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Le
cimetière de Saint-Ouen, lieu de l'abjuration |
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es
travaux exécutés dans le jardin de Saint-Ouen, il
y a quelques années, ayant amené la découverte
d'anciennes sépultures, M. l'abbé Cochet y fit quelques
fouilles qu'il dirigea avec son habileté ordinaire et qui
révélèrent à son œil expérimenté
l'existence d'un cimetière remontant au VII° siècle,
c'est à dire à l'origine même du monastère
bénédictin. C'est assurément un point fort
intéressant acquis à l'histoire de cette ville mais
le savant antiquaire parait s'être mépris sur l'étendue
du cimetière et sur la persistance de l'usage funéraire
auquel avait été primitivement affecté l'espace,
d'ailleurs fort restreint, qu'il avait eu la bonne fortune d'explorer.
Son erreur, à première vue, assez indifférente,
doit être relevée parce que, tôt ou tard, si
on la laissait s'accréditer, elle pourrait avoir pour conséquence
une détermination fausse de l'emplacement où pourrait
être élevé un nouveau monument en l'honneur
de Jeanne d'Arc. Faisons donc l'histoire de ce cimetière
; essayons de nous faire une idée exacte de l'aspect qu'il
présentait , lorsqu'il fut choisi, le 24 mai 1431, pour l'abjuration
ou la prétendue abjuration de la Pucelle, et, vingt-cinq
ans après, le 14 juillet 1456, pour la proclamation de son
innocence.
Nous savons, par une charte de Guillaume-le-Conquérant,
qu'au XI° siècle, un marché de boucherie se tenait
dans ce cimetière (1), que ce
marché, ou plutôt les droits qui y étaient perçus
au profit du duc furent donnés par ce prince et par son fils
aux moines de Saint-Ouen. C'était là, aussi que, de
toute antiquité, se tenait la foire de Saint-Ouen, qui avait
lieu le jour de la fête de ce saint, le 25 du mois d'août.
A l'occasion de cette fête, les religieux percevaient, par
substitution au droit du souverain, les coutumes de la Vicomté
de l'eau, de l'heure de none, le 24, à la même heure
le 25, et ils devaient, fournir le souper et le diner à tous
les officiers de cette juridiction. Aux mêmes jours, les chanoines
de la cathédrale venaient processionnellement à l'église
de l'abbaye, la veille, pour les vêpres, le jour de la fête,
pour la grand'messe.
En 1280, ce cimetière était une place
ouverte, dont rien ne défendait le caractère sacré,
les religieux portèrent plainte au pape Nicolas III des profanations
qui s'y commettaient, et ils obtinrent de lui l'expédition
d'une bulle, adressée à l'archevêque de Rouen,
prescrivant à ce prélat de le faire clore, en vertu
de l'autorité apostolique, s'il lui semblait que cette mesure
fût utile au monastère et qu'elle pût être
appliquée sans scandale et sans préjudice du droit
d'autrui.
Je ne saurais dire quelle fut la décision de
l'archevêque. Ce qui est certain, c'est que, dans les premières
années du XV° siècle, ce cimetière nous
apparait encore sans clôture, et dans un état qui donnait
lieu aux mêmes plaintes qu'en 1280. Mais, dans l'intervalle
qui s'était écoulé entre cette année
1280 et le XV° siècle, de notables changements étaient
survenus et avaient sensiblement modifié l'aspect de l'emplacement
qui nous occupe.
En 1318, on avait commencé la construction de
la nouvelle église de Rouen, et les travaux avaient été
poussés si activement qu'en moins de vingt ans, sous l'habile
administration de l'abbé Marc-d'Argent, on avait vu s'élever
le chœur avec les chapelles et une partie du transept. En 1322,
les religieux avaient cédé, moyennant la somme de
10 l., pour tout le temps de
sa vie, à Osbert de Malpalu, curé de l'église
paroissiale de Sainte-Croix-Saint-Ouen, une maison qui venait d'être
construite dans l'aitre ou cimetière de la paroisse, entre
la chapelle Saint-Pierre, près du monastère de Saint-Ouen
et la maison de la Porte de la sacristie. Il est à croire
que cette chapelle, pour lors distincte, ainsi que ce texte l'indique,
de l'église abbatiale et ces deux maisons, la maison du curé
et celle de la porte de la sacristie, n'étaient pas les premières
constructions qui eussent été bâties sur le
territoire du cimetière primitif. D'autres maisons avaient
dû y être précédemment construites, du
côté de la rue des Faulx. Du vivant même de l'abbé
Marc d'Argent, il fallut se décider à les démolir
et prendre, en plus, une nouvelle portion du cimetière. Voici
à quelle occasion.
