 |
LIVRE PREMIER -
Les préliminaires du procès
II - Les promptes et instantes poursuites de l'Université contre la Pucelle - p. 15 à 22 |
 |

I. La prise de la Pucelle annoncée à Paris. — Empressement de l'Université et de son
recteur Evérardi à demander qu'elle soit mise en jugement. — Lettre du vice-inquisiteur. — Nouvelle instance le dernier jour du rectorat d'Evérardi.
II. Cauchon porte au camp devant Compiègne des lettres de l'Université. — Leur violence. — Autres remarques. — Cauchon somme le duc de Bourgogne et le comte de
Ligny de remettre la Vénérable entre les mains du roi d'Angleterre. — Le prix
d'achat. — Long délai. — Conjectures sur la cause.
III. Acharnement de l'Université à poursuivre l'accusation. — Supplice de Pierronne de
Bretagne. — Reproches à Cauchon et au roi d'Angleterre sur leur lenteur. — Pourquoi
Jeanne n'a pas été jugée à Paris. — Retard du procès.

Le 25 mai, cette année fête de l'Ascension, Paris apprenait que la
Pucelle avait été prise à Compiègne le 23 au soir, entre cinq et six
heures. Grande fut la joie du parti anglais et plus particulièrement de
l'Université. Le recteur, Guillaume Evérardi, soit qu'il ait à la hâte
convoqué la corporation, soit que, certain d'être son interprète, il ait écrit en son nom, demandait dès le lendemain, très instamment, que la
prisonnière fût mise en jugement devant l'Église. La lettre est perdue,
mais nous avons celle du vice-inquisiteur, le Dominicain Martin Billorry,
qui, signée par le greffier de l'Université, Hébert, décèle ainsi son origine
universitaire. La voici :
« A très haut et très puissant prince Philippe, duc de Bourgogne, comte de Flandres, d'Artois, de Bourgogne et de Namur, et à tous autres à qui il appar tiendra, Frère Martin, maître en théologie, et général ficaire de l'inquisiteur de la foi au royaume de France, salut en Jésus-Christ notre vrai Sauveur.
Comme tous loyaux princes chrétiens et tous autres vrais catholiques sont tenus d'extirper toutes erreurs venant contre la foi, et les scandales qui s'en suivent au simple peuple chrétien, et que de présent il est voix et commune renommée que par certaine femme, nommée Jeanne, que les adversaires de ce royaume appellent la Pucelle, ont été, et à l'occasion d'icelle, en plusieurs cités,
bonnes villes et autres lieux de ce royaume, semées, dogmatisées, publiées, et qu'on a fait publier et dogmatiser plusieurs et diverses erreurs, desquelles s'en sont suivis et s'ensuivent plusieurs grandes lésions et scandales contre l'honneur divin et notre sainte foi pour la perdition des âmes de plusieurs simples chrétiens :
lesquelles choses ne se peuvent, ni ne doivent dissimuler, ni passer sans bonne et
convenable réparation ; et que, comme il en est ainsi que, la mercy Dieu, ladite
Jeanne soit de présent en votre puissance et sujétion ou de vos nobles et loyaux
vassaux, pour ces causes nous supplions de bonne affection vous, très puissant
prince, et prions vosdits nobles vassaux, que ladite Jeanne par eux ou par iceux
nous soit envoyée sûrement par ici et brièvement, et avons espérance qu'ainsi le
ferez comme vrais protecteurs de la foi et défenseurs de l'honneur de Dieu, et
qu'en ce l'on ne fasse aucunement empêchement ou délai ; ce que Dieu ne veuille.
