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La Pucelle jusqu'à son départ pour Orléans

n ce dessus dit an mil IIIIc XXVIII, estoient Englès, à grosse puissance en pays de Gascongne, faisans guerre à tous les pays de entour, et par espécial devant Blois et Orliens, où estoient plusieurs villes et forteresses tenans le parti du roi de France, qui pour lors se tenoit à Chinon, avec belle compaignie de gens d'armes, pour deffendre son pays et résister aux Englès ses adversaires. Et estoient en sa compaignie le marescal de Bousat, monsr de Gaucourt, monsr de Rays, La Hire et pluiseurs aultres gentilzhommes et grand nombre de Sauldoiers, qui deffendoient le pays contre les dits Englès; mais nonobstant quelque deffence que ils feissent ou poussent faire, leurs adversaires prévalloient et tousjours conquestoient pays ; dont le roi estoit moult dolant ; mais ce ne lui povait aidier à cause que le heure ne estoit point venue, en laquelle Dieu le estoit à mettre hors de opprobre et de misère. Et fait à présumer et à croire que pour aulcuns peschiés ou de princes ou de peuples, le ayde de Dieu fut attargée, le roi toujours lui requerrant son ayde et souccours, et mandant souventes fois aux collèges des églises cathédrales de son royaulme faire processions et exhorter le peuple eulx amender et prier pour lui et son roiaulme, considérant et ramenant en sa mémoire que les persécutions de guerre, mortalité et famine sont vergues de Dieu à punir les énormités du peuple ou des princes.
  Les Englès dont, eux efforchant mettre tout le pays à leur obéissance se assemblèrent en grand nombre, et assegièrent la ville et cité de Orliens, devant laquelle ilz furent longuement, faisans plusieurs maulx au pays de entour et plusieurs envayes et assaulx à icelle ville par fait de canons, veuglaires, serpentines et aultres hostils de guerre. Mais ceulx de ladite ville se deffendoient si puissamment et vaillamment que rien n'y conquestoient, fors perte des leurs. Et eulx, voiants que par assault ne povoient avoir la ville et que moult y perdoient, se advisèrent et conclurent affamer icelle : et, pour ce faire, ils firent trenquis et bastilles encloant ladite ville et eulx contre les courses de leurs anemis; et ne laissoint passer par terre ne par aue, quelques marchandises ne vivres, dont ceulx de la dite ville se poussent sustenter ou aidier. Et ceulx de ladite ville de Orliens, eulx voiands en tel dangier et aiant peu de espérance estre soucourrus, sinon de Dieu principalement, se retournèrent vers lui, requerrant que par sa bonté et miséricorde, il lui pleust être à eulx propice, selon que il sçavoit que il leur estoit nécessité. Et souvent faisoient processions et dévotes prières tout le temps dudit siège, toujours requerrant le ayde et miséricorde de Dieu.

