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Les
légendes du Bois-Chenu |
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Bois Chenu de Domrémy couronne le plateau de la Grande-Côte.
Il ne faut pas le confondre avec les pentes abandonnées à
une libre végétation et naguère couvertes de
vignes et de vergers. Nous ignorons l'étendue de sa superficie
au xv° siècle ; mais nous savons que les sires de Bourlémont,
seigneurs de Domrémy, possédaient sur ce Haut-Mont
des centaines d'arpents "où les Habitants avaient leurs
usage, tant pour leurs affouages que pour bâtir". (1)
L'arbre et la fontaine des fées :
Le Journal
d'un bourgeois de Paris tenu par un ennemi de Charles VII,
raconte que la "dame Jehanne, qu'on nommait la Pucelle,
souvent allait à une belle fontaine au pays de Lorraine,
laquelle elle nommait Bonne Fontaine-aux-fées-Notre-Seigneur
; et en icelui lieu tous ceux du pays, quand ils avaient fiebvre,
ils allaient pour recouvrer guérison. Et là allait
souvent ladite Jehanne-la-Pucelle, sous un grand arbre qui la fontaine
ombrait ; et s'apparurent à ly (à elle) sainte Catherine
et sainte Marguerite, qui lui dirent qu'elle allast à un
capitaine qu'elles lui nommèrent".
Ainsi commence la fausse légende de l'inspiration
venue à Jeanne d'Arc, sous un arbre charmeur, à la
lisière du Bois Chenu (2).
Plusieurs historiens confondent cette fontaine, qui
coulait au pied de l'arbre, juxta arborem, avec un groupe
de sources rapprochées du village, que le plan cadastral
de Domrémy appelle encore aujourd'hui les Fontaines aux
Groseilles ; une distance moyenne d'un kilomètre sépare
ces deux points historiques (3).
Cette fontaine des fiévreux ou des Fées,
dénommée aujourd'hui Fontaine de la Pucelle, n'était
pas mise sous l'invocation d'un saint ni d'une sainte, selon l'usage
fréquent ; au contraire, le curé de Domrémy,
aux Rogations, dirigeait une procession vers le hêtre
séculaire et y lisait un passage de l'Évangile selon
saint-Jean, pour chasser de ce lieu mal famé les malins esprits
(4).
"J'ai été m'y promener avec
d'autres jeunes filles, racontait Jeanne à ses juges ; et
je faisais sous son ombrage des guirlandes pour la statue de Notre-Dame
de Domrémy."
La principale de ces promenades, renouvelées
durant la belle saison, se faisait le quatrième dimanche
de carême, appelé le dimanche des fontaines
dans notre contrée et dans diverses régions. Ce jour-là
les jeunes filles et les jeunes garçons se rendaient en troupe
joyeuse au beau May : "Les branches de ce fau (du latin fagus,
hêtre) sont toutes rondes, raconte E. Richer, docteur de l'Université
de Paris, qui avait pris des renseignements au pays avant d'écrire
une Histoire de la Pucelle d'Orléans vers 1628 ; elles
sont toutes rondes et rendent une belle et grande ombre pour s'abriter
dessous, comme presque l'on ferait au couvert d'une chambre."
Aussi le désignait-on volontiers sous le nom à
la Loge-des-Dames (5). Là
s'organisaient des jeux variés et se formaient des rondes
; on chantait, on cueillait des fleurs, on en tressait des guirlandes
que l'on suspendait aux rameaux retombants de l'arbre hospitalier
: "J'en ai quelquefois suspendu avec mes compagnes, disait
Jeanne ; tantôt nous les emportions, tantôt nous les
laissions. Mais j'ai chanté plus souvent que je n'ai dansé."
Elle prenait donc sa part de ces innocents ébats, sans se
singulariser entre ses compagnes. Enfin l'on faisait un goûter
frugal, et, en reprenant le chemin du logis, on s'arrêtait
auprès des sources éparses le long de la descente
du coteau, en particulier aux Fontaines des Groseillers.