Nous, usant des droits de notre office, de l'autorité à nous commise du Saint-Siège de Rome, requérons instamment et enjoignons en faveur de la foi catholique
et sur les peines de droit, aux dessusdits et à toutes autres personnes catholiques
de quelque état, condition, prééminence ou autorité qu'ils soient, que le plus tôt
que sûrement et convenablement faire se pourra, eux et chacun d'eux envoient et
amènent prisonnière par devers nous ladite Jeanne, soupçonnée véhémentement de
plusieurs crimes sentant l'hérésie, pour ester à droit pardevant nous procureur de
de la sainte Inquisition ; répondre et procéder comme raison, au bon conseil, faveur et aide des bons docteurs et maîtres de l'Université de Paris, et autres
notables conseillers étant par deçà.
Donné à Paris, sous notre scel de l'office de la sainte Inquisition, l'an mil CCCCXXX, le 26e jour de mai. Ainsi signé : Lefourbeur, Hébert (1). »
Cauchon n'a pas manqué de se prévaloir de pareille sommation. Il en
fait ressortir dans plusieurs pièces le caractère juridique, la fulgurante promptitude et les instances si pressantes. Continua, instanter, instantissime
requisierunt sub poenis juris (2)... dit-il en parlant de l'Inquisition et de
l'Université. L'Inquisition, que Billorry engageait ainsi dès l'abord, ne
montre plus dans la suite semblable empressement, et l'on va voir que
c'est comme malgré elle qu'elle entre dans la lugubre tragédie. L'on peut regarder cet acte du vice-inquisiteur générai comme une surprise causée par l'Université, qui, elle, ne s'endort pas.
Ni le duc de Bourgogne ni Luxembourg ne semblent avoir fait grand
cas de la sommation. La prisonnière était à Beaulieu, en Picardie; elle
fut au contraire éloignée de Paris et transférée à Beaurevoir, sur les confins du Vermandois et du Cambrésis. La lettre de l'Université resta
sans réponse. Cela ne fit qu'exciter son animosité et l'animosité d'Evérardi,
son recteur. Il voulut que le dernier jour de son rectorat fut
marqué par de nouvelles instances. Ses fonctions finissaient le 23 juin;
le 22 eut lieu aux Mathurins une assemblée générale afin d'adresser au
roi des lettres au sujet de la Pucelle (3). L'on sait que le roi, fût-il au berceau, était censé, d'après la loi anglaise, accomplir les actes de ceux qui
gouvernaient en son nom. Il nous semble très vraisemblable qu'alors
furent délibérées les lettres au duc de Bourgogne et à Luxembourg dont
il va être parlé. Y en eut-il d'adressées directement au roi, c'est-à-dire
au conseil royal ? Peut-être. En novembre, l'Université se plaindra au roi
de ce que plusieurs de ses lettres au sujet de la Pucelle sont restées sans
réponse. Quoi qu'il en soit, le sens de la délibération du 22 juin ne saurait être douteux : il est clairement déterminé par la démarche de Cauchon
le 14 juillet.
*
* *
II
Le 14 juillet, Pierre Cauchon, accompagné du greffier Triquelot, se présentait à Compiègne à la bastille du duc de Bourgogne. Le duc était entouré de nombreux seigneurs, parmi lesquels Nicolas de Mailly, bailli de Vermandois, et le chevalier de Pressy. L'évêque remit les pièces dont il va être parlé au duc de Bourgogne, qui les fit passer à son chancelier Raulin, en lui ordonnant de les mettre sous les yeux du seigneur de Beaurevoir. Il survenait en ce moment même ; il prit connaissance des écrits remis; procès-verbal fut dressé de ce qui s'était passé (4).
Les pièces étaient au nombre de quatre, deux lettres de l'Université,
la lettre de Billorry qui vient d'être reproduite, et enfin une sommation
de l'évêque de Beauvais. Puisque les lettres de l'Université et la sommation
de Pierre Cauchon ont été citées in extenso dans La Pucelle devant l'Église
de son temps (5), qu'il suffise d'en rappeler les parties les plus saillantes pour
ceux qui n'auraient pas le volume.
La lettre à Luxembourg débute par les plus chaleureuses félicitations.