  Et quand il pleut à Dieu oïr les prières, tant du roi de France comme de ceux d'Orliens et autres villes dudit roiaulme, et que sa volunté fut les aidier et souccourir et jetter de l'opprobre où ils estoient, il ne excita ne promeut les corages des hommes robustes et exercités à la guerre à eulx oster le Ghehorîel et faix de toute calamité et misère, adfin que ils ne extimassent la victoire venir de eulx ; mais leur voeillant monstrer que toute force vient de lui et que merveilleusement et miraculeusement il fait toutes ses oevres, il anima et enhardi ung fueble et tendre corps féminin, aiant vescu tout son temps en purité et casteté, sans quelque reproce ni suspicion de mal fait. Lequel corps féminin et nommé Jehenne estoit de Loraine, de une petite ville dite Mareulle, séante entre la cité de Mès et le pont à Mouisson, distoiante II lieues de ladite cité et III dudit Pont; et avoit icelle Jehenne demouré et servi illec, grand espace de temps, en aulcune cense dudit lieu.
  Quand dont il pleut à Dieu subvenir et conforter le dit roiaulme de France, ceste dite Jehenne, le roi estant à Chinon, vers l'entrée du quaresme du dessus dit an, comparut devant lui en habit de escuier, et se déclara estre Pucelle et envoiée de Dieu à subpéditer et expulser les Englès, par armes, se partir ne se voellent amiablement, de son roiaulme et brefvement le mener sacrer et couronner en la ville de Rains, malgré tous ses hayneulx et mortels anemys.
  Adont le roi, entendant les parolles et promesses de la dite Jehenne estante en habits dissimulé, les tint pour légières et vaines, sans y adjouter foi. Et ladite Jehenne continuante ses parolles et disante que le ayde de Dieu, duquel elle estoit envoiée, ne doit estre refusée, mais joieusement reçupte, le roi comme sage et prudent, toujours espérant avoir aulcun souccours de la grâce de Dieu, et commémorant que anchiènernent femmes avoient fait merveilles, comme Judith et aultres, assembla son conseil et autres clercs, adfin que la chose arguée et débatue par bonne et meure délibération, il peust sçavoir se aulcune conjecture de divine ayde povoit estre sentie en este femme. Lesquelz clercs et conseil disputant la matière par plusieurs et diverses journées, et considérant et sçachant que les oëvres de Dieu sont incongneues, et que plusieurs fois il avoit fait merveilleux et miraculeux souccours aux siens, conclurent et dirent au roi, en ceste manière : « Très chier sire, la matière que il vous a pleu nous déclarer et mettre en conseil passe entendement humain, et ne est qui en sceust jugier, ni affermer, car les oëvres du seul et souverain seigneur se diversifient et sont inscrutables. Mais entendu la nécessité de votre très digne et excellente personne,
avec aussi celle de votre roiaulme, et considéré les continuées prières de vostre peuple, espérant en Dieu, et de tous aultres amants paix et justice, et mesmement ramené que on ne scet la volunté du seigneur, il nous semble estre bon non rejetter ne refuser la pucelle, qui se dist estre envoiée de Dieu pour vostre souccours et ayde, nonobstant que ses promesses soient sups oëvres humaines. Mais point ne disons ne entendons que légièrement créedz à elle : car le dyable est subtil et décepvable, tendant tout tirer à lui. Et pour ce, il est juste et raisonnable que, selon la sainte escripture, le fachiés esprouver par deux manières, c'est assavoir par prudence humaine, en enquérant de sa vie, de ses meurs et de son intention, comme dit St Pol : Probate spiritus si en Deo sunt, et par dévotes oroisons, enquerre signe de aulcune oëvre ou apparence divine, par quoi on puist jugier que elle est venue de Dieu, ainsi que il fut dit au roi Achaz : que il demandast signe, quand Dieu lui faisoit promesse de victoire, en lui disant : pete tibi signum a Domino Deo tuo, et semblablement fist Gédéon, qui demanda signe et plusieurs aultres. »

                         

  Lesqueles II manières le roi tint et observa selon son conseil, envers ladite Pucelle, c'est assavoir : probation de prudence humaine et inquisition de signe de Dieu par oroison. Pour la première, il fist la diste Pucelle tenir et estre avec lui, en sa court mieulx de VI semaines, et le fist communiquier avec toutes gens, et aussi examiner par seigneurs de eglise et aultres clercs subtilement, elle tousjours accompagnié de gens de dévotion, dames, damoiselles, vesves et pucelles, et aulcunes fois de gens d'armes et aultres, en la présence du roi. Mais en quelque manière que ce feust, privément ou publiquement, ne fust veu ne trouvé en elle, fors bien, humilité, patience, virginité, dévotion et honneste simplesse. Et de sa naissance et vie furent oyes pluiseurs choses merveilleuses, conformantes à vérité. Et quand à la seconde manière de inquisition de signe par oroison, elle interroguée de ce, respondi que devant la ville de Orliens, et non ailleurs, le monstreroit ; car ainsi lui était ordonné de Dieu. Et le roi, après la dite probation faite de la Pucelle, autant que à lui estoit possible, considérant la response de icelle à lui-mesme dite touchant démonstrer aulcun signe de son envoi, et voiant la constance et persévérance de elle requerrante instamment aler à Orliens, pour démonstrer aulcun signe de divin souccours, ne vollut empescher le voiage, mais lui espérant en Dieu assembla ses gens d'armes, qui estoient expars par le pays, et les fist aprester, pour conduire ladite Pucelle vers ladite ville, sans se voulloir monstrer répugnant au Saint-Esperit, ou ingrat de la bonté et miséricorde de Dieu et indigne estre de lui souccouru, comme il avoit trouvé en délibération de conseil.

