 |
LIVRE II -
La martyre d'après les témoins de sa passion et de son supplice
II - Dépositions de laïques et de simples clercs - p. 54 à 70 |
 |

I. AYMOND DE MACY. — Détails sur Jeanne prisonnière à Beaurevoir, au Crotoy. — Une
visite du comte de Ligny à la prison de Rouen. — La résistance de Jeanne à l'abjuration
de Saint-Ouen.
II. JEAN MOREAU : Précieux détails sur l'enquête ordonnée par Cauchon à Domrémy, sur
les interrogations adressées à la fois à l'accusée, sur la résistance de Jeanne à Saint-Ouen, sur le supplice.
III. PIERRE CUSQUEL : A vu Jeanne en prison. — Esprit des juges. — La cage de fer. —
Les interrogatoires. — L'orthodoxie de Jeanne à Saint-Ouen. — Impression causée
par son supplice sur l'assistance ; sur le secrétaire du roi, Tressart.
IV. PIERRE DARON : A vu Jeanne en prison. — Entretien. — Pression des Anglais. — Étonnante mémoire de l'accusée. — Son martyre.
V. JEAN MARCEL : Virginale intégrité de Jeanne. — Le tailleur souffleté. — Les interrogateurs
aux abois. — Le Dominicain Jean Le Sauvage. — Prodigieuse mémoire. —
Accusation contre Cauchon. — La mort de Jeanne. — L'assistance en pleurs.
VI. LAURENT GUESDON : Raison probable de la pâleur de sa déposition. — Jeanne jetée
dans le feu sans sentence de condamnation.
VII. HUSSON LE MAISTRE : Compatriote de Jeanne. — Rapports à Reims avec les siens. —
Menus détails.
VIII. MAUGIER LE PARMENTIER : A étalé les instruments de torture sous les yeux de
Jeanne. — Admiration causée par ses réponses. — Motifs du procès. — Jeanne sur le
bûcher. — L'émotion de l'assistance.
IX. JEAN FAVE : Détails divers. — La colère des Anglais après la sentence de Saint-Ouen. — Reproches de Warvick. — Les Anglais pleurant à grosses larmes.

C'est dans la quatrième enquête, à une exception près, qu'ont déposé
les témoins que l'on va entendre : tous sont des laïques ou de ces clercs
dans les ordres moindres, alors nombreux, qui, non astreints au célibat,
exerçaient des fonctions séculières. Ils n'ont pas été admis aux séances
du procès, si ce n'est à la scène du cimetière Saint-Ouen et à celle du
supplice ; plusieurs ont vu la captive dans sa prison, tous ont entendu ce
qui se disait sur elle et sur le procès dans la ville de Rouen.
I. AYMOND DE MACY
Il donne de précieux détails sur quatre points : le séjour à Beaurevoir, au Crotoy, à Rouen, et plus spécialement sur la scène du cimetière
Saint-Ouen.
Sire Aymond, seigneur de Macy, chevalier, âgé de cinquante-six ans environ, a été présente et admis comme témoin, et a été interrogé par nous, archevêque susdit (de Reims), en présence de Frère Thomas Vérel
(Dominicain sous-inquisiteur), l'année et le jours susdits (7 mai 1456).
Interrogé sur les articles I, II, III, IV, produits dans la présente cause, il a répondu sous la foi du serment de la manière suivante :
« J'ai connu Jeanne, je la vis pour la première fois quand elle était détenue prisonnière au château de Beaurevoir, pour le compte et au nom du seigneur de Ligny. Je l'ai vue plusieurs fois en prison, et plusieurs fois j'ai causé avec elle. Plus d'une fois, par manière de jeu, j'ai essayé de lui toucher les mamelles, en m'efforçant de lui mettre les mains dans le sein. Jeanne ne voulait pas le souffrir ; elle me repoussait de toutes ses forces. C'était une fille d'honnête conduite tant dans ses paroles que dans ses actes (1).
« Jeanne fut conduite à la forteresse du Crotoy, où se trouvait alors prisonnier
un personnage très remarquable, du nom de maître Nicolas de Queuville (2), chancelier de l'Église d'Amiens, docteur dans l'un et l'autre droit (3). Il célébrait souvent dans la prison, et non moins souvent Jeanne assistait à sa messe; si bien que dans la suite j'ai entendu ce même maître Nicolas raconter qu'il avait ouï Jeanne en confession, qu'elle était bonne chrétienne et de très grande dévotion ; il disait beaucoup de bien de ladite Jeanne (4).
« Jeanne fut ensuite conduite dans le château de Rouen, et renfermée
dans une prison du côté des champs (versus campos). Pendant qu'elle était détenue dans cette même prison, le seigneur comte de Ligny vint à
Rouen ; et moi qui vous parle, j'étais en sa compagnie. Un jour le comte
de Ligny voulut voir Jeanne : il vint vers elle en compagnie des seigneurs
comtes de Warwick et de Stafford. Le chancelier d'Angleterre (de la
France anglaise), alors évêque de Thérouenne, son frère, était présent:
je l'étais aussi. Le comte Ligny l'aborda par ces paroles : « Jeanne, je suis venu ici pour vous mettre à rançon, à condition que vous promettrez de ne jamais vous armer contre nous. » Elle répondit : « En nom Dé, vous vous moquez de moi, car je sais bien que vous n'en avez ni le vouloir,
ni le pouvoir (5). » Elle répéta plusieurs fois ces paroles, parce que le seigneur
comte persistait dans son dire, et elle ajouta : « Je sais bien que ces
Anglais me feront mourir, dans la créance qu'après ma mort ils gagneront le
royaume de France, mais quand ils seraient cent mille godons de plus qu'ils ne
sont maintenant, ils n'auront pas le royaume (6). » Ces paroles indigneront le
comte de Stafford, qui tira sa dague à moitié pour la frapper: mais le
comte de Warwick l'en empêcha.