Il a fidèlement accompli son serment de chevalier, il a bien mérité de
la foi, il s'est acquis des droits à la reconnaissance de tous les loyaux
chrétiens, quand il a appréhendé cette femme qui se dit la Pucelle, au moyen de laquelle l'honneur de Dieu a été sans mesure offensé, la foi excessivement blessée, et l'Église trop fort déshonorée, car par son occasion, idolâtries, erreurs,
mauvaises doctrines et autres maux et inconvénients inestimables se sont ensuivis
en ce royaume. Pareille prise serait peu de chose s'il n'y avait pas de
satisfaction pour l'offense perpétrée par icelle femme contre notre doux Créateur,
et sa foi et son Église, avec ses autres méfaits innumérables, comme on dit. L'erreur du peuple serait pire que précédemment si la prisonnière restait
impunie, ou, si, comme on dit, elle était délivrée parce que quelques-uns
des adversaires veulent appliquer à ce tous leurs entendements, employant
toutes voies exquises, et qui pis est, argent ou rançon.
Dieu ne permettra pas si grand mal advenir à son peuple... Ce serait déshonneur
irréparable à la très haute noblesse du comte, ET A TOUS CEUX QUI DE CE SE
SERAIENT ENTREMIS... Il est besoin que pareil scandale cesse le plus tôt que faire se
pourra. Le délai est très périlleux et très préjudiciable. L'Université supplie sa
très honorée noblesse, au nom de l'honneur divin, de la sainte foi catholique, de
l'exaltation de tout ce royaume, d'envoyer icelle femme à l'Inquisiteur de la foi
qui l'a instamment requise, ou au seigneur évéque de Beauvais qui l'a aussi
demandée pour faire discussion de ses grandes charges. En ce cas présent tout
chrétien est tenu de leur obéir sous les peines de droit qui sont grandes. En
obéissant, Luxembourg acquerra la grâce et l'amour de la haute divinité,
procurera l'exaltation de la foi, accroîtra sa gloire et celle du très redouté
seigneur le duc de Bourgogne. Tout chrétien sera tenu de prier pour sa très
noble personne.
Quelle haine s'exprima en termes plus pharisaïques et plus intenses ? Locuste en personne aurait excité moins d'horreur. De fait les maîtres parisiens diront plus tard que la sainte fille a infecté de son virus presque tout l'Occident. Luxembourg aurait conquis les Lieux saints, que son exploit ne lui aurait pas mérité plus d'éloges qu'en prenant et en livrant la céleste Envoyée.
Mêmes sentiments, quoique en termes moins véhéments, dans la lettre au duc de Bourgogne. Les maîtres parisiens se plaignent de ce que la lettre écrite par eux à Sa Hautesse au sujet de cette femme dite la Pucelle soit restée sans réponse. L'on n'a jusqu'ici pris aucun moyen pour faire le procès à ladite femme sur les idolâtries, les scandales survenus en ce royaume à l'occasion d'icelle.
« Doutons moult, disent-ils (craignons fort), que par la fausseté et séduction
de l'ennemi d'enfer, et par la malice et subtilité des mauvaises personnes, vos ennemis
et adversaires, qui mettent toute leur cure (soin), comme l'on dit, à vouloir
délivrer icelle femme par voies exquises, elle soit mise hors de votre sujétion
par quelque manière; (ce) que Dieu ne veuille permettre ; car en vérité au JUGEMENT
DE TOUS BONS CATHOLIQUES CONNAISSANTS EN CE, si grande lésion en la sainte foi, si énorme péril, inconvénient et dommage pour toute la chose publique
de ce royaume ne sont advenus de mémoire d'homme, comme serait si elle partait par telles voies damnées, sans convenable réparation. »
Ils supplient donc derechef, ainsi qu'autrefois ils l'ont supplié, par tous les motifs divins et humains, qu'icelle femme soit envoyée à Paris pour être mise ès mains de l'Inquisiteur de la foi, ou qu'elle soit baillée à l'évêque de Beauvais, pour que le procès lui soit fait en la foi.