Les juges de Rouen cherchèrent dans ces jeux,
dans ces visites charmantes à l'arbre et à la fontaine
des fées, un prétexte pour accuser leur captive d'idolâtrie,
de sortilèges, d'enchantements magiques, et pour insinuer
que beaucoup d'habitants du village étaient connus de tout
temps pour user de maléfices.
Le martyre de la Pucelle illustra le beau May
d'une renommée aussi brillante que le luxuriant feuillage
de ses branches flexibles. Un Angevin, Julien Peleus, historiographe
de Henri IV, écrivait dans un sonnet :
Tu sais que l'arbre saint sous
lequel toy, Pucelle,
Ouys la voix des cieux à Charles
t'adressant,
Est ores devenu de durée immortelle,
Est dessus ses ramaux plus d'orages
ne sent !
Cette croyance s'étendit en Allemagne. Aux premières
années du XVII° siècle, Philippe Camerarius, jurisconsulte
de Nuremberg, écrivait en ses Méditations historiques
: "Le poirier sous lequel était assise Jeanne, lorsqu'elle
entendit une voix du ciel lui commandant d'aller vers le roi Charles,
ne sent vermoulure, pourriture, ni vieillesse quelconque, n'est
atteint de la foudre, ni de la pluie, ni de la grêle, ni de
la neige."
L'arbre privilégié, planté dans
la section barroise de Domrémy, vécut aussi longtemps
que l'indépendance du duché de Lorraine et de Bar
; suivant une tradition locale, il fut détruit durant les
guerres terribles qui dévastèrent le pays avant de
l'unir à la France.
Notre-Dame de Domrémy :
Une légende pieuse forme la contre-partie des
calomnies de Rouen. En Lorraine, l'un de ses premiers auteurs fut,
croyons-nous, M. de Haldat, secrétaire perpétuel de
l'Académie royale de Nancy et justement fier de sa parenté
avec la famille de la Pucelle. Dans la Relation d'une grande
fête célébrée, en 1820, à Domrémy,
il décrivait ainsi le paysage : "Vers le milieu du coteau
situé au midi coule la fontaine qui porte le nom de l'héroïne.
La chapelle, où l'histoire rapporte qu'elle faisait souvent
sa prière, était au-dessus ; mais on n'en voit plus
que les ruines, empreintes de l'action du feu qui servit à
la détruire peut-être au temps où la Lorraine
fut dévastée par les bandes suédoises."
Et, dans un Éloge de Jeanne d'Arc, prononcé
après la cérémonie religieuse, devant une nombreuse
assistance, M. de Haldat montrait à son auditoire ces murs
éboulés : "D'ici, s'écriait-il, nous voyons
les ruines de cet oratoire où, chaque jour prosternée
au pied des autels, elle s'excitait à la vertu... Au sommet
du coteau est la forêt solitaire où, loin de ses jeunes
compagnes, elle versait des larmes amères sur les malheurs
de sa patrie, et se préparait à la soustraire au joug
de l'étranger. C'est enfin près de ce lieu qu'elle
entendit ces Voix qui l'appelaient au secours de son prince (6)."
C'était à Notre-Dame de Bermont, située
dans une direction opposée, que Jeanne apportait ses effusions
pieuses. M. de Haldat, fort embarrassé de sa découverte
de deux oratoires dans les environs immédiats de Domrémy,
ne savait lequel gardait le précieux souvenir de ces pèlerinages
fréquents. L'orateur avait, du reste, raison d'indiquer de
loin ces ruines vers la lisière du Bois-Chenu ; mais cette
chapelle, nous le verrons, n'existait pas encore au xv° siècle.

La légende, une fois lancée, se répéta
dans les modestes brochures, se transformant peu à peu en
prétendue "tradition", et se glissa enfin dans
quelques érudites histoires, avec une légère
variante. On donna à l'inexistant ermitage le titre de "Notre-Dame
de Domrémy", et l'on raconta que Jeannette, suspendait
à l'image de la Vierge bénie les guirlandes qu'elle
avait tressées des premières fleurs des champs (7).