« A quelque temps de là, pendant que j'étais encore à Rouen, Jeanne fut conduite sur la place qui est devant Saint-Ouen. Là, fut faite une prédication par Nicolas Midi (erreur, c'était Guillaume Erard). Entre autres
choses, je l'ai entendu dire : « Jeanne, nous avons la plus grande pitié de vous; il faut que vous rétractiez ce que vous avez dit, ou que nous vous abandonnions à la justice séculière. » Jeanne répondait qu'elle
n'avait fait aucun mal; qu'elle croyait les douze articles de la foi et les
dix commandements de Dieu ; elle ajoutait qu'elle s'en rapportait à la cour
de Rome, et qu'elle voulait croire tout ce que croyait la sainte Église.
Malgré toutes ces paroles, on la pressait fortement de se rétracter. Elle
répondait : « Vous vous donnez beaucoup de peine pour me séduire. » Pour éviter le péril, elle dit qu'elle était contente de faire tout ce qu'on
voudrait.
« Alors un secrétaire du roi d'Angleterre, là présent, son nom était Laurent
Calot, tira de sa manche une petite feuille écrite, et la donna à
Jeanne pour qu'elle la signât. Jeanne répondait qu'elle ne savait ni lire
ni signer. Nonobstant cette réponse, le secrétaire Laurent Calot lui présentait
la feuille et la plume pour qu'elle signât; et Jeanne, en se moquant,
fit un rond. Laurent Calot prit alors la main de Jeanne avec la
plume et lui fit faire un signe dont je n'ai pas souvenance.
« Je crois Jeanne en paradis (7). »
*
* *
II. JEAN MOREAU
Le témoin qui va parler est originaire de la même province que la Vénérable, du Bassigny, la vraie province dans laquelle est née Jeanne d'Arc. Ce qui devrait mettre fin à l'interminable querelle, si elle est Lorraine ou Champenoise. Urville est un village où l'on fond encore des cloches, reste des anciennes fonderies de cuivre, qui, parait-il, étaient en grande activité au temps de Jeanne d'Arc. Urville est du canton de Bulgnéville et dans l'arrondissement de Neufchâteau. Le village était, en 1456, dominé par une forteresse, située sur
une hauteur, d'où le nom de La Motte.
Jean Moreau. — Honorable homme Jean Moreau, domicilié à Rouen, âgé de cinquante-deux ans, est venu sur citation, a prêté serment et a été interrogé le 10 mai. Il a répondu ainsi qu'il suit sur les articles I, II,
III, IV:
« Je suis né à Urville. près de Lamotte-en-Bassigny, non loin de Domrémy,
lieu d'origine de Jeanne. Je ne connaissais cependant ni Jeanne ni
ses parents, mais à l'époque où elle était vers le roi, vinrent à Rouen
Nicolas Saussart et Jean Chandoz, marchands chaudronniers. Ils me racontèrent comment Jeanne s'était éloignée des parages de Lorraine. Ils
disaient qu'elle s'était rendue à Vaucouleurs, auprès de Jean (Robert) de
Baudricourt, en lui intimant qu'il était indispensable qu'il la conduisit,
ou la fit conduire jusqu'au roi. Elle fit tant qu'il la fit conduire jusqu'au
roi, alors à Chinon. Arrivée auprès du prince, qu'elle ne connaissait pas,
on lui dit d'un personnage que c'était le roi, alors qu'il ne l'était pas.
Elle répondit que ce n'était pas le roi. Enfin, après avoir été examinée
par des clercs et des docteurs, elle parla au roi. Je n'eus pas d'autre
connaissance de Jeanne jusqu'à ce que je la vis dans deux prédications
faites contre elle, l'une à Saint-Ouen, l'autre au Vieux-Marché.
« Au sujet des articles V et VI. voici ce que je sais. Dans le temps que
Jeanne était à Rouen, et qu'on lui faisait son procès, vint à Rouen un
notable des contrées de Lorraine, avec lequel je fis connaissance, parce
qu'il était de mon pays. Il me dit qu'il arrivait des contrées de Lorraine
et qu'il était venu à Rouen parce qu'il avait eu spéciale commission de faire des informations au lieu d'origine de Jeanne, sur la réputation
qu'elle y avait. Il les avait faites, et en avait apporté le résultat au seigneur évêque de Beauvais, s'attendant à être dédommagé de sa peine et
de ses dépenses; mais l'évêque lui avait dit qu'il était un traître et un
méchant homme, et qu'il n'avait pas fait son devoir en ce qui lui avait été enjoint. L'enquêteur se plaignait à moi de ce qu'il ne pouvait pas être payé de son salaire à cause que ces informations ne servaient pas
audit évêque. Il me disait que dans ces enquêtes il n'avait rien trouvé
sur Jeanne qu'il ne voulût savoir sur sa propre soeur; et cependant il
avait fait ses recherches dans cinq ou six paroisses voisines de Domrémy
et à Domrémy même. Ce même homme me disait avoir constaté que Jeanne était très dévote, et qu'elle fréquentait beaucoup une petite chapelle où
elle portait des guirlandes à une statue de la bienheureuse Marie, qu'on
y voyait; il disait encore que parfois elle gardait le bétail de son père.
« Je ne sais rien sur les articles VII, VIII, IX, et voici ce dont je puis témoigner à propos de l'article X. Pendant que se faisait le procès, j'ai entendu dire qu'elle avait été visitée pour savoir si oui ou non, elle était vierge; et elle avait été trouvée en possession de son intégrité.
« Sur les articles XI, XII, XIII. XIV, je n'ai que ceci à déposer. J'ai ouï dire que Jeanne priait souvent les interrogateurs de poser les questions de manière à ce qu'elle n'eût à répondre qu'à un ou deux, et qu'ils la troublaient fort par tant d'interrogations qu'ils lui adressaient à la fois (8).