Le curé et les paroisssiens de Sainte-Croix-Saint-Ouen,
par suite des travaux qui continuaient ne se trouvèrent plus
en sûreté dans la partie de la nef de l'ancienne église
abbatiale qu'ils occupaient à titre d'église paroissiale.
Ils demandèrent qu'on leur en construisit une autre à
côté du monastère. Il fut fait droit à
cette demande, et, conformément à une ordonnance de
l'archevêque Aymeri Guenaut, cette construction fut commencée
et mise à la charge des religieux, curés primitifs
de Sainte-Croix-Saint-Ouen.
La liberté de construire des églises était
loin d'être absolue au moyen-âge, parce qu'elle entraînait
nécessairement comme conséquence une restriction de
la justice séculière. On en voit, une preuve très
frappante dans la question qui fut alors soulevée. Le terrain
sur lequel l'église paroissiale était commencée
devait-il être considéré comme lieu d'aumône,
ou bien était-ce un lieu soumis soit à la justice
du Roi ; soit à celle du maire de Rouen. Dans ces deux derniers
cas, le Roi ou le maire se seraient crus intéressés
à empêcher la création d'un nouveau lieu sacré.

Un mandement de Philippe de Valois prescrivit au bailli
de procéder à une enquête, à laquelle
furent appelés les officiers du Roi, le maire et une partie
de ses pairs. Le bailli fit mesurer l'église : elle fut trouvée
"contenir 2 perches et demie et 2 pieds en travers, 4 perches
et demie et un pied de long en dedans œuvre. Il vit au milieu
deux grandes et longues fosses bien profondes, tout au travers de
l'église, aboutantes l'une à l'autre, où on
lui montra plusieurs coffres de pierre et de fust, desquels il fit
sachier plusieurs ossements de personnes tant testes que autres
ossements qui ils avoient esté jadis enfouis, comme en pur
cimetière." Les dépositions des témoins
ne firent que confirmer ce que déjà on était
autorisé à conclure de ces fouilles. Nul doute qu'on
ne se trouvât en présence d'un sol sacré, jouissant
de l'immunité ecclésiastique. Aussi remarqua-t-on
que "lorsque aucuns faisoient meslées et eulx se
boutoient dedens les maisons", sur les ruines desquelles
la nouvelle église avait été en partie construite,
"l'en ne les i osoit prendre." Un boucher avait
loué une de ces maisons pour y faire son métier. Les
religieux avaient fait annuler le bail et avaient contraint le boucher
à s'en aller ailleurs. Une autre fois, comme l'évêque
de Bethléem, suffragant de l'archevêque, réconciliait
l'abbaye, on avait observé qu'il avait eu loin de jeter de
l'eau bénite du côté des mêmes maisons,
preuve évidente que, dès ce temps-là, elles
étaient réputées faire partie de l'enceinte
privilégiée.
La conclusion de cette enquête fut que, ni le
Roi, ni le maire n'étaient fondés à s'opposer
à l'achèvement de l'église en litige, puisque
de toute antiquité le terrain qu'elle couvrait était
une pure et franche aumône, comprise dans la baronnie des
religieux et dans l'enclos de leur monastère. On doit noter
cependant que depuis d'assez longues années déjà
ce cimetière était abandonné, puisqu'on ne
prouvait sa destination que par des sépultures anciennes
et qu'aucun des témoins ne dépose y avoir vu enterrer.