  Et ladite pucelle, voiante les préparations qui se faisoient pour le souccours de ladite ville de Orliens, fist, par le ottroi du roi, escripre unes lettres, lesquelles elle envoia aux capitaines des Englès tenant siège devant icelle, desquelles la teneur s'ensuit.
  « Jhesus, Maria! toi, roi d'Engleterre, et toi, duc de Becquefort, qui te dis régent de France, vous Guillemme de la Polle, conte de Suffort, Jehan sire de Taleboth, et Thomas sire d'Escables, qui te dis lieutenant du duc de Becquefort, faites raison au roi du ciel de son sang roial ; rendés à la Pucelle, envoiée de Dieu, le roi du chiel, les clefs de toutes les bonnes villes que vous avez prises et violées en France; car elle est chi venue de par Dieu, réclamer tout le sang et droit roial, et preste de faire paix, se raison lui vouliez faire, vous déportans de France, et paiant le roi de ce que le avez tenue. Et vous tous, archiers et compaignons de guerre, gentilz et aultres estans devant la ville de Orliens, partez vous de par Dieu, et vous en alez en vostre pays, et se ainsi ne le faites, attendez les nouvelles de la Pucelle, qui brefvement vous visettera à votre grand domages. Et toi, roi d'Engleterre, fai ce que je te ai escript : que se tu ne le fais, je suis cief de guerre, aians puissance et commission de Dieu de bouter et encachier forciblement tes gens, partout où les ataindrerai ès parties de France. Que se ils voellent obéir, je arai merchi de eulx, et, sinon, je les ferai occir. Je sui chi venue de par Dieu, le roi du ciel, pour vous expulser de France, et tous ceulx qui voudront faire trayson, malengin ou domage au roiaulme très cristien. Et ne mettez en vostre oppinion tenir le dit roiaulme de Dieu, le roi du ciel, fil de la vierge Marie, car Charle, vrai héritier de icelui, le tenra, voeilliés ou non ; c'est la volonté du roi du ciel et de la terre. Et ce lui est révélé par moi, qui sui Pucelle, et que il entrera à Paris à bonne compaignie; et se vous ne vouliez croire les nouvelles de Dieu et de la Pucelle, en quelque lieu que vous trouverons, nous ferrons dedens à horrions et y ferons tel hahai, que, passé mil ans, ne fut si grand en France. Faites donc raison, et créedz la Pucelle. Que se vous ne le faites, le roi du ciel lui envoiera et donra plus de force, que ne lui pourez livrer de assaulx, et pareillement à ses bonnes gens d'armes. Et aux horrions verra-on qui ara le meilleur droit de Dieu du ciel. Toi dont, roi d'Engleterre, et toi, duc de Becquefort, la Pucelle vous prie que vous issiés du pays, car elle ne vous voelt détruire, en cas que lui faites raison; mais se vous ne le créedz, tel cop poura venir, que les Franchois en sa compaignie feront le plus beau fait que onques fut vu en cristienneté.
  Et envoiez response se vouliez faire paix et vous partir de Orliens; que se vous ne le faites, attendez-moi à votre grand domage et brief.
  Escript mardi de ceste sepmaine sainte et pénultime de mars mil IIIIc, XXVIII.