« Omettant les autres articles sur lesquels je ne sais rien, voici ce que je puis déposer sous la foi du serment sur les articles XXIII, XXIV et XXV: J'étais présent à la prédication faite à Saint-Ouen. Le prédicateur chargeait Jeanne d'opprobres, lui reprochant d'avoir offensé la majesté royale et la foi catholique, d'être coupable de plusieurs erreurs contre la foi; si sur-le-champ elle ne se mettait pas à couvert du châtiment de tels crimes (9), elle serait brûlée. J'ai entendu Jeanne répondre entre autres
choses au prédicateur, qu'elle avait pris l'habit d'homme parce qu'elle
avait à vivre au milieu des hommes d'armes, et qu'il était pour elle plus
sûr et plus décent de s'y trouver avec des habits d'homme qu'avec des
habits de femme; que ce qu'elle faisait et ce qu'elle avait fait était bien
fait.
« J'ai vu aussi qu'on lisait à Jeanne une feuille, mais j'ignore ce qu'elle contenait: je me rappelle cependant qu'il y était dit qu'elle avait commis le crime de lèse-majesté et qu'elle avait séduit le peuple. Je sais qu'après la prédication elle fut ramenée au château ; mais j'ignore ce
qui s'est passé à la suite jusqu'au jour où elle a été brûlée.
« Pour les autres articles, j'atteste que j'ai été présent à la prédication dernière, et à la mort de Jeanne. La prédication fut faite par un prêcheur dont je ne me rappelle pas le nom. Ce prédicateur disait que Jeanne avait mal fait, qu'on lui avait pardonné une fois son péché, et
qu'à l'avenir l'Église ne pouvait pas lui venir en aide.
« Je vis qu'après la prédication elle fut livrée à un sergent, et que ce sergent la livra au bourreau sans que le bailli prononçât aucune sentence; elle fut conduite au bûcher, et dans le feu elle demanda de l'eau
bénite. Elle criait à pleine voix : JHESUS; elle demanda aussi la croix.
J'ai ouï dire que, le jour même ou la veille, elle avait reçu le corps du
Christ. Je ne sais pas autre chose. »
Remarques. — Il faut confronter la déposition de Moreau avec celle de Nicolas Bailly (10). Elles s'accordent fort bien, encore que les deux témoins fissent leur déposition, l'un à Rouen, l'autre à Vaucouleurs, alors fort éloignés. Le notable dont il est ici parlé n'est autre que le prévôt même d'Andelot, Gérard, dit Petit, dont Nicolas Bailly était le greffier. D'autres témoins nous parleront de cette grêle de questions tombant à la fois sur l'accusée. Qui donc pourrait soutenir pareil assaut ?
*
* *
III. PIERRE CUSQUEL
Pierre Cusquel a déposé trois fois. Il dit bien explicitement dans la première déposition qu'il est au service de maître Jean SON, maître de maçonnerie au château. Une preuve de la négligence des greffiers qui ont rédigé le procès de réhabilitation résulte de ce que à la première déposition, le 4 mai, ils lui donnent cinquante-cinq ans, cinquante ans à la seconde, qui eut lieu quelques jours après, et cinquante-trois à la troisième, qu'il fit quatre ans après la première. Peut-être auront-ils pris I pour V. Les trois dépositions sont d'ailleurs concordantes.
Pierre Cusquel, laïque, bourgeois de Rouen, environ cinquante-trois ans, a déjà été présenté et examiné après serment ; il est recelé de nouveau ce 12 mai pour répondre sur les présents articles. Sur les quatre premiers,
il a déposé ainsi qu'il suit :
« Je ne connus jamais le père, la mère, ni la parenté de Jeanne. Je
n'eus quelque connaissance de Jeanne elle-même que depuis qu'elle a été amenée dans la ville de Rouen, où je l'ai vue dans les prisons. A la demande et en considération de maître Jean Son maître d'oeuvres dans
le château, deux fois je suis entré dans la prison de Jeanne et lui ai
parlé. Je remarquai la sagesse de ses paroles et aussi qu'il s'agissait de
sa mort. Autant que j'ai pu m'en apercevoir, Jeanne était une fille
d'environ vingt ans, très simple, sans connaissance du droit, je crois, et
cependant répondant prudemment. »
Art. V, VI, VII, VIII : « Le procès fut fait contre elle en matière
de foi; mais, à ce que je pense, il ne fut dicté ni par les intérêts
de la foi, ni par zèle pour la justice, mais bien par la haine et par
la peur qu'elle inspirait aux Anglais. A mon avis, les juges et les assesseurs
procédaient contre elle par complaisance pour les Anglais et à
leurs instances, et ils n'auraient pas osé leur faire opposition. Ainsi que
je l'entendis raconter, dès que le bruit se répandit que Jeanne avait
repris l'habit d'homme, quelqu'un — je crois que c'était maître Marguerie — ayant dit qu'avant de procéder outre, on s'informerait du vrai
motif de ce changement, il lui fut enjoint de se taire au nom du diable.