On oublie que Jeanne d'Arc nous a donné un récit tout
différent ; elle nous a dit qu'elle laissait ses fleurs
suspendues aux branches du beau May, ou les emportait pour Notre-Dame
de Domrémy ; c'est donc que la Vierge n'était pas
là tout près pour recevoir cet humble hommage.
Une chapelle isolée dans la campagne ne garde
généralement pas le nom de la paroisse. Nous en avons
des exemples autour de nous : la Sainte-Epée, dans
la plaine de Soulosse ; Notre-Dame de Pitié ou de
Beauregard sur la pointe de la cité de Maxey-sous-Brixey
; et Notre-Dame de Bermont sur un coteau boisé de
Greux. D'ailleurs, nous savons que cette Notre-Dame de Domrémy
était honorée dans l'église même du village.
C'était autrefois l'usage que le seigneur occupât dans
la paroisse une place d'honneur ou une chapelle particulière.
Or en 1399, Jean de Bourlémont dictait, dans son testament,
un article qui "donnait à sa chapelle de Notre-Dame
de Domrémy une quarte de cire pour faire une torche et un
cierge" ; en même temps qu'il ordonnait d'autres dispositions
pour la chapelle du château de l'Isle, dédiée,
croit-on, à Saint Pierre.
Le château seigneurial étant abandonné
de ses maîtres, cette chapelle de la Vierge "reçut
les cendres de plusieurs des descendants de la famille de la Pucelle".
En raison de ce nouvel usage et en souvenir de la dévotion
ardente de Jeanne, elle fut dès lors quelquefois appelée
la Chapelle Notre-Dame de la Pucelle. En effet, dans son
testament, daté du 3 novembre 1549, Claude du Lys, curé
de Greux et de Domrémy, "élut la sépulture
de son corps en l'église de
Saint Rémy, en la chapelle Notre-Dame, où reposent
ses prédécesseurs curés et oncles" ; le
pieux prêtre faisait une petite libéralité "à
la messe de Notre-Dame de Domrémy pour l'entretenement des
messes d'icelle", c'est-à-dire qu'il donnait son ofrande
à une fondation acquittée à l'autel de Notre-Dame
; puis il ajoutait : "Je donne à la chapelle Notre-Dame
de La Pucelle pour l'entretenement d'icelle, dis francs (8).
Ainsi la mémoire de la Pucelle était vénérée
dans son église paroissiale avec une fidélité
touchante, qui unissait son nom à celui de cette Notre-Dame
dont ses petites mains d'enfant avaient orné l'autel, en
y apportant de l'arbre des Fées ses guirlandes et
ses bouquets.
En vieillissant, la légende se fortifiait de
nouveaux attraits. La fertile imagination et le zèle de M.
l'abbé Mourot l'amplifièrent en racontant les origines
de la Basilique (9), que les bienfaiteurs
avaient eu le regret de ne pouvoir élever dans le voisinage
de la chaumière de Jeanne ou de l'humble église du
village : "Restait, dit le chroniqueur, le Bois Chenu avec
les ruines de l'ermitage Sainte-Marie avec le souvenir touchant
des multiples appartitions des saints du Paradis et, ce qui ne gâtait
en rien le projet, avec le splendide panorama". Et, parlant
de la fontaine de la Pucelle, il nous donne cette affirmation :
"C'est ici que Jeanne entendit l'appel des anges et des saints
du Paradis". Dans son chaleureux enthousiasme, l'auteur est
tenté de ranger cette source au nombre des "fontaines
miraculeuses". Jeanne d'Arc se gardait d'un pareil excès
de zèle. "J'ai ouï dire, raconte-t-elle simplement,
que les malades de la fièvre boivent de son eau et vont en
chercher pour recouvrer la santé. Je l'ai vu moi-même
; mais je ne sais s'ils en guérissent ou non."
Ces eaux empruntent, selon toute vraisemblance, certaines
propriétés spéciales au sol qui les filtre.
L'exemple est commun dans nos montagnes.