La nouvelle église paroissiale fut donc achevée
sans opposition du Roi ni du maire de la ville, bien que ce dernier
eût témoigné son mécontentement et n'eût
pas voulu être présent à l'enquête. Elle
prit le nom d'église Sainte-Croix au Cimetière Saint-Ouen,
Ecclesia S0 Crucis in atrio S.Audoeni, et par abréviation
église Sainte-Croix-Saint-Ouen. Mais des
difficultés d'un autre genre ne tardèrent pas à
s'élever entre l'abbaye et les paroissiens. Ceux ci prétendirent
que leur église, dont la pauvreté contrastait avec
la magnificence de l'église abbatiale, était non seulement
insuffisante pour la population, mais encore indigne du culte divin
auquel elle était affectée ; ils demandèrent
qu'elle fut consacrée, qu'on y fit un jubé pour le
chant des évangiles aux fêtes solennelles ; qu'elle
fut lambrissée et vitrée ; que les religieux n'eussent
point à leur disposition une porte particulière pour
se rendre de leur sacristie à ladite église ; que
les clés fussent remises aux mains du curé ; qu'il
y est une porte vers Robec pour la garde du luminaire ; qu'on y
fit un porche pro parvulis catechumenandis, usage qui me
parait digne d'être signalé ; qu'il y eût une
tour convenable ; qu'on leur attribuât un cimetière
particulier, proche de leur église ; qu'on ne bâtit,
qu'on ne plantat rien qui pût empêcher le jour que donnaient
les fenêtres. L'archevêque fit venir par devers lui,
à Déville, le procureur des religieux, le curé
et les principaux paroissiens. Il se borna à décider
que provisoirement et jusqu'à plus ample informé,
les religieux n'auraient point de porte particulière pour
accéder à l'église Ste-Croix-St-Ouen. Les autres
points furent accordés, en principe, aux paroissiens et durent
être mis à exécution dans un délai que
fixerait Barthélémy Raynaud, professeur en l'un et
l'autre droit, chanoine de Rouen et vicaire général.
Quant à la consécration à faire de l'église,
et au droit d'inhumation, l'archevêque s'en réserva
l'examen, parce que cela dépendait uniquement de son office
pastoral (Déville, 28 sept.1342).
Il n'est pas douteux qu'il ne fut rien statué
quant au cimetière. Le curé continua d'enterrer dans
tout l'espace qui entourait la nef de la basilique au midi et au
couchant. Les profits des sépultures appartenaient aux religieux
qui, seuls, donnaient la permission d'inhumer, non seulement dans
ce cimetière, mais aussi dans l'intérieur de l'église
paroissiale.
En 1430, peu de temps avant l'arrivée de Jeanne
d'Arc à Rouen (2), les paroissiens
obtinrent la permission de faire clore de murs, en y laissant un
certain nombre de passages, ce vaste cimetière qui présentait
cette singularité d'être affecté à la
paroisse et de ne point lui appartenir. Il y eut un projet d'accord
entre les paroissiens et l'abbaye. Ce projet est sans date, sans
sceau, ni signature. ll y eut, à la suite, un accord en règle,
passé devant Guillaume de Ferrières, Lieutenant commis
de Raoul Le Bouteiller, chevalier, bailli de Rouen et de Gisors,
ayant le gouvernement de justice et juridiction des aumônes
de l'archevêché de Rouen pour cause de la régale
(3). C'est ce bailli qui joua un rôle
si odieux pendant le procès de la Pucelle. Cet accord est
daté du 12 septembre 1430.
Ces deux pièces méritent d'être
étudiées : elles se complètent l'une par l'autre,
et donnent une description aussi exacte qu'on peut le désirer
de l'aspect que présentait cette place, lorsque fut instruit
ce célèbre procès, dont l'intérêt,
bien loin de s'affaiblir, s'accroit et devient, de jour en jour,
plus vif, au milieu de toutes les scènes, touchantes ou tragiques,
qui se sont ajoutées à notre histoire.