                                                         

  En cette année mil quatre cent vingt-huit, les Anglais étaient avec de grandes forces au pays de Gascogne, faisant la guerre à tous les pays d'alentour. Ils la faisaient spécialement devant Blois et Orléans, où plusieurs villes et forteresses tenaient le parti du roi de France. Le roi se tenait pour lors à Chinon, avec une belle compagnie d'hommes d'armes, pour défendre son pays et résister aux Anglais, ses adversaires. Etaient en sa compagnie le maréchal de Boussac, Mgr de Gaucourt, Mgr de Rais, La Hire, et plusieurs autres gentilshommes, et grand nombre d'hommes d'armes soudoyés, défendant le pays contre lesdits Anglais. Mais quelque résistance qu'ils fissent ou pussent faire, leurs adversaires prévalaient et conquéraient toujours du pays ; ce qui était une grande douleur pour le roi. Rien ne pouvait l'aider, parce que l'heure n'était pas venue où Dieu voulait le mettre hors d'opprobre et de misère. Il faut présumer et croire que quelques péchés des princes, ou des peuples, retardaient le secours de Dieu, le roi requérant toujours ce secours et cette aide, mandant souvent aux collèges des églises cathédrales de son royaume de faire des processions, d'exhorter le peuple à s'amender, de prier pour lui et son royaume, considérant et ramenant en sa mémoire que maux de guerre, mortalité et famine, sont les verges avec lesquelles Dieu punit les énormités du peuple, ou des princes.
  Les Anglais donc, s'efforçant de réduire tout le pays à leur obéissance, formèrent une grande armée, et vinrent assiéger la ville et cité d'Orléans. Ils furent longtemps devant ses murs, faisant beaucoup de maux aux pays d'alentour, en même temps qu'ils livraient plusieurs et assauts à la ville, avec leurs canons, veuglaires, serpentines, et autres instruments de guerre; mais ceux de la ville se défendaient si puissamment et vaillamment qu'ils n'y gagnaient rien, sinon la perte de leurs gens. Voyant qu'ils ne pouvaient passe rendre maîtres de la ville par assaut, et qu'ils éprouvaient de grandes pertes, ils se ravisèrent, et résolurent de la prendre par famine. Pour ce faire, ils creusèrent des tranchées, élevèrent des bastilles afin d'enclore la ville, et de s'enclore eux-mêmes contre les courses de leurs ennemis. Ils ne laissèrent passer ni par terre, ni par eau, nulle marchandise, nuls vivres, dont les assiégés pussent se sustenter ou s'aider. Ceux-ci, se voyant en si pressant danger et conservant peu d'espérance d'être secourus par autre que par Dieu, se retournèrent vers lui, le requérant, par sa bonté et sa miséricorde, qu'il lui plût de leurêtre propice, dans la mesure où il voyait que le demandait leur nécessité. Souvent, durant toute la durée dudit siège, ils faisaient des processions et de dévotes prières, sollicitant l'aide de la miséricorde de Dieu.

