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LIVRE PREMIER -
Les préliminaires du procès
IV - Appel à l'inquisition - p. 33 à 36 |
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Le vice-inquisiteur mandé en l'absence de l'inquisiteur. — Comment il se récuse. —
Lettre de Cauchon à l'inquisiteur général.

La séance du 19 lévrier se termine ainsi : « Pour que l'affaire fut conduite avec plus de régularité et de raison, par respect pour le Siège Apostolique, qui a institué les seigneurs inquisiteurs spécialement pour la répression des erreurs qui surgissent contre la foi, sur le conseil des hommes doctes qui nous entouraient, nous avons conclu qu'il fallait appeler le seigneur inquisiteur de la perversité hérétique en France, et le requérir, s'il le jugeait bon, ou croyait y être intéressé, de s'adjoindre à nous pour le procès. Vu son absence de Rouen en ce moment, nous avons disposé que son vicaire, actuellement présent dans la ville, serait sommé de se présenter.
« Le même jour, lundi, sur les quatre heures de l'après-midi, à notre
requête, a comparu à notre maison d'habitation, vénérable et discrète personne Jean Lemaitre, de l'Ordre des Prêcheurs, vicaire, pour la ville et le diocèse de Rouen, de l'inquisiteur de France. Nous l'avons sommé de s'adjoindre à nous afin de procéder conjointement dans l'affaire mentionnée, lui offrant communication de tout ce qui a été fait, et de tout ce qui se ferait à l'avenir, il a répondu qu'il était prêt à mettre sous nos yeux le diplôme par lequel le seigneur inquisiteur l'instituait son vicaire; qu'il était prêt à remplir ce à quoi l'obligeait la teneur de sa commission, mais qu'il n'était délégué que pour la ville et le diocèse de Rouen, et que nous, quoique en possession de lettres de territorialité, ne poursuivions ce procès qu'en vertu de notre juridiction sur le diocèse de Beauvais; de là naissait pour lui le doute si sa commission s'étendait jusqu'à la déduction de pareil procès. Nous lui avons répondu de venir nous retrouver le lendemain, et que en attendant nous prendrions conseil.
« Le lendemain, mardi 20 février, Jean Lemaître, vicaire du seigneur inquisiteur, accompagné de Frère Martin Ladvenu, a comparu dans notre habitation en présence des maîtres Jean Beaupère, Nicolas Midi. Nicolas de Venderès, Pierre Maurice, Gérard Feuillet, Thomas de Courcelles, Nicolas Loyseleur. Nous lui avons dit que nous avions vu le diplôme de sa commission, et que du conseil d'hommes compétents auxquels il avait été montré, il lui donnait le droit de s'adjoindre à nous, et de déduire avec nous le présent procès, dans cette ville de Rouen, pour laquelle et pour le diocèse entier il était commis. Cependant pour plus d'assurance, nous avions cru devoir, par des lettres adressées à l'inquisiteur lui-même, le sommer de venir en personne s'employer à ce procès, ou de constituer un remplaçant muni d'un pouvoir plus incontestable et plus spécial...
« A cet exposé, le susnommé Jean Lemaître a répondu que tant
pour la pleine sérénité de sa conscience que pour plus sûre validité du
procès, il ne voulait s'entremettre de cette affaire, que dans le cas et
dans la mesure où pouvoir lui en serait formellement concédé. Cependant
dans les limites où il le pouvait licitement, il a consenti à ce que nous,
évêque, procédions plus avant en attendant d'être plus amplement conseillé
s'il devait, par suite de la susdite commission, se mêler à la poursuite
du procès. Ce consentement obtenu, nous lui avons offert communication
du procès, et de ce qui avait été fait, et de ce qui le serait à
l'avenir.
« Après avoir pris l'avis des assistants, nous avons décrété que la susdite femme recevrait citation d'avoir à comparaître devant nous demain, mercredi, 21 février (1). »
A la suite, vient l'insertion de la lettre par laquelle Graverent institue Lemaitre son vicaire pour la ville et le diocèse de Rouen. Pièce bien inutile qu'il aurait suffi de mentionner; mais c'est en multipliant ces pièces, qui n'apprennent rien sur le procès, que Cauchon dissimule l'omission de celles qui nous auraient fait pénétrer dans le vif de l'iniquité, telles que les informations préalables, indispensables pour que le procès put légitimement être introduit.