Voici ce qui résulte de ces deux actes. L'aitre
du cimetière de Saint-Ouen n'était pas clos du côté
de la rue ou du pavement du Roi. Des chevaux y passaient chaque
jour et y faisaient leurs courses ; il s'y commettait des choses
déshonnêtes ; les passants, ignorant que ce fût
un cimetière, s'y comportaient comme en lieu profane ; et
public, au déshonneur et vitupere de l'abbaye et de
l'église paroissiale. Les paroissiens s'adressèrent
donc au couvent et proposèrent de faire faire une clôture
à leurs dépens. Les religieux accueillirent favorablement
cette demande, en mettant, toutefois, à leur consentement,
cette condition que cela ne porterait aucun préjudice "ores
ne pour le temps à venir au droit, titre et possession qu'ils
avoient en l'église paroissiale et au cimetière, tant
au cimetière nommé le cimetière Saint-Pierre,
lequel est et se pourporte, d'un côté, la nef de l'abbaye,
d'autre côté, le pavement de la rue venant de devers
le pont de Robec, d'un bout, le montier paroissial, la porte de
la secrétairerie et aucunes maisons estant environ la dite
porte et, d'autre bout, le demourant d'icelui cimetière,
à prendre depuis le bout de bas de la dite nef en allant
tout droit en ligne au pavement de la rue de Saint-Amand, que aussi
au sourplus d'icellui cymetière outre ladite nef, laquelle
église parrochial et le dit cymetière ou cymetières
furent déclarés appartenir auxdits religieux sans
que lesdits parroissiens y pussent prétendre aucun droit,
excepté qu'ils avoient leur usage seulement d'estre enterrez
et inhumez audit cymetière, qui est outre la nef d'icelle
abbaye quant iceulx parroissiens alloient de vie à trespassement."
D'après ce texte, le cimetière Saint-Ouen avait pour
limites :
- 1° une ligne droite longeant la façade de l'église
paroissiale, la porte de la sacristie et quelques maisons, c'est
à dire une ligne partant de l'église paroissiale et
aboutissant entre le transept et la porte méridionale de
l'église abbatiale ;
- 2° la nef de cette même église ;
- 3° une ligne tendant du bas de cette nef et aboutissant à
la rue de Saint-Amand ;
- 4° la ligne qui venait du pont de Robec et à laquelle
faisait suite la grande rue Saint-Ouen. Ce cimetière portait
le nom de cimetière Saint-Pierre.
Devant la façade de l'église abbatiale
le cimetière continuait et perdait le nom de cimetière
Saint-Pierre. C'était dans cette partie qu'étaient
le plus ordinairement enterrés les parroissiens de Sainte-Croix-Saint-Ouen.
Les religieux demandèrent aux paroissiens de
laisser dans cet espace, après qu'ils l'auraient fait clore,
un certain nombre d'entrées et de passages, les uns pour
les chevaux, charriots et charrettes, les autres pour les hommes
à pied, à savoir "un passage à charroy
auprès du moutier de l'église paroissiale de Saint-Ouen,
vers la rue du pont de Robec, et un passage à pied entre
le même moutier et le même passage ; Item, un passage
à pied à l'endroit de la rue venant de Saint-Amand
audit lieu de Saint-Ouen ; Item, un passage à charroy à
l'endroit de la grant rue Saint-Ouen et un passage à pied,
à l'endroit d'icelui passage à charroy ; Item, un
passage à charroy, à l'endroit de la rue venant de
derrière les murs et clôture de l'abbaye, et un passage
à pied auprès dudit passage à charroy."
Dans l'accord passé devant le lieutenant du bailli,
12 septembre 1430, le nombre de ces passages se trouva réduit.