  Quand il plut à Dieu d'ouïr les prières, tant du roi de France que de ceux d'Orléans et des autres ville du royaume, lorsque sa volonté fut de les aider et secourir, et de les tirer de l'opprobre où ils étaient plongés, il n'excita pas et n'enhardit pas le courage des hommes robustes et exercés à la guerre, à faire tomber des épaules le fardeau et le poids de tant de calamités et de misères ; il ne voulait pas qu'ils pussent penser que d'eux venait la victoire. Voulant leur montrer que toute force vient de lui, qu'il fait merveilleusement et miraculeusement toutes ses oeuvres, il anima et enhardit un faible corps de femme, qui toute sa vie avait vécu en pureté et chasteté, sans que jamais on eût pu lui reprocher aucun mal, ou l'en soupçonner. Cette femme se nommait Jeanne. Elle était de Lorraine, d'une petite ville dite Mareuille, sise entre la cité de Metz et le Pont-à-Mousson, distante de deux lieues de ladite cité, et trois dudit Pont. Cette Jeanne avait longtemps demeuré et servi en une métairie de ce lieu. Quand il plut à Dieu d'intervenir pour réconforter le royaume de France, ladite Jeanne, vers l'entrée du carême de l'an dessus dit (v. st.), comparut devant le roi alors à Chinon, en habit d'écuyer. Elle déclara être vierge, envoyée par Dieu pour mettre sous les pieds et expulser par les armes les Anglais, s'ils ne voulaient pas volontairement sortir du royaume, et dans peu de temps le mener sacrer et couronner à Reims, malgré tous ses haineux et mortels ennemis.
  Le roi, entendant les paroles et les promesses d'une jeune fille qui n'avait pas les habits de son sexe, les tint pour vaines et sans portée, et n'y ajouta pas foi. Jeanne maintint ses paroles, observant que l'aide de Dieu dont elle était l'envoyée ne doit pas être refusée, mais joyeusement acceptée. Le roi alors, en prince sage et prudent, qui espérait toujours quelque secours de la grâce de Dieu, se remémorant qu'anciennement des femmes, telles que Judith et d'autres, avaient fait des merveilles, assembla son conseil et d'autres clercs, afin que la chose étant discutée et débattue dans de bonnes et mûres délibérations, il pût savoir si l'on pouvait conjecturer et avoir quelque espérance que l'aide de Dieu arrivait par cette femme. Les clercs et le conseil discutèrent la matière par plusieurs et diverses journées ; et considérant, sachant que les oeuvres de Dieu surpassent notre science, que plusieurs fois il avait envoyé aux siens de merveilleux et miraculeux secours, tirèrent leurs conclusions, et répondirent au roi, en cette manière :
« Très cher Sire, la matière qu'il vous a plu de nous déclarer et de soumettre à nos délibérations, passe l'entendement humain; il n'est personne qui puisse en juger et en décider, car les oeuvres de l'unique et souverain Seigneur se diversifient et sont insondables ; mais attendu la nécessité de votre très digne et excellente personne, et aussi la nécessité de votre royaume ; considéré les prières continues de votre peuple espérant en Dieu, et les prières de tous les autres amants de la paix et de la justice, répétant que l'on ne sait la volonté du Seigneur, il nous semble être bon que vous ne rejetiez pas et ne dédaigniez pas la Pucelle, qui se dit envoyée de Dieu pour vous aider et vous secourir, encore que ses promesses dépassent oeuvre humaine. Mais point ne dirons, ni n'entendons que vous croyiez légèrement en elle ; car le diable est subtil, habile à décevoir, et tendant à tirer tout à lui. C'est pourquoi il est juste et raisonnable que, selon la Sainte Écriture, vous la fassiez éprouver en deux manières, à savoir : par prudence humaine, vous enquérant de sa vie, de ses moeurs et de son intention, ainsi que le dit saint Paul: Probate spiritus si ex Deo sunt; et par dévotes oraisons,
en demandant le signe de quelque oeuvre ou manifestation divine, par laquelle on puisse juger qu'elle est venue de par Dieu. C'est ce qui fut dit au roi Achaz, quand Dieu, lui promettant la victoire, lui ordonna de demander un signe: Pete tibi signum à Domino Deo tuo. Semblablement fit Gédéon qui demanda un signe ; semblablement firent plusieurs autres. »
  Le roi, d'après son conseil, observa ces deux manières vis-à-vis de la Pucelle, à savoir : probation par prudence humaine, et inquisition de signe par oraison. Pour la première, il fit rester la Pucelle avec lui dans sa cour pendant plus de six semaines, il la fit communiquer avec toutes gens, et examiner subtilement par les seigneurs d'Église et d'autres clercs; elle vécut toujours en la compagnie de personnes de dévotion, dames, demoiselles, veuves et pucelles; et quelquefois fut en la présence du roi, en compagnie d'hommes d'armes et d'autres. Mais en quelque manière que ce fût, en particulier et en public, on ne vit et on n'observa rien en elle, si ce n'est du bien : humilité, patience, virginité, dévotion et honnête simplicité. Sur sa naissance et sur sa vie, plusieurs choses merveilleuses furent apprises être conformes à la vérité. Quant à la seconde manière d'inquisition, ou d'obtention de signe par oraison, la Pucelle, interrogée sur ce point, répondit qu'elle le montrerait devant Orléans et non ailleurs ; car cela lui était ainsi ordonné par Dieu. Le roi, après avoir fait, autant que cela lui était possible, ladite probation de la Pucelle, considérant qu'elle lui avait promis de montrer un signe de sa mission, voyant sa requête constante, persévérante, instante, d'aller à Orléans pour y démontrer un signe du divin secours, ne voulut plus empêcher ce voyage. Mettant son espérance en Dieu, il assembla ses gens d'armes, épars dans le pays, les fit apprêter pour conduire la Pucelle à Orléans, sans vouloir se montrer répugner au Saint-Esprit, ou ingrat envers la bonté et miséricorde de Dieu et indigne d'en être secouru, selon qu'il avait été exposé en la délibération de son conseil.