Je crois que personne n'aurait osé donner conseil à Jeanne, la défendre
ou la diriger. »
Interrogé sur l'article IX, il a ainsi déposé : « Quand Jeanne fut amenée à Rouen, elle fut renfermée dans les prisons du château, dans une
chambre au-dessous d'un escalier, du côté des champs: c'est là que je
l'ai vue et lui ai parlé deux fois, ainsi que je l'ai dit. Une cage de fer
fut faite pour la renfermer et la faire tenir debout; je l'ai vu peser
dans ma maison, mais je n'ai pas vu que Jeanne y ait été enfermée. »
Art. X : « J'ai ouï dire que Madame la duchesse de Bedford avait
fait visiter Jeanne pour savoir si oui ou non elle était vierge : elle fut
trouvée vierge. C'est ce que j'ai ouï de la bouche de plusieurs, dont je ne
me rappelle pas les noms. »
Interrogé sur les articles XI, XII, XIII et XIV, le témoin a répondu :
« Je n'assistai jamais au procès, mais le bruit public était que l'on fatiguait beaucoup l'accusée par diverses questions, et que les interrogateurs
déployaient toutes leurs forces pour la prendre au piège de ses
paroles, et cela parce qu'elle avait fait la guerre aux Anglais. »
Interrogé sur les articles XV, XVI et XVII, il a ainsi témoigné : « J'ai
ouï dire que Jeanne s'était soumise à l'Église et à notre seigneur le
Pape. J'ai entendu de la bouche de Jeanne, en plein sermon de maître Érard à Saint-Ouen, qu'elle ne voudrait rien tenir contre la foi catholique,
et que s'il y avait dans ses actes et ses paroles quelque chose de
peu conforme à la foi, elle voulait le rejeter pour s'en tenir au jugement
des clercs. »
Art. XVIII, XIX, XX, XXI : « Je ne sais rien. »
Art. XXII : « J'ai ouï dire — je ne me rappelle pas par qui, —
que maître Nicolas Loyseleur feignait être sainte Catherine, et induisait
Jeanne à dire ce qu'il voulait. »
Art. XXIII, XXIV, XXV, XXVI, XXVII et XXVIII : « Je sais seulement qu'une prédication à laquelle j'assistai, fut faite à Saint-Ouen par
maître Guillaume Érard, prédicateur; mais de ce qui s'y passa et y
fut dit, je ne sais que ce que j'ai déjà raconté plus haut. »
Art. XXIX, XXX, XXXI, XXXII et XXXIII : « Je sais bien qu'une prédication fut faite au Vieux-Marché et que Jeanne y fut brûlée, mais
je ne voulus pas y assister; je n'aurais pas pu supporter la vue du supplice,
tant j'avais pitié de Jeanne. C'était le bruit public, et un sujet de
plainte de presque tout le peuple, que Jeanne était victime d'une grande
injustice. J'ai entendu maître Jean Tressart, secrétaire du roi d'Angleterre,
au retour du lieu du supplice, raconter avec tristesse et douleur,
en se lamentant, ce qui avait été fait de ladite Jeanne et ce qu'il avait
vu en ce lieu; il disait en propres termes : « Nous sommes tous perdus, car une sainte a été brûlée. » Il croyait son âme dans les mains de
Dieu, car au milieu des flammes elle acclamait toujours le nom de
Jésus.
« Après le supplice, les cendres, par ordre des Anglais, furent recueillies et jetées à la Seine. La raison en était qu'ils avaient craint qu'elle
ne s'évadât, et que quelques-uns ne crussent qu'elle s'était évadée. Je ne
sais pas autre chose. »
Dans sa première déposition devant d'Estouteville, Cusquel disait,
dans sa réponse à l'article III : « Je crois que les Anglais cherchaient à
faire mourir Jeanne par haine et par dépit du bien qu'elle faisait. Entre
autres motifs, ils se proposaient d'infamer notre sire le roi de France
pour avoir eu à son service une sorcière et une hérétique. Si elle n'avait
pas combattu les Anglais, on ne lui eût pas fait semblable procès. »
Dans sa réponse à l'article IV : « Durant le procès, j'entrais très souvent au château, grâce à mon patron, maître Jean Son, maître de l'œuvre
de maçonnerie. Avec la permission des gardes, deux fois je suis entré
dans la prison de Jeanne, et je la vis les fers aux pieds et rattachée par
une longue chaîne à une poutre (11). Une cage en fer fut pesée dans ma
maison: l'on disait que Jeanne devait y être renfermée; cependant je ne
l'ai pas vue dans cet état. »
A l'article IX : « L'on disait dans le peuple que l'unique cause de sa condamnation était la reprise de l'habit d'homme qu'elle n'avait porté et ne portait qu'afin de ne pas attirer les regards des hommes d'armes, parmi lesquels elle se trouvait. Je lui ai demandé une fois dans sa prison pourquoi elle portait cet habit, et elle m'a donné la raison que je viens d'indiquer.
« Le jour de la mort de Jeanne, j'entendis maître Jean Tressart, secrétaire du roi d'Angleterre, dire qu'on avait fait mourir une fidèle chrétienne dont il croyait l'âme entre les mains de Dieu, et que tous tes approbateurs de sa condamnation étaient damnés. (12) »
*
* *
IV. PIERRE DARON
Pierre Daron. — Pierre Daron, lieutenant du bailli de Rouen, a été
présenté comme témoin ; admis, et après avoir prêté serment, a été
interrogé par le seigneur inquisiteur, du mandement des autres juges,
en présence des greffiers, le 13 mai (1456). — Il a, dit-il, soixante ans
environ.
Interrogé sur les articles I, II, III, IV, il a ainsi répondu sous la foi
du serment :
« Je n'ai connu Jeanne que lorsqu'elle a été amenée à Rouen; j'étais alors procureur de la ville ; la curiosité me faisait beaucoup désirer de
la voir, et j'en cherchais les moyens. Je trouvai Pierre Manuel, avocat
du roi, qui n'en avait pas un désir moindre; nous allâmes ensemble la
voir; nous la trouvâmes au château, dans une tour, dans des entraves
de fer, avec une grosse pièce de bois qui attachait ses pieds (13): elle était
gardée par plusieurs Anglais. Manuel, en ma présence, s'adressant à
Jeanne, lui dit par manière de plaisanterie qu'elle ne serait pas venue
là si on ne l'y avait pas amenée, et il lui demanda si, avant sa prise,
elle savait qu'elle serait faite prisonnière: elle répondit qu'elle s'en doutait
bien. Nous reprîmes en lui demandant pourquoi, puisqu'elle le
savait, elle ne s'était pas gardée le jour où elle fut prise; elle répondit
qu'elle ne savait ni le jour, ni l'heure, ni le temps où cela devait arriver.
Nous ne lui avons pas dit autre chose.
« Je la vis une autre fois pendant le procès, lorsqu'on la conduisait
de la prison à la grande salle du château.
« Sur les articles V, VI, VII et VIII, je ne sais rien, si ce n'est que plusieurs furent mal vus par les Anglais pour n'avoir pas voulu assister à ce procès, plus que tous, maître Nicolas de Houppeville.
« Sur l'article IX, je ne sais que ce dont j'ai déjà déposé ; je l'ai vue
en prison, dans une tour, attachée par les pieds à une grosse pièce de
bois.
« Sur les articles X, XI, XII, XIII et XIV, j'ai bien souvenance que de
nombreux clercs furent rassemblés pour son procès, et que les greffiersétaient maître Guillaume Manchon et messire Guillaume Colles, dit encore
Boisguillaume; j'ignore avec quel esprit ils procédaient.