Il faut le citer textuellement, bien que les termes de cet accord
soient un peu moins clairs que ce qui précède. "Les
religieux consentent que les paroissiens fassent faire et parfaire
la closture de pierre sur et autour le cymetière S.Ouen par
ainsi qu'il y aura une allée ou entrée à charoy
qui sera de 12 piez d'espace ou longueur au coing dudit cimetière,
devers la rue qui va derrière les murs et closture de l'abbaye
où l'on va à la Rougemare, et une à pié
auprès d'icelle, et aussi aura en ladite closture, près
ladite église paroissial, une autre allée ou entrée
à charoy de 13 piez de longueur, ainsi que encommencée
est, et, à l'endroit de chacune d'icelles deux allées
ou entrées à charoy, aura une closture en fourme de
barrière fermant à clef, dont les diz religieux auront
tant de clefs que bon leur semblera pour aller, venir, passer et
repasser eulz, leurs gens, charettes, charoys, harnoys, chevaulx
et autres choses quelconques, toutesfois qu'il leur plaira, et aussi
pareillement lesdiz trésoriers et les aucuns des parroissiens
d'icelle parroisse auront, de chacune d'icelles deux barrières,
une ou plusieurs clefs semblables à celles des diz religieux
pour y passer et rappasser euls et leurs choses, toutesfoys que
mestier sera et qu'il leur plaira ; et semblablement aura une autre
entrée ou allée à charoy de XIII piés
de longueur en ladite closture, ainsi que encommencée est
au coing dudit cymetière devant le bout de la grant rue S.Ouen,
devant laquelle entrée n'aura aucune barrière ou closture,
et si seront parfais les autres passages à pié, ainsi
qu'ils sont commenchés et ès endroit où ils
sont, et par ainsi que lesdits religieux seront et demourront, sont
et demeurent sains et entiers en toutes les droitures, saisines
et possessions quelconques, ainsï et en la forme et manière
qu'ils disoient avoir, et en quoy ils disoient estre, tant de ladite
église parroissial que dudit cymetieretiére S.Pierre
et du sourplus de tout ledit cymetière."
Tel nous le voyons en 1430, tel ce cimetière
était encore en 1522, si ce n'est que la
nef romane, en ruine, qui lui servait de limite en 1430, avait été
remplacée par la nouvelle nef, dont aujourd'hui nous admirons
la légèreté et les élégantes
proportions. Cette année 1522, la paroisse fut déchargée
de l'obligation où elle était de demander aux religieux
la permission d'inhumer les corps des défunts tant dans le
pourpris de l'église que dans le cimetière de S.Pierre
; en même temps, on lui abandonna le profit des sépultures.
Mais, en retour, on restreignit l'espace dans lequel pourraient
se faire les inhumations. Elles ne devaient plus avoir lieu depuis
"l'endroit du grand portail et ès deuz portes jointes
équipollentement jusques à la croix du cimetière
que avaient alors présentement lesdits parroissiens et depuis
ladite croix à l'équipollent jusques à la grand
porte de la maison abbatiale.
Par semblable, ils ne pouvoient faire d'inhumations
devant l'autre porte de l'église du monastère vers
la fontaine, plus près de ladicte porte qui fera le coing
de ladite églize S.Ouen, ne approcher plus près de
la muraille de ladite églize ou corps d'icelle que de deux
toises, et, le long de la muraille des Marmousets, de quatre toises,
ne faire ne ériger aucunes croix, épitaphes, tombes
ne clostures autres que celles de présent y estant dedans
ledict cymetière, reservé ès murets faisant
la closture dudict cymetière, ésquelz pourroient iceulx
parroissiens mectre des croix et épitaphes, se faire le vouloient...
lesquelz murets ne pourroient estre de plus grand haulteur que de
trois pieds à toise hors les terres. S'il avenoit qu'il fust
besoin de réconciliation audict cymetière, par semblable
seroit à leurs despens, et demourroient lesdits religieux
en leurs droits et possessions de passages pour leurs chevaux, charrettes
et harnois... par les passages estant de présent audict cymetière,
ainsy que de tout temps avoit esté accoutumé, lésqueulx
seroient tenus clos de barrières fermans à clef, aux
despens des parroissiens, desquelles barrières iceulx religieux
et parroissiens pourroient avoir tant de clefs qu'il leur plairoit
pour les ouvrir et fermer quand bon leur sembleroit ; et si ne pourront
iceulx parroissiens empescher que iceulx religieux, si bon leur
sembloit, ne pussent faire tout le long de la soubz-aile de leur
dite églize, du costé dudict cymetière, chapelles
de la forme et essence de celle de S.Pierre et S.Pol estant de présent
en leur dicte église, auquel cas lèsdits parroissiens
pourroient faire leurs inhumations joignant desdictes chapelles
; et s'il advenoit que, durant la foire de S.Ouen, ledict cymetiere
fust pollu pour quelque cause que ce fust pour quoi il convient
réconcilier, icelle réconciliation se feroit aux despens
de ladite abbaye, et non aux despens des parroissiens ; le droict
direct et principal desdicts cymetières demeureroient en
tout ausdits religieux, et droicts de ladicte foire, acquits ou
profits qu'ils praignent la vigille et jour S.Ouen demeureroient
en tout et pour tout ausdits mesmes religieux."