Le 22 février, Cauchon écrivait à Graverent la lettre dont voici la traduction
: « Pierre, par la miséricorde divine, évêque de Beauvais, à vénérable
Père Jean Graverent, docteur en sacrée théologie, inquisiteur de la
perversité hérétique, salut et sincère dilection dans le Christ. Une femme du nom de Jeanne, vulgairement surnommée la Pucelle, notoirement diffamée à cause de crimes divers perpétrés contre la foi et la religion chrétienne,
et suspecte d'hérésie, a été appréhendée dans notre diocèse de Beauvais. Le Roi notre sire, qu'embrase le zèle de la vraie foi et de la religion chrétienne, nous l'a remise comme à son juge ordinaire. Pour le démené de son procès, le chapitre de l'Église de Rouen, en la vacance du siège archiépiscopal, nous a donné droit de territoire dans cette ville. Désireux d'écarter toute erreur d'impiété du peuple du Seigneur, de conserver toujours dans sa pureté l'intégrité de la foi, afin que le peuple chrétien, dans notre diocèse surtout et dans toutes les parties de ce royaume très chrétien, reçoive toujours pour son salut l'édification, effet d'une saine doctrine, nous avons résolu de ne rien omettre dans l'examen de la cause de ladite femme, dans la recherche de ce qui dans ses paroles et ses faits intéresse l'orthodoxie de la foi; nous avons convoqué plusieurs docteurs en théologie et en droit, et d'autres hommes compétents, et ensemble nous avons, avec beaucoup de maturité et de considération, commencé le procès.
« Cependant pareille cause concerne particulièrement votre office d'inquisiteur,
puisqu'il lui appartient de faire la lumière dans ces cas de soupçons d'hérésie. C'est pourquoi nous prions Votre vénérable Paternité, nous la sommons et requérons, en faveur de la foi, de se rendre sans retard dans cette ville pour la suite du procès, afin d'y traiter, ainsi que c'est votre devoir, la cause en question, conformément aux formes du
droit et aux décrets apostoliques. D'un commun accord, et par une
même procédure, nous travaillerons à ce que requiert pareille affaire.
« Que si vous étiez retenu par une occupation de telle importance que vous pussiez alléguer une juste raison de différer de vous rendre, veuillez au moins déléguer à Frère Jean Lemaitre, votre vicaire à Rouen et dans le diocèse, ou à tout autre, pouvoir spécial de tenir votre place, pour qu'à la suite de la présente requête l'on ne puisse pas imputer à votre absence le préjudice de la foi et le scandale du peuple chrétien, qui résulteraient d'un retard affecté dans semblable affaire. Quel que soit le parti auquel vous vous arrêterez, ayez soin de nous en informer sans délai par vos lettres patentes.
« Donné à Rouen, sous notre sceau, l'an du Seigneur 1430 (a. style),
le 22 février. Signé : G. Boisguillaume, G. Manchon (2). »
Graverent ne devait pas ignorer la sommation faite par son vicaire général, maître Billorry, il y avait déjà neuf mois. M. de Beaurepaire, dans ses doctes recherches sur le procès de condamnation, nous apprend qu'il exerçait alors avec Philibert de Montjeu, évêque de Coutances, des poursuites contre un bourgeois de Saint-Lô, Jean Le Couvreur; ce qui est confirmé par la lettre de commission adressée à Lemaitre, et datée de Coutances le 4 mars. L'affaire de Le Couvreur semble bien minime à côté de celle de la Pucelle; et malgré la promulgation de la sentence de
la Vénérable faite dans la suite à Paris par le même Graverent, il semble
bien qu'il aura saisi cette occasion de rester étranger au procès intenté
par l'évêque de Beauvais. La lettre de ce dernier ne semble pas sans
quelque pointe d'humeur. Si l'on ajoute, ce qui est manifeste, que Lemaître
ne s'est prêté qu'à contre-coeur à siéger aux côtés de Cauchon, l'on
est en droit de conclure que l'Inquisition n'a figuré au procès que comme
contrainte.
C'est donc le 21 février que la vierge parut pour la première fois
devant le tribunal qui s'arrogeait le droit de la juger. Martin V était mort
la veille à Rome. L'on ne peut comprendre la grandeur des scènes qui se
déroulent à partir du 21 février jusqu'au martyre, qu'en suppléant à ce
que le procès-verbal ne dit pas, par ce que nous ont révélé les témoins
entendus à la réhabilitation sur ce qui s'est passé à Rouen. Ils sont au
nombre de trente-cinq. Nous allons les entendre; c'est l'objet du livre
suivant.

Source : Edition de la Librairie catholique Em. Vitte - 1901.
Nota : publication sans aucune garantie d'exactitude parfaite avec le texte original.
Notes :
1 Procès, p. 32-35.
2 Procès, p. 36.
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