« J'en ai entendu quelques-uns, durant le procès, dire qu'elle était
merveilleuse dans ses réponses, qu'elle avait une mémoire admirable (14). Une fois interrogée sur un point sur lequel elle avait été questionnée huit jours auparavant, elle répondait : « Tel jour j'ai été interrogée sur cela » ; ou encore : « Il y a huit jours que j'ai été interrogée sur cela, et voici ce que j'ai répondu. » Boisguillaume, le second greffier, ayant dit qu'elle n'avait pas ainsi répondu, tandis que quelques-uns des assistants
affirmaient que Jeanne disait vrai, on lut le procès-verbal de ce jour et
il se trouva que Jeanne avait raison. Jeanne, toute contente, dit à Boisguillaume
que s'il se trompait encore, elle lui tirerait l'oreille.
« De l'article XV au XXIII je ne sais rien.
« Du XXIII au XXV, je puis affirmer que j'étais présent au sermon fait à Saint-Ouen: mais je ne saurais en rien dire, car j'étais fort loin et je ne pouvais rien entendre.
« Sur les articles XXVII et XXVIII je ne sais rien.
« Quant à ceux qui suivent, j'étais présent au sermon fait à la place du Vieux-Marché, le jour où Jeanne finit ses jours. Je la vis livrée et abandonnée à la justice séculière, et aussitôt qu'elle fut livrée, sans intervalle de temps, sans sentence du juge laïque, elle fut passée au bourreau et conduite sur un ambon, où le bois était préparé pour la brûler.
« Je crois qu'elle finit catholiquement ses jours, car elle faisait de
pieuses lamentations et de pieuses exclamations, invoquant le nom du
Seigneur JÉSUS. Entre autres paroles, je l'entendis dire : Ha, Rouen,
Rouen, seras-tu ma maison ?
« L'on en avait la plus grande compassion ; beaucoup étaient émus
jusqu'aux larmes; beaucoup se plaignaient de ce que semblable exécution
se faisait à Rouen. Ce que je sais, c'est que jusqu'à son dernier
souffle Jeanne ne cessait de crier : Jhesus.
« A la suite, l'on recueillit les cendres et les restes, et on les jeta à la Seine. Je ne sais pas autre chose. »
*
* *
V. JEAN MARCEL
Jean Marcel, citadin et bourgeois de Paris, de cinquante-six ans environ, a été interrogé, après serment, les jours susdits (30 avril, à Paris).
Il a ainsi répondu :
« Sur les quatre premiers articles, je déclare, sous la foi du serment, que je ne connaissais en rien Jeanne lorsqu'elle fut amenée à Rouen : je
la vis pour la première fois lorsqu'elle fut prêchée à Saint-Ouen.
« Sur les articles V, VI, VII, VIII, IX, je ne sais que ce qui suit : je demeurais à Rouen lorsque Jeanne fut prise près de Compiègne et amenée dans cette ville. Maître Pierre Cauchon, alors évêque de Beauvais, la requit, à ce que j'ai ouï dire, pour lui faire son procès: quel esprit l'animait ? comment déduisit-il le procès ? je l'ignore.
« Sur l'article X, j'ai ouï dire que la duchesse de Bedford la fit visiter
pour savoir si elle était vierge ou non ; elle fut trouvée vierge. Un certain
Jeannotin Simon, tailleur de son métier, racontait, moi l'entendant,
que la duchesse de Bedford lui avait commandé une robe de
femme pour ladite Jeanne. Comme il voulait l'en revêtir, il la toucha,
par manière de caresse, à la mamelle. Jeanne eu fut indignée et donna
un soufflet à Jeannotin.
« Sur les articles XI, XII et XIII : Un certain maître Jean le Sauvage,
de l'Ordre des Frères Prêcheurs, m'a parlé plusieurs fois de Jeanne, au
procès de laquelle il avait assisté, et sur lequel procès il aimait peu à
s'entretenir. Il m'a dit cependant une chose, c'est qu'il n'avait jamais vu
femme de cet âge qui eut donné tant d'embarras aux examinateurs.
Il était en grande admiration de ses réponses et de sa mémoire; elle
se rappelait bien ce qu'elle avait dit. Une fois, le greffier ayant relu ce
qu'il avait écrit, Jeanne lui dit que ce n'était pas là sa réponse, et elle s'en
référa aux assistants ; tous dirent qu'elle avait raison, et une correction
fut faite.
« Sur les autres articles : comme je l'ai déjà dit, j'étais présent à la
prédication faite à Saint-Ouen, et c'est là que je vis Jeanne pour la première fois. Je me rappelle bien que Guillaume Érard, un docteur en théologie, fit la prédication en présence de ladite Jeanne, qui, à ce qu'il me
semble, était en habits d'homme. Je ne sais rien de ce qui a été dit ou fait
pendant cette prédication, car j'étais fort loin du prédicateur. J'entendis
cependant maître Laurent Calot et d'autres dire à maître Pierre Cauchon qu'il tardait trop à rendre la sentence, et qu'il jugeait mal; Pierre Cauchon
répondit qu'il mentait.
« J'assistai à la seconde prédication, le jour où Jeanne fut brûlée. Je la vis dans les flammes crier et répéter à haute voix : JHESUS ! Je suis très convaincu que sa mort fut catholique et que Jeanne a bien fini ses jours, en l'état d'une bonne chrétienne. Je le sais par la relation des religieux qui l'assistaient à la dernière heure. J'en ai vu beaucoup, la plus grande partie des assistants, pleurer et gémir de compassion, car on disait que Jeanne avait été condamnée injustement. Je ne sais pas autre chose. »
Remarque. — Un seul Le Sauvage est signalé dans le procès de condamnation.
Puisque celui dont parle Jean Marcel fut un des assesseurs, il semble
que l'on doit conclure à l'identité du personnage, malgré la différence des
prénoms. Celui qui est ici appelé Jean est appelé Rodolphe dans le premier
procès. Ce serait donc un Dominicain qui aurait émis les suffrages
dont il sera question dans la suite; il n'aimait pas à parler du procès,
vraisemblablement par crainte d'être traité comme son confrère Pierre
Bosquier.