Quant à la construction de l'ermitage, l'abbé
Mourot l'attribue à la famille de Bourlémont, sans
en fournir aucun témoignage. Nous connaissons les propriétés
de ces seigneurs et les sanctuaires auxquels s'intéressait
leur piété. Dans les titres publiés jusqu'à
ce jour, parmi les libéralités ou parmi les biens
fonciers, énumérés avec une scrupuleuse méthode,
nous ne relevons aucune mention de cette chapelle du Bois Chenu.
A des dates variées, avant et après la glorieuse vie
de Jeanne, les dénombrements désignent ces propriétés
dans la direction du Bois Chenu ; depuis le Vieux-Foulon, à
la sortie du village, nous comptons leurs fauchées de prés,
leurs terres labourables, leur "désert de vignes"
le long de la Grande-Côte et les centaines d'arpents dans
le bois qui en verdit le sommet ; nous connaissons même les
contributions dues en oisons, gelines et œufs. Nul détail
ne laisse supposer l'existence d'un ermitage, dont l'intéressante
désignation n'aurait sûrement pas été
omise, s'il avait eu surtout dans la destinée de la célèbre
enfant de Domrémy une si grave importance.
Mais
enfïn quelle preuve présente-t-on à l'appui de
la légende ? Plusieurs l'ont demandée à un
moine italien, Philippe de Bergame, religieux de l'Ordre de Saint-Augustin,
et auteur d'une sorte de biographie des femmes illustres : de
claris electisque mulieribus, livre imprimé à
Ferrare en 1497. Se croyant bien renseigné par un gentilhomme
italien qui aurait passé quelque temps à la cour de
Charles VII, il consacre à la Pucelle un récit qui
dénote une ignorance absolue des choses de France (10).
Philippe de Bergame raconte donc que Jeanne, gardeuse
de troupeaux, s'exerçait dans les pâturages à
monter les chevaux, à combattre avec une lance passée
sous le bras, ainsi que l'auraient fait les plus habiles chevaliers
; elle faisait même assaut contre des arbres, comme s'ils
eussent été des ennemis ; armée de longs bâtons,
elle frappait leurs troncs de coups si rudes que ceux qui la regardaient
ne pouvaient s'empêcher de l'admirer. Mais la plus grande
partie du royaume était ravie à Charles VII ; Orléans,
"sa capitale", était aux abois : "Alors la
jeune fille, occupée à la garde des troupeaux, s'étant
retirée, pour se garantir de la pluie, dans une misérable
chapelle, in sacello quodam vilissimo, s'endormit. Durant
son sommeil, Dieu, qui s'était montré à elle,
lui intima ses ordres. Elle était dans sa seizième
année. Très émue, elle quitta de suite son
troupeau et se rendit au camp du roi."
Cette fable continue en de stupéfiantes narrations.
Les fortes bastilles d'Orléans sont prises en trois heures
; dix mille Anglais y sont tués, parmi lesquels le plus haut
commandant ; le dauphin est couronné à Orléans,
devenu la ville du sacre ; la guerrière combat encore durant
huit ans et livre aux ennemis trente batailles victorieuses ; mais
arrivée à Reims, Jeanne y est brûlée
en 1448 ; sur le lieu de son atroce supplice, le roi fit élever
une haute et belle croix.
Quel crédit pouvons-nous accorder à de
pareilles invraisemblances ? Dans le récit du songe, Philippe
de Bergame nous parle d'une très pauvre chapelle, et non
d'une chapelle abandonnée et en ruines ; il ne nous indique
pas le site de ce fruste oratoire. Les inventeurs de l'ermitage
du Bois
Chenu ne s'inquiètent pas de ces nuances ; mais ils se gardent
bien de citer la phrase qui donne l'âge de la Pucelle endormie
: ce détail jette trop de discrédit sur le fameux
témoignage. Et puis on oublie, en faveur de ces contes puérils
d'un étranger, les déclarations positives de Jeanne,
qui les démentent en termes d'une absolue clarté.