Le plan du Livre des Fontaines de 1525 rend parfaitement
intelligibles les termes de cet accord. On y voit en effet figurés
la clôture avec les divers passages, la croix du cimetière
et la muraille des Marmousets partant de l'église abbatiale,
entre la chapelle S.Pierre-S.Paul et la porte méridionale,
et se rendant à l'église paroissiale de Sainte-Croix
- Saint-Ouen, muraille qui fut abattue à une époque
postérieure pour être remplacée par un bâtiment
retracé dans le plan du Monasticon gallicanum (ci-dessous).
Ce plan de 1525 nous donne la description de ce que devait être,
à très peu de chose près, la place ou le cimetière
de S.Ouen à l'époque du procès de la Pucelle.
Dès 1430, en effet, la partie du cimetière
attenant au transept et au chœur, c'est-à-dire la partie
explorée par M. l'abbé Cochet, se trouvait isolée
du reste par le presbytère construit en 1322, par la porte
de la Secrétairerie (4)
et par quelques maisons y attenantes (accord de 1430). Aussi est-il
remarquable que les tombes retrouvées par M. l'abbé
Cochet dans cette partie du cimetière étaient toutes
anciennes et vraisemblablement antérieures
à l'enquête de 1342, dont nous avons parlé.
Ce qui est encore à noter, c'est que l'inscription relative
aux indulgences accordées par le pape Jean XXII à
ceux qui, par piété visitaient ce cimetière
se trouvait encastrée dans une des tours du portail du couchant,
dans le voisinage de la partie du cimetière plus spécialement
affectée à la sépulture des paroissiens de
Ste-Croix-St-Ouen (5).
Mais, lors même que l'on supposerait que, dans
le temps du procès de Jeanne d'Arc, cette séparation
dont il est question n'existait pas, nous ne saurions pourtant admettre,
maintenant que les vastes dimensions de ce cimetière nous
sont connues, qu'on eût fait choix d'un coin de cimetière,
étroit et peu accessible pour une cérémonie
comme celle de l'abjuration de Jeanne-d'Arc, cérémonie
à laquelle, dans la pensée des juges, il importait
de donner tout l'éclat et toute la publicité possibles.
Ce fut dans ce but évidemment qu'on préféra
cette place aux autres places de la ville. Pour la même raison
qu'en 1451, un échafaud y fut dressé et servit à
une prédication publique contre le cordelier André
Féré, coupable d'avoir publié, sans permission
préalable de l'archevêque, de prétendus miracles
arrivés dans l'église de son couvent par l'intercession
de saint Bernardin de Sienne en la personne d'une femme nommée
Marie Maubourg (6).
Si les juges ecclésiastiques, en mainte circonstance,
choisirent le cimetière de Saint-Ouen, à cause de
son étendue, pour des abjurations et les prédications
solennelles, le peuple, de son côté, s'y portait plus
volontiers qu'ailleurs, et par le même motif, pour des jeux,
des attroupements ou des émeutes. Aussi trouve-t-on de fréquentes
mentions de réconciliation de ce cimetière.
Pendant plusieurs années, à la suite d'actes
de violence, ce cimetière demeura souillé, ou, comme
on disait "pollu", sans que les grands vicaires voulussent
se prêter à une réconciliation nouvelle, qu'ils
jugeaient inutile jusqu'à ce que le lieu eût été
clos et fermé de murailles. L'étendue de la place
rendant cette opération coûteuse et difficile, les
paroissiens en revinrent à l'idée de demander aux
religieux, dans la totalité de l'ancien cimetière,
une place restreinte et cependant suffisante pour l'inhumation des
corps. L'immunité ecclésiastique, battue en brèche
depuis si longtemps était alors assez faiblement défendue.