*
* *
VI. LAURENT GUESDON
Le témoin suivant, comme il va nous le dire, était lieutenant du bailli
Le Bouteiller pendant le procès. Il a du marcher avec son chef, et l'événement devait lui rappeler des actes peu glorieux pour lui. Aussi est-il très réservé et froid dans sa déposition. Guesdon et d'autres encore devaient se dire que Rouen n'était pas tellement acquis à la France qu'il ne put retomber sous la domination anglaise. Ils ne voulaient pas engager l'avenir.
Laurent Guesdon, bourgeois de Rouen, avocat dans la cour séculière, clerc marié, a été interrogé le 12 mai. il a répondu ainsi qu'il suit :
Art. I, II, III, IV : « Je n'ai connu Jeanne que lorsqu'elle fut amenée à Rouen. Beaucoup cherchaient à la voir: je vins au château et je la vis
aussitôt. Je ne l'ai vue, dans la suite, que lorsqu'elle fut prêchée à Saint-Ouen. »
Art. V et VI : « J'ignore l'esprit, qui animait les juges dans le procès; je crois cependant que si elle avait été du parti des Anglais, on eût procédé d'une manière tout autre. »
Art. VII-XXIII : « Je ne sais qu'une chose, c'est qu'elle était dans
les prisons du château, et non pas dans les prisons communes. J'ignore
comment elle y était traitée. »
Art. XXIII-XXVIII : « J'étais, ainsi que je l'ai dit, à la prédication
faite à Saint-Ouen. La prédication finie, je sais pertinemment qu'on demandait à Jeanne quelque chose qu'elle refusait de faire, mais ce que
c'était, je l'ignore. »
Art. XXIX-XXXIII : « J'assistai à la dernière prédication, au Vieux-Marché; j'y étais avec le bailli, dont j'étais alors le lieutenant. On rendit
une sentence par laquelle Jeanne était abandonnée au bras séculier. La
sentence prononcée, immédiatement, sans aucun délai, après la remise
entre les mains du bailli, le bourreau, sans plus, sans sentence du bailli
ou de moi, auxquels revenait l'office de la prononcer, le bourreau la conduisit
au lieu où le bûcher était préparé, et elle fut brûlée. Il me semblait
que c'était procéder irrégulièrement. Et, en effet, peu de temps après, un
malfaiteur, Georges Folenfant, fut aussi, par la justice ecclésiastique,
livré à la justice séculière. Ce Georges fut mené à la cohue (15) et, là, condamné
par la justice séculière, il ne fut pas conduit au supplice avec
pareille précipitation.
« Ma persuasion est que Jeanne est morte en bonne catholique, puisqu'en mourant elle invoquait avec grand cri le nom du Seigneur Jésus : Obiit exclamando nomen Domini Jhesus. C'était dans l'assistance grande
pitié; quasi tous exprimaient leur émotion par leurs larmes. Après son
trépas, le bourreau réunit les cendres qui restaient et les jeta à la Seine.
« Je ne sais rien sur les autres articles. »
*
* *
VII. HUSSON LEMAISTRE
Husson Lemaistre. — Honnête homme Husson Lemaistre, laïque, chaudronnier
de son métier, domicilié à Rouen, âgé de cinquante ans ou à peu
près, est né à Urville-sous-la-Motte-de-Bassigny, à trois lieues de Domrémy.
Il a été interrogé le 11 mai par messeigneurs les juges et commissaires.
Questionné sur les quatre premiers articles, il a répondu :
« Ce sont
les seuls sur lesquels je pourrai répondre, car je ne sais rien sur les
autres articles (16). Sous la foi de mon serment, je déclare avoir connu le père et la mère de Jeanne : c'étaient des gens simples et bons, menant une vie bien catholique ; c'est que, ainsi que je l'ai dit, je suis né à Urville, à trois lieues de Domrémy, et Domrémy est le lieu natal de Jeanne, et le domicile de son père et de sa mère. Cependant je ne vis et connus Jeanne qu'à Reims, lors du couronnement du roi. Je restais alors à Reims: le père de Jeanne et son frère, messire Pierre, s'y trouvèrent; ils avaient de familières relations avec moi qui parle et avec ma femme ;
nous étions compatriotes, et ils appelaient ma femme : voisine.
« J'étais dans mon pays d'origine, au temps où Jeanne alla à Vaucouleurs vers le sire Robert de Baudricourt lui demander de la conduire, ou
de la faire conduire vers le roi de France; on disait alors que c'était un
bienfait du Ciel et que Jeanne était conduite par l'esprit de Dieu.
« Jeanne, ainsi que je l'entendis dire alors, requit sire Robert de lui
donner des gens pour la conduire vers monseigneur le Dauphin. Dans la
contrée, Jeanne était réputée une bonne et honnête jeune fille, qui avait
demeuré autrefois avec une probe et honnête femme, appelée La Rousse,
résidant à Neufchâteau. L'on disait que Jeanne aimait à se confesser,
qu'elle le faisait très souvent, et recevait de même le corps du Christ.
« J'ai ouï dire que lorsqu'elle était conduite de Vaucouleurs au roi,
quelques-uns des hommes d'armes qui l'escortaient feignaient d'être du
parti ennemi, et ceux qui étaient à ses côtés simulaient de vouloir fuir,
mais elle leur disait : En nom Dieu, ne fuyez pas; ils ne vous feront pas de
mal. L'on disait encore qu'arrivée près du roi, elle le reconnut, sans
jamais l'avoir vu auparavant.
« Enfin elle conduisit sans obstacle le roi à Reims, où moi, qui parle,
je vis ladite Jeanne. De Reims, le roi alla à Corbigny, et à la suite à Château-
Thierry, qui fut rendu au roi. Le bruit se répandit alors que les
Anglais venaient pour combattre le roi ; Jeanne dit cependant aux gens
du roi de ne pas craindre et que les Anglais ne viendraient pas. Je ne
sais plus rien.
