Source : Edition de la Librairie catholique Em. Vitte - 1901.
Nota : publication sans aucune garantie d'exactitude parfaite avec le texte original.
Notes :
1 Liv. II, f°3,v°.
2 Notices sur les manuscrits de ta Bibliothèque du Roi, III, p. 8.
3 Aperçus nouveaux, p. 96, 101.
4 Recherches sur le procès de condamnation, p. 67.
5 Histoire de Jeanne d'Arc, liv. II, f° 3, v°.
6 « In politicis eventibus dirigendis Universitas vis actuosa fuit quæ inter quaslibet alias vires in historia Franciæ numerantur. » (Cart., III, Introd., 6.)
7 La Paysanne et l'Inspirée, p. 31.
8 « Studiorum finis beneficiorum præbendarumque assecutio; a summo ad infimum
beneficia quærebantur. » (Cart., III, introduc, 15.) Et encore : « Beneficiorum assecutio
cardo fuit illis temporibus. » (Ibid., p. 552, de Schismate proæmium.)
9 « Doctores Ecclesiæ, et quidem Universitatis Parisiensis esse in corpore Ecclesiæ
quasi rationem dictantem quid agendum, quid bonum, quidve malum esset, prælatos
vero Ecclesiæ esse quasi voluntatem cujus proprium esset exequi. » (Ibid.)
10 Apud MARTÈNE, Novus Thésaurus Anecdot., II, col. 1446 et passim.
11 « Quid hoc aperto schismate quod ANNIS FERE SEX REPULLULAT Ecclesiæ periculosius
esse potest ? » Apud RAYNALDI, 1436, § 7; et encore : « Existimant posse supremum
Ecclesiæ principem omni potestate denudare, etc. » (Ibid., § 14.)
12 P. 12
13 Aperçus nouveaux, p. 101.
14 C'est M. de Beaurepaire qui a tiré des archives de Rouen tous les détails donnés
ici et beaucoup de ceux qui vont suivre. Il les a consignés dans les deux plaquettes
pleines d'intérêt : Recherches sur le procès de condamnation de Jeanne d'Arc et Notes sur
les juges et les assesseurs du même procès. (Voir Recherches, p. 61 et passim.)
|