  La Pucelle, voyant les préparatifs qui se faisaient pour le secours d'Orléans, fit, avec la permission du roi, écrire une lettre aux capitaines Anglais qui y tenaient le siège, en la teneur qui suit :
  « Jhesus, Maria! toi, roi d'Angleterre, et toi, duc de Bedford, qui te dis régent de France, vous, Guillaume de la Poule, comte de Suffolk, Jean, sire de Talbot, et Thomas, sire de Scales, qui te dis lieutenant du duc de Bedford, faites raison au roi du Ciel, de son sang royal ; rendez à la Pucelle envoyée de Dieu le roi du Ciel, les clés de toutes les bonnes villes que vous avez prises et violées en France ; car elle est venue ici de par Dieu réclamer tout le sang et droit royal ; elle est prête de faire paix, si raison voulez lui faire, en partant de France, et en payant le roi de ce que vous l'avez tenue.
« Et vous, archers et compagnons de guerre, nobles et autres qui êtes devant la ville d'Orléans, partez de par Dieu, et allez-vous-en votre pays; et si ainsi ne le faites, attendez les nouvelles de la Pucelle, qui bientôt vous visitera à votre grand dommage.
« Et toi, roi d'Angleterre, fais ce que je viens de t'écrire. Si tu ne le fais, je suis chef de guerre ayant puissance et commission de Dieu de chasser et de poursuivre par force tes gens, partout où je les atteindrai ès parties de France. S'ils veulent obéir, je les aurai à merci ; sinon, je les ferai mettre à mort.
« Je suis venue de par Dieu le roi du Ciel pour vous expulser de France, ainsi que tous ceux qui voudraient faire trahison, malengin, ou dommage, au royaume Très-Chrétien.
« N'allez pas croire que vous tiendrez ledit royaume, de Dieu, le roi du Ciel, le fils de la Vierge Marie ; car Charles, qui en est le vrai héritier, le tiendra, que vous le vouliez, ou non ; c'est la volonté du roi du Ciel et de la terre. Cela lui est révélé par moi qui suis pucelle ; et qu'il entrera à Paris, en bonne compagnie.
« Si vous ne voulez croire les nouvelles de Dieu et de la Pucelle, quel que soit le lieu où nous vous trouverons, nous vous percerons du fer à coups redoublés, et ferons un tel carnage que, passé mille ans, il n'en fût pas de si grand en France.
« Faites donc raison, et croyez la Pucelle. Que si vous ne le faites, le roi du Ciel lui enverra et lui donnera, à elle et à ses bonnes gens d'armes, plus de force que vous ne pourrez lui livrer d'assauts ; et aux horions, l'on verra qui a le meilleur droit aux yeux du Dieu du Ciel.
« Toi, donc, roi d'Angleterre, et toi, duc de Bedford, la Pucelle vous prie que vous sortiez du pays; car elle ne veut pas vous détruire, si vous lui faites raison; mais si vous ne la croyez pas, tel coup pourra venir que les Français en sa compagnie feront le plus beau fait qui jamais fut vu en Chrétienté.
« Envoyez réponse, si vous voulez faire la paix, et partir d'Orléans. Si vous ne le faites, attendez-moi pour votre grand dommage et dans peu.
« Écrit le mardi de cette semaine sainte, et le pénultième de mars
mil IIIIe XXVIII (v. st.) (1). »

                                      
           


Source : "La vraie Jeanne d'Arc - t.III : La libératrice" - J.-B.-J. Ayroles - 1897.
Mise en Français plus moderne : ibid. p. 214 à 229.

Notes (Ayroles) :
1 Le mardi de la semaine sainte était le 22 mars (et non pas le 30).




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