*
* *
VIII. MAUGIER LE PARMENTIER
Maugier Le Parmentier. — Homme honnête Maugier le Parmentier,
clerc non marié, appariteur de la cour archiépiscopale de Rouen, âgé de
cinquante-six ans, ou environ, déjà interrogé, et recolé le 12 mai, il a
ainsi répondu aux interrogations adressées :
Art. I, II, III et IV : « Je connus Jeanne quand elle fut amenée à
Rouen. Je la vis dans le château, où je fus mandé avec mon compagnon
pour la mettre à la torture. Elle eut alors quelques interrogations à subir;
elle montrait beaucoup de sagesse dans ses réponses ; les assistants en étaient dans l'admiration; nous nous retirâmes, mon compagnon et moi,
sans avoir mis la main sur sa personne.
Art. V et VI : « Le procès fut instruit contre ladite Jeanne, à l'instance
des Anglais, par l'évêque de Beauvais, parce que, à ce que l'on
disait, elle avait été prise sur le territoire de Beauvais.
« L'évêque était très affectionné au parti des Anglais. Quelques Frères
Prêcheurs eurent alors beaucoup à faire, parce que, ainsi que je l'ai ouï
dire à plusieurs, ils lui conseillaient de se soumettre à l'Église. C'était la
voix commune que tout ce qui se faisait contre Jeanne était fait en haine
du roi de France et du parti que la jeune fille tenait, et que l'on faisait
grande injustice à cette même JEANNETTE. »
Art. VII, VIII et IX : « Je sais seulement qu'au château elle était dans la grosse tour: c'est là que je la vis quand j'y fus mandé. ainsi que je l'ai dit, pour la mettre à la torture : ce qui ne fut pas fait. »
« De l'article XXIII à l'article XXXIII, omission faite de ceux sur
lesquels je ne sais rien, je puis dire ceci : J'étais présent à la première
prédication faite à Saint-Ouen, et aussi à la dernière, au Vieux-Marché, le
jour où Jeanne fut brûlée; on y avait préparé les bois pour le bûcher, avant
que la prédication fût finie et avant que la sentence fût rendue. Aussitôt
que la sentence eut été prononcée par l'évêque, sans aucun retard, elle
fut conduite au bûcher; je ne me suis pas aperçu qu'une sentence ait été rendue par le juge séculier ; elle fut aussitôt conduite au bûcher.
« Dans le feu, elle cria plus de six fois Jhésus; c'est surtout à son
dernier soupir qu'elle cria avec une voix forte Jhésus, si forte qu'elle a
pu être entendue par tous les assistants (17). Presque tous pleuraient de
compassion.
« J'ai ouï dire qu'après le supplice, ses cendres furent ramassées et jetées à la Seine. Je ne sais pas autre chose. »
*
* *
IX. JEAN FAVE
La déposition suivante ne se trouve que dans l'enquête de Philippe de La Rose. Il a été déjà dit que les greffiers Dauvergue et socius se contentaient assez souvent de consigner dans le procès-verbal que le témoin
admettait ou rejetait l'article. De là la nécessité, pour éviter au lecteur
de recourir à l'article lui-même, de noter brièvement l'objet de l'interrogation.
La déposition de maître Jean Fave est principalement intéressante en ce qu'elle nous fait connaître le désappointement des Anglais après les
scènes de Saint-Ouen. Ils s'attendaient à voir Jeanne jetée dans le bûcher.
Leurs menaces et presque les voies de fait auxquelles ils se portèrent
contre Cauchon et ses assesseurs expliquent les horreurs dont, les jours
suivants, ils se rendirent coupables envers la prisonnière.
M. Jean Fave. — Homme de bon conseil (providus), maître Jean Fave, maître ès arts, licencié ès lois, maître des requêtes de notre seigneur le Roi, quarante-cinq ans ou à peu près, a été interrogé après avoir prêté serment.
Art. I : « Je crois et j'estime l'article être vrai ; les Anglais voulaient à
tout prix se défaire de Jeanne parce qu'elle avait secouru le roi très
chrétien et son parti.
Art. II : « Je m'aperçus bien que les Anglais redoutaient Jeanne, et ainsi que je l'ai ouï dire, ils craignaient son évasion.
Art. III : « Je sais qu'elle fut amenée dans cette ville de Rouen et renfermée dans une prison du château. L'on disait que l'on procédait contre elle en matière de foi. L'on disait encore, et je crois que c'était vrai, que les Anglais avaient fait faire ce procès et qu'ils avaient payé aux docteurs
et à ceux qui avaient été appelés pour le conduire les honoraires qui
leur étaient dus.
« Pour ce qui est de la crainte et de la pression exercées : Après la
première prédication, comme on ramenait Jeanne en prison au château,
les pages tournaient la prisonnière en dérision, au vu et au su de leurs
maîtres qui n'y mettaient pas obstacle. Les Anglais les plus notables, ainsi
que je l'ai ouï, s'indignaient beaucoup contre l'évêque de Beauvais, les
docteurs et les agents du procès, parce qu'elle n'avait pas été convaincue,
condamnée et livrée au supplice. J'ai même ouï dire que, sous ce sentiment
d'indignation, quelques Anglais avaient levé leurs glaives contre
l'évêque et contre les susdits docteurs, quand ils revenaient du château,
afin de les frapper, encore qu'ils ne l'aient pas fait; ils disaient que le
roi avait mal dépensé son argent à leur endroit. J'ai entendu quelques personnes
raconter qu'après la prédication, le comte de Warvick se plaignait à l'évêque et auxdits docteurs, disant que les affaires du roi étaient en
mauvais état, puisque Jeanne se tirait de ce pas ; à quoi l'un d'eux
répondit : « Seigneur, ne vous mettez pas en peine, nous l'aurons bien de nouveau (18). »
Art. IV : « Je ne sais rien sur cela.
Art. V : « J'ai ouï dire que les Anglais furent mécontents de sire
Guillaume Manchon, greffier de cette cause; ils l'eurent pour suspect et
favorable à Jeanne, parce qu'il venait de mauvaise grâce, et ne se comportait
pas selon leur gré.