"J'étais
dans ma treizième année, disait-elle à Rouen,
quand Dieu m'envoya une Voix pour m'aider à me conduire.
La première fois j'eus grande frayeur. La Voix vint vers
midi, durant l'été, dans le jardin de mon père...
J'entendis la Voix sur le côté droit vers l'église."
Un autre jour l'interrogateur lui demande si sainte Catherine et
sainte Marguerite lui ont parlé auprès de l'arbre
: "Oui, je les y ai entendues, répond-elle ; mais
je ne sais plus ce qu'elles m'ont dit en cet endroit."
L'interrogateur la tourmente, cherchant un motif d'accusation, un
prétexte de faire croire que les saintes étaient des
enchanteresses ou des fées du Bois Chenu ; il pose une question
insidieuse : N'est-ce pas en l'honneur de vos saintes que vous suspendiez
à l'arbre des guirlandes de fleurs? "Non !"
affirme Jeanne.
Néanmoins l'accusateur prétendit que sa
victime avait eu deux conseillers à la fontaine. Elle lui
fit cette riposte significative : "Les conseillers de la
fontaine, je ne sais ce que c'est ; mais je crois bien qu'une fois
j'y ai ouï les saintes Catherine et Marguerite."
Une fois ! Et nous ne donnons pas une traduction contestable
; nous copions la minute française du procès. Jeanne
n'a gardé de cette furtive entrevue qu'un vague souvenir
; elle n'a pas vénéré ses saintes en cet endroit,
même avec la simple offrande d'un bouquet champêtre.
Il ne faudrait-donc plus parler d'un lieu de fréquentes
prières, ni de "la place importante qu'il a eue dans
la vie de l'héroïne."
Plus tard, au procès de réhabilitation,
les anciens du village, les compagnons et les amies d'enfance parlent-ils
de cette chapelle pour défendre la mémoire de la chère
camarade, et pour défendre leur propre réputation
? car l'accusateur leur avait reproché aussi d'être
en grand nombre initiés à diverses sortes de maléfices.
Nous avons encore les dépositions de plusieurs prêtres,
soucieux des habitudes de piété. Ni les uns, ni les
autres ne disent un mot de l'ermitage du Bois Chenu, parce qu'ils
n'en avaient pas le moindre sujet ; cet ermitage n'existait pas
! Au contraire, ils attestent tous que la jeune fille affectionnait
la chapelle de la bienheureuse Marie de
Bermont.
Non, aucun souvenir religieux, aucun attrait de piété
n'attirait Jeanne dans la direction de l'arbre des Fées !
Ses compatriotes prennent le soin d'affirmer qu'ils ne font jamais
vue, aller seule, "ni pour d'autre motif, ni autrement"
qu'en une promenade avec ses compagnes.
Désire-t-on un texte précis ? Ecoutons
la déposition d'un parrain de Jeanne, Jean Morel, cultivateur,
qui ouvre la série de témoignages reçus à
Domrémy : "Jamais il n'a ouï dire que Jeannette
soit allée seule à l'arbre ou à la fontaine;
il n'a jamais oui dire qu'elle s'y soit rendue autrement que pour
se promener et se récréer, comme font les autres jeunes
filles".
Les inspirations de la Pucelle ne venaient donc point
de là !
D'illustres contemporains n'oublièrent pas d'en
faire la remarque dans les mémoires consacrés à
sa réhabilitation. Le grand inquisiteur Jean Bréhal,
renseigné avec un soin minutieux, rappelle qu'une fois Jeanne
entendit les Voix à l'orée du Bois Chenu, auprès
de la fontaine, et "qu'autour de l'arbre elle faisait parfois
des guirlandes, des bouquets pour la statue de Notre-Dame de l'église
de sa paroisse, pro imagine beatæ Virginis illius parochiæ".