Les moines de Saint-Ouen ne firent pas difficulté
d'accorder aux paroissiens la permission que ceux ci sollicitaient.
En conséquence, on fit (20 février 1659) clore et
fermer de murailles d'une hauteur de 4 pieds, y compris le chaperon,
une place devant la façade de
l'église, dont les dimensions furent exactement déterminées
et où fut élevée une croix.

A partir de ce moment, il ne fut plus question de l'ancien
cimetière de Saint-Ouen, qui cessa d'être réputé
un lieu sacré.
C'était à la croix du parvis de Saint-Ouen
que les chanoines de Rouen venaient remettre entre les mains des
religieux le corps de l'archevêque décédé
en leur disant : "Vos tradidistis nobis dominum archiepiscopum
vivum ; nos reddimus sum vobis mortuum, ita ut erastina die reddatis
eum nobis."
Ce fut par là que le malheureux roi d'Angleterre,
Jacques II fit son entrée dans l'église Saint-Ouen,
le 20 juillet 1688.
Au XIV° siècle, l'usage s'était introduit
de se faire enterrer par piété, de l'autre côté
de l'église dans le cloitre même des religieux. Ainsi,
pour ne citer qu'un exemple, le 2 mars 1480, Guillemine, veuve de
Vincent Thevoulde, boulanger, voulut être enterrée
au cloitre de Saint-Ouen, sous la première voûte où
étudiaient les jeunes religieux.
Plus tard, on a préféré au cloître,
l'intérieur de l'église abbatiale. Ce fut dans une
des chapelles de cette église, la chapelle de Saint-André,
derrière le chœur, que fut enterré, le 23 juillet
1442, Jean de Saint-Avit, évêque d'Avranches, prélat
véritablement français par le cœur, qui, dans
le cours même du procès de la Pucelle, avait
eu le courage de se prononcer pour elle et de rendre témoignage
de son innocence.
Source
: "Notes sur le cimetière de Saint-Ouen" de Ch.
de Beaurepaire - 1877.
Toutes les assertions sont justifiées par cet érudit
dans ses notes. (fichier
"pdf")
Illustrations :
- Abbatiale St-Ouen (2004)
- Parc actuel sur une partie de l'ancien cimetière (ou plutôt
place) St-Ouen.
- Plaque commémorative de l'évènement ("La
grande histoire illustrée de Jeanne d'Arc" - H.Debout
- 4°ed.1922)
-
Plan datant de 1655 du Nord de Rouen ("Jeanne d'Arc et la Normandie
au XV° siècle", A.Sarrazin 1896.)
- La
nef de l'abbatiale St-Ouen.
- Le cimetière
St-Ouen où eu lieu l'abjuration. L'église Ste Croix
a depuis disparu. On y voit que la nef de l'abbatiale est en construction.
("Livre des Fontaines - Jacques Le Lieur - 1525).
- L'abbaye de St-Ouen à Rouen ("Jeanne
d'Arc et la Normandie au XV° siècle", A.Sarrazin
1896.)
- Vue générale de l'abbatiale St Ouen - côté
Nord
("La grande histoire illustrée de Jeanne d'Arc"
- H.Debout - 4°ed.1922)
Notes :
1 Plus tard ce "marché de boucherie" fut porté
en dehors du cimetière, du côté de Robec. Au
XVI° siècle c'était encore une des quatre boucheries
de Rouen.
2 Jeanne arriva à Rouen courant décembre 1430.
3 L'archevêché était vacant par la translation
au siège de Besançon du Cardinal de La Rochetaillée.
4 Dite porte St Pierre et St Paul, près de l'église
Ste Croix-St Ouen.
5 Conservée au musée des antiquités en 1877.
6 Archives de la Seine-Maritime. En 1438, Jeanne Vanneril fut préchée
au cloître St-Ouen.
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