Art. VI, VII : « Je ne sais rien.
Art. VIII : « Je crois que, comme il est dit dans l'article, Jeanne étaitétroitement enchaînée en prison, sans qu'il fût permis de l'entretenir
pour la conseiller. L'on disait même que les gardes étaient souvent
changés.
De l'article IX à l'article XXII : « Je ne sais rien de ce qui y est formulé. »
Art. XXIII : « Je crois que Jeanne était simple, bonne et fidèle catholique; je la vis abandonnée par l'Église, et conduite par le bourreau et
par d'autres au lieu du supplice, pour y être brûlée.
Art. XXIV : « Je ne m'aperçus pas que le juge séculier ait prononcé quelque sentence ou édicté une condamnation ; elle fut conduite directement au lieu où elle fut brûlée.
Art. XXV : « J'ai vu presque tous les Anglais pleurer à grosses larmes; et j'ai entendu Jeanne au milieu des flammes acclamer le nom de Jésus.
Art. XXVI : « Je crois la vérité de ce qui est formulé dans cet article. La haine des Anglais provenait de la crainte qu'ils avaient de Jeanne et du désir de couvrir le roi de France d'infamie.
Art. XXVII : « Je pense que tout ce que j'ai dit dans ma déposition est notoirement vrai. »

Source : Edition de la Librairie catholique Em. Vitte - 1901.
Nota : publication sans aucune garantie d'exactitude parfaite avec le texte original.
Notes :
1 « Honestæ conversationis, tam in verbis quam in gestis. » (Procès, III, p. 121.)
2 Cf. La Libératrice, p. 379. De Queville ou mieux Quief de Ville, était probablement
de la même famille que Guillaume de Quief de Ville, un des conseillers et des hommes
de confiance de Charles VII dans les mauvais jours. Cf. DE BEAUCOURT, table alphabétique.
3 « Multum notabilis homo... utriusque juris doctor. »
4 « Quod erat... devotissima, et quam plura bona dicebat de eadem. »
5 « EN NOM DÉ, vos deridetis me, quia ego bene scio quod vos non habetis nec velle nec posse. »
6 « Je say bien que ces Anglois me feront mourir : credentes post mortem meam lucrari regniun Franciæ, sed si essent centum mille godons, gallicè, plus quam sint
de præsenti, non habebunt regnum. »
7 Ce passage est trop important pour ne pas être reproduit dans le texte même : « Ipsa enim respondebat quod nihil mali fecerat, et quod credebat in duodecim articulis fidei et in decem præceptis Decalogi; dicendo ulterius quod se referebat curiæ Romanæ, et volebat et credere in omnibus in quibus sancta Ecclesia credebat. Et his non obstantibus, fuit mullum oppressa de se revocando; quæ tamen dicebat ista verba : « Vos habetis multam pænam pro me seducendo » et ut evitaret periculum, dixit quod erat contenta facere quod vellent. Et tunc quidam secretarius regis Angliæ, tunc præsens, vocatus Laurentius Calot, extraxit a manica sua quamdam parvam schedulam scriptam, quam tradidit eidem Johannæ ad signandum, et ipsa respondebat quod nesciebat nec legere nec scribere. Non obstante hoc ipse Laurentius Calot, secretarius, tradidit
eidem Johannæ dictam schedulam et calamum ad signandum ; et per modum derisionis
ipsa Johanna fecit quoddam rotundum. Et tunc ipse Laurentius Calot accepit
manum ipsius Johannæ cum calamo, et fecit fieri eidem Johannæ quoddam signum
de quo non recordatur loquens, et credit quod sit in paradiso. » (Procès, III, 123.)
8 « Sæpe deprecabatur interrogantes cam quod solum haberet respondere uni vel duobus tantum, et quod eam multum turbabant de tantis interrogationibus sic insimul factis. » (Procès, III, 193.)
9 « Nisi amodo a talibus præcaveret, esset combusta. »
10 Voir La Paysanne et l'Inspirée, p. 218 et seq.
11 « Eamque in compedibus ferreis et alligatam una longa catena affixa cuidam trabi vidit. » (Procès, II, p. 306.)
12 « Et quod credebat... omnes adhærentes condemnationi ejus esse damnatos. » (Procès, p. 307.)
13 « Quam invenerunt in castro, in quadam turri, ferratam in compedibus, cum quodam grosso ligno per pedes. » (Ibid., III p. 200.)
14 « In suis responsionibus faciebat mirabilia et quod habebat mirabilem memorial ». (Procès, p. 201.)
15 A Rouen, le lieu des audiences du bailliage était appelé la cohue.
16 La déposition d'Husson Lemaistre aurait été bien à sa place parmi les dépositions de la vie de Domrémy. Perdue au milieu des dépositions de Rouen, elle avait échappé à l'attention de l'auteur.
17 « In quo igne clamavit plus quam sex vicibus, Jhesus, et maxime in ultimo flatu
clamavit magna voce Jhesus ! adeo quod ab omnibus adstantibus audiri potuit. »
18 « Post primam prædicationem, cum reduceretur ad carceres in Castro Rothomagente, mangones Illudebant eidem Johannæ, et permittebant Anglici, magistri eorum ; quodque principaliores Anglicorum, ut audivit, multum indignabantur contra episcopum Belvacensem, doctores et alios assistentes in processu, ex eo quod non fuerat convicta et condemnata ac supplicio tradita ; quodque etiam audivit dici quod aliqui Anglici, ex indignatione prædicta, contra Episcopum et doctores prædictos, de castro revertentes, levaverunt gladios ad eos percutiendum, quamvis non percusserint, dicentes quod rex male expenderat pecunias suas erga eos. Præterea dicit se audivisse ab aliquibus referri, quod cum comes de Warvick post primam prædicationem conquereretur dicto episcopo et doctoribus, dicebat quod rex male stabat ex eo quod dicta Johanna se evadebat; ad quod unus eorum respondit : « Domine, non curetis; bene rehabebimus eam. » (Procès, II, p. 376.)
|