Un ancien maître de l'Université de Paris,
devenu conseiller du roi Charles VII, Guillaume Bouillé,
appelé le premier à faire une enquête sur le
procès de Rouen, constate la fraude manifeste commise dans
l'accusation ; car rien n'établit la fréquentation
suspecte de Jeanne : "Sainte Catherine et sainte Marguerite,
dit-on, l'ont entretenue à la fontaine, près de l'arbre
appelé communément l'Arbre des fées. L'intention
est de faire naître le soupçon que la mission et les
apparitions venaient de mauvais esprits. Jeanne, fatiguée,
importunée par de multiples questions, semble avoir dit qu'une
fois elle a entendu les Voix en ce lieu, mais sans comprendre ce
qu'elles lui disaient ; réserve que l'accusateur passe sous
silence. On ajoute qu'elle y a vénéré les saintes
; c'est une assertion mensongère, que rien dans tout le procès
ne justifie, une pure fausseté (11).
»
Mais
la légende tient en réserve un dernier argument, un
argument que la confiance de ses fidèles estime irrésistible
: "Voici que, par une véritable permission de la Providence,
s'écrie le chroniqueur du Monument national, voici que le
R. P. Ayroles, dont on connait les savants travaux au sujet de Jeanne
d'Arc, signale une pièce très curieuse des Archives
de Nancy, qui dissipe véritablement tous les doutes.
Or, la divergence est flagrante entre la conviction
de l'abbé Mourot et le texte invoqué ; nous le copions
:
"Par acte du 21 octobre 1623, le chapitre de Brixey donne quittance
aux exécuteurs testamentaires d'Etienne Hordal, grand doyen
de la cathédrale de Toul, de la somme de cent vingt livres
pour la fondation de trois messes qui doivent être célébrées
en la fête de l'Annonciation, Assomption, Nativité,
en la chapelle qu'il a fait bâtir sous l'invocation
de Notre-Dame au finage de Domrémy-la-Pucelle, appelée
vulgairement la chapelle de la Pucelle de Domrémy."
(12)
Dans la Vraie Jeanne d'Arc, en donnant une analyse
plus complète, le P. Ayroles, qui connait la valeur des mots,
prend le soin minutieux de souligner l'expression qui constate qu'Etienne
Hordal a fait bâtir la chapelle de la Pucelle ; car
il s'agit d'une œuvre nouvelle, et non d'une simple restauration
ou d'un relèvement de ruines. Et le consciencieux jésuite
conclut forcément : "Ce n'est que deux siècles
après Jeanne qu'une chapelle a été bâtie
au Bois Chenu". (13)
A cette époque la famille d'Arc était dispersée.
Le curé Claude du Lys, dont nous avons cité le testament,
avait le dernier habité la maison dite de la Pucelle, passée
ensuite à des héritiers collatéraux. Ceux-ci
l'avaient vendue en 1536 à Louise de Stainville, comtesse
de Salm, dont la générosité sauva peut-être
d'une ruine fatale ce précieux souvenir. Plusieurs Hordal
occupèrent le premier rang parmi les chanoines de Toul ;
ils ne pouvaient rencontrer aucune opposition ni soulever aucun
inconvénient en choisissant pour leur fondation du Bois Chenu
un vocable familial à peu près identique à
celui qui désignait auparavant une chapelle de l'église
du village. Leur oratoire était aussi plus important. Le
déblaiement de ses ruines découvrit la cellule
du gardien ou de l'ermite ; un passage un peu hasardeux de la Meuse
conserve encore le nom de Gué de l'Ermite. Cependant
M.de Haldat constatait en 1834 que la dénomination spéciale
de cet oratoire était absolument oubliée des plus
anciens habitants de Domrémy.

Un zèle afectueux pour la mémoire de la
Pucelle avait donc inspiré aux Hordal la délicate
pensée de lui élever un monument de réparation
; ils avaient voulu l'honorer en ce lieu si calomnié, qui
avait fourni aux mauvais juges un prétexte pour l'attacher
au bûcher. Comment ne serions-nous pas heureux, nous aussi,
de voir édifié là une basilique nationale.