A la suite de ces deux lettres vient la sommation de Martin Billorry.
Après ce qui est dit des efforts extraordinaires que veut tenter le
parti français pour la délivrance de la prisonnière, il semble qu'on n'est
pas en droit d'affirmer d'une manière absolue qu'il n'a été rien fait. Jacques Gelu avait écrit à Charles VII qu'il ne devait rien épargner à cette fin, s'il ne voulait pas encourir le blâme ineffaçable d'une très reprochable ingratitude (6). L'on faisait des prières et des expiations (7). La lettre à Luxembourg indique qu'il est question de rançon. Le comte de Ligny aurait-il traité avec les deux partis ? L'Université de Paris lui fait un cas de conscience fort grave de livrer la captive sans qu'elle ait été jugée sur les crimes dont elle la charge. Elle en parle en termes tels que, de son propre aveu, ce serait pour l'Université elle-même un grand déshonneur, si la
captive était délivrée sans convenable satisfaction. Une accusation d'une
telle véhémence suppose en effet une quasi-certitude de la part de ceux
qui la produisent, ou une haine aveugle qui leur fait perdre toute
réflexion. C'était, avant tout examen, déclarer la prisonnière une scélérate
et justifier les Anglais et Cauchon des excès auxquels ils allaient se porter.
Une fois de plus, l'Université témoigne de son profond mépris pour tout
ce qui n'est pas elle, lorsqu'elle déclare qu'aux yeux de tous les bons catholiques
en ce connaissant, la Pucelle est la femme criminelle qu'elle dépeint.
En dehors d'elle, il n'y avait donc que des catholiques ignorants ou
pervers. L'outrage ne tombe pas seulement sur les évêques et les docteurs
qui ont examiné et approuvé la Vénérable à Chinon et à Poitiers, il ne
tombe pas seulement sur le parti de Charles VII : il englobe tout l'Occident,
en dehors du parti qui suivait l'Université ; dans une pièce postérieure
l'Université le dira infecté du virus de cette femme. L'orgueil
d'une science dévoyée peut donner de ces vertiges.
Armé de ces pièces, l'évêque de Beauvais, par un acte juridique qui a été reproduit dans La Pucelle devant l'Église de son temps (I, p. 140), demande que la prisonnière soit remise au roi d'Angleterre, pour être délivrée à
l'Église, qui lui fera son procès: parce qu'elle est soupçonnée d'avoir commis plusieurs crimes, comme sortilèges, idolâtries, invocations d'ennemis (démons) et autres plusieurs cas touchant notre foi et contre icelle.
D'après Cauchon, la prisonnière, étant traduite devant un tribunal ecclésiastique,
ne devait pas être considérée comme une prise de guerre : mais dès lors pourquoi la faire passer entre les mains des Anglais, et ne pas la juger au lieu où elle se trouvait, dans le diocèse d'Arras ou de Soissons, dans tous les lieux où elle était détenue par Luxembourg ou par le duc de Bourgogne ? L'iniquité se mentait à elle-même.
L'indigne prélat ajoute que cependant le roi d'Angleterre consent à servir au bâtard de Wendonne qui a fait la capture une pension annuelle de trois cents livres, et à Jean de Luxembourg, dont Wendonne est l'homme, une somme de six mille livres, qui, s'il l'exige, sera portée à dix mille. D'après la loi française, dit-il, pour pareille somme un vassal est tenu de livrer à son suzerain un prisonnier, fût-il un roi. L'évêque exige sous les peines de droit que cette femme lui soit remise comme appréhendée dans son diocèse, en vue d'un procès en la foi, qu'il est tout disposé à déduire avec l'assistance de l'inquisiteur et de docteurs en théologie et en droit.