La France y réalise l'œuvre rêvée par la
famille d'Arc ; elle y glorifie la martyre ; elle y accomplit son
vœu de prières expiatoires pour les soldats morts au
service du pays. A Domrémy, la maison paternelle et l'église
gardent les purs souvenirs de l'enfance de l'humble paysanne ; ici,
nous nous souvenons surtout de la guerrière et de la victime.
Du seuil de la basilique nos yeux ne se reposent-ils pas sur les
chemins qu'elle a parcourus, sur la prairie où son agile
râteau secouait les foins ; sur les champs où "elle
remuait la terre avec son père", selon l'expression
d'un témoin ; sur l'emplacement du château de l'Isle
converti en maison rurale où Jacques d'Arc, devenu fermier
des seigneurs (14), tenait ses bêtes,
et ses récoltes et ses instruments de labour ? Sa fille devait
nécessairement s'y rendre souvent pour les besognes habituelles
aux enfants de sa condition ; car, disaient ses amis, "Jeannette
était bonne travailleuse".

De la maison de son père, si l'on va à
la rue de l'Isle, jusqu'aux dernières maisons, au bord de
la Meuse ; si l'on s'arrête devant une croix qui marque
aujourd'hui la tête de l'ancien pont de bois (peut-être
un pont-levis) jeté jadis sur la rivière en avant
de la maison forte, on aura sûrement posé les pieds
sur le passage habituel de Jeanne.
De la basilique ou du Bois Chenu, nos regards suivent
aussi le sentier qu'elle montait, le cœur ému de courageuses
pensées, pour se rendre le samedi à sa chère
chapelle de Bermont ; et voilà
enfin la direction de Vaucouleurs, la voie douloureuse du sacrifice
et de la gloire.
Où trouver un horizon plus émouvant dans
notre belle France ?
Source
: "La légende du Bois-Chenu à Domrémy-la-Pucelle"
- E. Stofflet - paru dans le bulletin mensuel de la société
d'archéologie lorraine en 1910.
Notes :
1 L'auteur argumente son article de notes d'érudition qui
ne sont pas toutes reprises ici.
2 Au procès de réhabilitation de Jeanne d'Arc, un
témoin, Jean Moen, charron de Domremy, précise que
"l'Arbre des Dames est sous le bois, près du grand
chemin par où l'on va à Neufchâteau"-
Cette route n'existe plus qu'a la sortie du village par la rue
du Moulin ; le chemin qui monte maintenant à la Basilique
fut établi pour l'aisance de la construction.
3 A une époque lointaine, qui remonte peut-être au
temps de la Pucelle, les sources des Groseillers ont pu être
utilisées pour un foulon, établi entre elles et
le village, un peu au-dessus de la Meuse. Nous remarquons une
mention de ce "battant" dans un dénombrement
de 1504 ; puis en 1571 un pré communément appelé
le "Viel Foulon". La foulerie de draps ou moulin à
foulon avait une roue dentée qui faisait mouvoir des maillets
de bois : en tombant successivement sur les draps étendus
au-dessous, ils les rendaient plus souples et plus unis.
La principale des sources alimente le village.
4 Hisl. de Lorraine, t.III, p.182, rapporte que l'on croyait que
cette lecture éloignait les fées et préservait
des maléfices.
5 L'arbre des Fées appartenait peut-être à
la variété des hêtres tortillards très
rares en cette région et dont les rameaux pendants prennent
une forme curieuse, tourmentée et bizarre. Il en existe
en pleine forêt non loin du chateau de Bourlémont.
6 De Haldat, Examen critique de l'histoire de Jeanne d'Arc.
Dans une note publiée en 1831 dans les Mémoires
de l'Académie de Nancy, M. de Haldat explique par l'existence
de deux oratoires dans le voisinage de la patrie de Jeanne d'Arc
l'incertitude des auteurs et la sienne, sur celui qui fut a l'objet
partliculier de ses affections pieuses et de ses fréquentes
visites. Mais en essayant de rectifier son erreur, il en commet
une nouvelle ; il nous dit que les jeunes gens de Domrémy
allaient à Bermont faire leurs fontaines. Ce sont ceux
de Greux qui se rendaient à la fontaine St-Thiébaut,
qui coule dans un frais vallon, en dessous de Bermont.
Voir ND de Bermont. (l'auteur
fait ici remarquer que l'oiseau tenue par l'enfant Jésus
de la vierge de Bermont, suite à une détérioration,
a été recollé à l'envers !)
7 Wallon, Jeanne d'Arc, édit. illustrée,
p. 32
Anatole France, Vie de Jeanne d'Arc, t. 1, p. 17 et 49,
raconte que Jeanne rencontrait les "Dames du Ciel"
près de la fontaine, qu'au pied de l'arbre elle dressait
des guirlandes pour l'image de Notre-Dame de Domrémy, dont
la chapelle s'élevait sur un coteau voisin.
L'abbé Dunand, Jeanne d'Arc, édit. populaire, p.25,
écrit aussi : "Ce qui lui plaisait davantage, c'était,
pendant que ses compagnes prenaient leurs ébats, d'aller
à l'ermitage de Notre-Dame de Domrémy, au-dessous
du Bois Chenu, à cent mètres environ ; et, quoique
cet oratoire fut alors en ruines, d'y offrir à la Vierge
bénie des fleurs et des prières."
Or, un témoin raconte que, "dans les pâturages
et les pacages", Jeanne, jouant avec d'autres enfants, "se
retirait à l'écart, et, à ce qu'il lui semblait,
parlait à Dieu". Ce détail, donné sous
une forme réservée, ne concerne pas le Bois Chenu.
Le même témoin constate que, sous l'arbre des Fées,
"Jeanne faisait comme les autres jeunes filles".
8 MM. de Bouteiller et de Braux, La famille de Jeanne d'Arc,
p.157, 189, constatent que "Claude du Lys, curé de
Domrémy, ensuite retiré a Neufchâteau, fut
enterré dans l'église paroissiale de Domrémy,
en la chapelle Notre-Dame de la Pucelle.
9 L'abbé Mouriot a surtout accrédité cette
légende dans un livre intitulé : Domrémy
et le monument national de Jeanne d'Arc ; nous le citerons
donc de préférence à d'autres auteurs ; cf.
p.86, 137 et 97.
Le laborieux curé de Laveline (Vosges) a consacré
à la gloire de l'héroine plusieurs œuvres intéressantes.
10 Malgré la divergence de leurs opinions, Quicherat et
le R.P Ayroles sont unis dans la même sévérité
du jugement pour l'oeuvre du moine italien.
11 Lanéry d'Arc, Mémoires en faveur de Jeanne
d'Arc, p.340, 431, 432.
12 Le R.P Ayroles : Avant de mettre ce document sous nos yeux,
le Père Jésuite donne cette sévère
leçon : "Cerlains catholiques, tout en rejetant d'impures
données, retiennent leurs lecteurs plus qu'il ne convient
en un lieu où ne fut jamais le cœur de Jeanne"
13 En 1635-1640, les Suédois
ayant envahi la Lorraine, détruisirent la chapelle Ste
Marie, on put cependant sauver la statue que l'on recueillit dans
la maison de Jeanne d'Arc. Les
ruines amoncelées de la Chapelle reçurent le nom
de pierrier de la Pucelle. L'Évêque d'Orléans,
Mgr Dupanloup, eut en 1869 l'heureuse idée de faire pratiquer
des fouilles dans ce monceau de pierres. Ces travaux amenèrent
la découverte des fondements de la chapelle, de la clef
de voûte aux armes de la famille du Lys, et d'un fronton
renaissance sur leque est gravé le nom E.Hordal.
Sur l'emplacement même de ces ruines de la chapelle
de Ste Marie La Pucelle s'élève la Basilique en
l'honneur de Jeanne d'Arc.
14 Un bail, passé pour neuf ans, à dater de la Saint-Jean
1419, accordait à Jacques d'Arc et à son associé
tout le fermage des propriétés seigneuriales tant
de Greux qu'à Domrémy.
II ne reste rien de la maison forte de l'Isle.
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