Les hommes éminents en savoir consultés pour la réhabilitation, les commissaires apostoliques, établirent dans la suite que Cauchon n'avait pas le droit de se porter pour juge. A-t-on fait entendre ces raisons au comte de Ligny ? A-t-il été arrêté par sa femme et par sa tante, plaidant la cause de la sainte fille ? par les démarches du parti français ? Voulait-il toucher le prix de son marché avant de livrer la prisonnière ? Il est certain que plusieurs mois se sont écoulés entre cette sommation et le jour où Jeanne a été livrée aux Anglais, et que jusqu'à la fin de septembre Cauchon a été en voyage à Beaurevoir et ailleurs pour le fait de
la Pucelle (8). En août, les Etats de Normandie s'imposent une taxe de 120
mille livres, dont dix mille sont destinées au paiement de la Pucelle que l'on
dit être sorcière, conduisant les armées du Dauphin (9). Jeanne a été transférée
de Beaurevoir à Arras sous la domination immédiate du duc de Bourgogne
; elle y était le 29 septembre, et c'est seulement le 20 octobre que
la cassette royale se vide provisoirement de deux mille deux cents nobles
d'or, afin de parfaire la somme nécessaire pour AVOIR Jeanne qui se dit
la PUCELLE (10). Quelle est la cause de ce long retard à obéir à la sommation
de Cauchon ? Il y a plus. Jeanne, qui semble avoir été livrée dans les
premiers jours de novembre aux mains des Anglais, n'arrive à Rouen que dans les derniers jours de décembre. Pourquoi reste-t-elle enfermée
dans la forteresse du Crotoy durant un mois et demi ? L'on n'a aucune
réponse certaine à faire à ces questions. Les instances et les menaces
de Charles VII, dont parle la chronique Morosini (11), n'y ont-elles pas contribué ?
Deux mois près s'écoulent encore entre l'arrivée à Rouen et
l'ouverture du procès.
*
* *
III
Rien n'était plus contraire aux instances de l'Université. Billorry avait
demandé que l'accusée lui fut amenée sauvement et brièvement à Paris. Dans leur lettre à Luxembourg, les maîtres parisiens disent qu'en cette matière le délai serait très périlleux et très préjudiciable au royaume. Leur impatience se traduisait le 3 septembre par un acte d'atroce barbarie. Pierronne de Bretagne fut brûlée vive parce qu'elle soutenait, sans consentir à se rétracter, que Jeanne d'Arc était bonne, que ce qu'elle
faisait était bien et selon Dieu, et qu'elle le tenait de Notre-Seigneur.
Le récit du Dominicain Nider et du faux bourgeois ne permettent pas
de douter que ce ne fût là le vrai motif (12), et à notre connaissance ils sont
les seuls qui rapportent, un fait si cruellement significatif. Jeanne était
alors à Beaurevoir : les maîtres parisiens ne l'avaient nullement examinée.
A quoi pouvait s'attendre la sainte fille, quand le fait de croire à la
divinité de sa mission était mis au rang des plus inexpiables forfaits ?
Constater après cela l'innocence de Jeanne eût été de tout point un IRRÉPARABLE DÉSHONNEUR pour les auteurs du supplice de la courageuse
Bretonne.
L'Université, au premier bruit que Jeanne était enfin entre les mains des Anglais, tressaille de joie, et se hâte de stimuler le zèle de l'évêque de Beauvais et du roi d'Angleterre. Que l'on relise, dans La Pucelle devant l'Église de son temps, les deux lettres, on les trouvera pleines de ce sentiment
; elles sont l'une et l'autre du 21 novembre, sous le rectorat de Thomas de Courcelles. L'Université, dans celle adressée à Cauchon, s'étonne que la cause de cette femme que l'on appelle la Pucelle traîne tant en longueur, maintenant surtout qu'elle est entre les mains du roi (13). Peut-être que si Sa Paternité s'était montrée en cela plus diligente, cette
femme serait maintenant en jugement (14): qu'on l'amène à Paris où le grand nombre des docteurs et des sages promet un examen plus approfondi et un jugement de plus d'autorité.
Le ton est plus obséquieux dans la lettre, à la même date, écrite par l'Alma Mater à son seigneur et père, le roi de neuf ans. La nouvelle, y est-il dit, que la femme dite la Pucelle est présentement en sa puissance les a rendus moult joyeux. Les maîtres comptent qu'elle sera mise en justice pour réparer les grands maléfices et scandales advenus notoirement en ce royaume à son occasion, au grand préjudice de l'honneur divin, de notre sainte foi et de tout le bon peuple. Leur devoir ne leur permet pas de dissimuler la longue retardation de justice qui doit déplaire à chacun bon chrétien et surtout à Sa Royale Majesté. ILS ONT ÉCRIT PLUSIEURS FOIS à leur très redouté et très souverain seigneur et père pour ne pas être notés de négligence aucune en si favorable et nécessaire matière. Ils supplient qu'elle soit mise brièvement ès mains du très honoré seigneur l'évêque et comte de Beauvais. Il semble très convenable que son procès soit fait à Paris, tant à cause du grand nombre
de maîtres, docteurs et notables qui sont en cette ville, que pour la réparation des faits d'icelle femme, qui ont été divulgués et notoires excessivement à Paris (15).
L'on voit combien est juste l'observation de L'Averdy que l'Université a donné naissance au procès par ses clameurs et ses démarches. Le
gouvernement anglais se hâta si peu que l'ouverture du procès n'eut lieu
que trois mois après, le 21 février. Les démarches du parti français ne
seraient-elles pas la cause de ces délais ?
Pourquoi le procès ne se fit-il pas à Paris, au milieu de ces maîtres si désireux de flétrir et de condamner la victime ? La vraie raison, pensons-nous,
a été donnée par M. de Beaurepaire, quand il a dit que le voyage n'aurait pas pu s'effectuer sûrement. Les Français étaient maîtres de
Beauvais, de Louviers et d'autres places. Ils infestaient les chemins au
point que, lorsque Bedford quittait Rouen, le 13 janvier 1431, le chapitre
ordonnait que, chaque jour jusqu'à nouvel ordre, une procession serait
faite dans l'église pour la prospérité du prince et de sa compagne, et pour la sécurité des convois de vivres envoyés par la Seine à Paris. C'est à quoi, croyons-nous, fait allusion le même chapitre lorsque, dans les lettres de territorialité, dont il va être parlé, il dit que c'est surtout à cause des circonstances du temps présent que le procès se fait à Rouen : Pluribus consideratis, et maxime temporibus currentibus. L'Université ne devait pas pour cela être frustrée dans ses désirs. Elle allait par le grand nombre de ses maîtres, par son élite, conduire la tragédie et en assumer en corps le dénouement.

Source : Edition de la Librairie catholique Em. Vitte - 1901.
Nota : publication sans aucune garantie d'exactitude parfaite avec le texte original.
Notes :
1 Procès, I, p. 12.
2 Ibid., I, p. 3, et III, p. 378.
3 FOURNIER, la Faculté de décret, I, p. 253, et Cartul., IV, § 2373, où sont rectifiées les erreurs de la note de M. Fournier.
4 Procès, I, p. 14.
5 P. 138 et seq. Cf. Procès, I, p. 10 et seq.
6 La Vraie Jeanne d'Arc, I, p. 79.
7 Ibid.
8 La Libératrice, p. 558.
9 Ibid., p. 560.
10 Ibid., p. 561.
11 La Libératrice, p. 608.
12 La Vierge-Guerrière, p. 285; La Libératrice, p. 525.
13 « Præsertim eum in manibus domini nostri regis esse feratur. »
14 « Si forsan in ejus rei prosecutione Vestra Paternitas diligentiam præbuisset acriorem,
nunc in judicio ecclesiastico causa præfatæ mulieris ageretur.» Procès, p. 16.
15 La lettre à Cauchon a été traduite, et celle au roi citée dans le 1er vol. de La Vraie Jeanne d'Arc, p. 15 et seq.
|