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23 octobre 2019  

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par Henri Wallon

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Les mauvais traitements infligés à Jeanne d'Arc
dans sa prison de Rouen

l paraît très probable que Jeanne fut d'abord enfermée dans une cage de fer qui avait été construite à Rouen. Massieu, qui remplissait le rôle d'huissier au procès, affirma qu'il avait entendu dire à Etienne Castille, serrurier, qu'il avait construit lui-même, pour Jeanne, une cage, où elle était détenue debout et enchainée, par le cou, les mains et les pieds, et qu'elle avait été dans le même état depuis le temps où elle avait été emmenée à Rouen jusqu'au commencement du procès instruit contre elle (1). Massieu ne la vit pas personnellement dans cet état, parce qu'il ne fut chargé de la faire sortir de sa prison qu'à partir de la première séance publique (21 février 1431).
  Pierre Cusquel, bourgeois de Rouen, porte le même témoignage. Il dit que, dans sa maison, on pesa une cage de fer dans laquelle on disait que Jeanne serait enfermée, mais il ne la vit pas renfermée dans ladite cage. La maison dont parle Cusquel était celle de l'Ecu de France, située en face de la cour de l'Official, rue Saint-Romain. Ce logis avait été fieffé par le Chapitre au maître de l'Oeuvre de la Cathédrale, Jean Salvart, dit Jeanson ou Jenson, fidèle ami des Anglais, qui l'avaient comblé de biens et pour lesquels il avait construit le Vieux-Palais (2). Cusquel était ouvrier de Salvart, et c'est là qu'il vit peser la cage destinée à Jeanne d'Arc. Ce fut précisément grâce à l'influence de son maître qu'il put visiter plusieurs fois l'héroïne au château, ce qui rend sa déposition si intéressante au procès de réhabilitation.
  L'affirmation de Cusquel confirme celle de Castille. Il y insiste, car il y revient une seconde fois en ces mots :  "Il ajoute que l'on fit une cage de fer pour l'y tenir debout ; qu'il la vit peser dans sa maison, mais qu'il n'y vit pas Jeanne enfermée."
  On doit donc croire que les choses se passèrent comme le dit Castille, "depuis l'arrivée de Jeanne à Rouen, jusqu'au commencement de son procès", époque a laquelle on aura supprimé la cage, sur le conseil des juges ou pour tout autre motif, ce qui explique que ni Massieu, ni Cusquel ne l'y aient vu renfermée.
  Jeanne eut alors un lit dans sa prison. Les témoins Boisguillaume, Massieu et Tiphaine l'ont affirmé, et l'héroïne elle-même, dans son interrogatoire du 24 février, répond "qu'elle remercia la voix qui s'adressait à elle, étant assise sur son lit".
  Tous les témoins sont d'accord pour attester que Jeanne fut traitée dans sa prison d'une manière cruelle et barbare. Massieu entre à cet égard dans les détails les plus circonstanciés : "Elle demeura en garde audit lieu entre les mains de cinq Anglois, dont en demeuroit de nuyt trois en la chambre, et deux dehors, à l'huys de la dicte chambre. Et sait de certain celluy qui parle que de nuyt elle estoit couchée ferrée par les jambes de deux paires de fer à chaaîne, et attachée moult estroitement d'une chaaîne traversante par les pieds de son lict, tenante à une grosse pièce de boys de longueur de cinq ou six pieds et fermente à clef ; par quoy ne pouvoit mouvoir de place".
  Ce témoignage est confirmé par Cusquel qui "entra deux fois dans la prison de Jeanne et la vit dans des entraves de fer, et attachée par une longue chaîne à une poutre. Tiphaine, prêtre et médecin, la vit aussi les fers aux jambes.
  Et comme si ces précautions ne suffisaient pas pour prévenir tout danger d'évasion, on interdisait toute communication avec elle. D'après Pierre Boucher, prêtre, "on ne parlait avec elle, qu'avec la permission de quelque Anglais et de ceux chargés de la garder". La chambre où ceux-ci étaient enfermés avec elle avait trois clefs, dont l'une pour Mgr le Cardinal (Winchester), l'autre pour l'Inquisiteur, et la troisième pour Jean Benedicite (le chanoine d'Estivet, promoteur) ; et "les Anglais craignaient beaucoup qu'elle ne s'échappât".
  C'est ce qui détermina l'évêque de Beauvais à "remettre la garde de Jeanne à noble homme Jean Gris, écuyer, à Jean Berwoit et Guillaume Talbot, leur enjoignant de bien et fidèlement garder la même Jeanne en ne permettant à personne de lui parler sans la permission de Cauchon", ce que ceux-ci jurèrent solennellement sur les Évangiles. Cette consigne sévère fut si bien observée que les juges eux-mêmes ne pouvaient avoir accès auprès d'elle sans la permission de Jean Gris.
  Ces trois geôliers, pour remplir leurs fonctions plus sûrement, avaient choisi cinq Anglais, que l'huissier Massieu qualifie "d'hommes du plus misérable aspect, en français, houcepailliers, qui la gardaient, et ils désiraient beaucoup la mort de Jeanne, et se moquaient d'elle fort souvent et elle-même les reprenait de leur conduite."
  Jeanne se plaignait souvent d'eux, disant qu'ils la tourmentaient et la maltraitaient beaucoup. C'est ce qui la força plus tard à reprendre des habits d'homme après son abjuration. Elle s'excusa sur ce que "en habit de femme, elle n'aurait pas pu rester avec ses gardiens anglais."
  Ces misérables, en effet, eurent plusieurs fois, à son égard, la conduite la plus odieuse et tentèrent même de la violer, ainsi que nous le verrons plus loin.

  Aux violences physiques se joignirent les violences morales et les procédés les plus écoeurants. C'est dans cette chambre de la tour que Cauchon et Loiseleur surprend les confidences de JeanneLoiseleur, "ce Tartufe au service de l'Inquisition" comme l'appelle M. Joseph Fabre, demandèrent à l'espionnage les premiers éléments du procès. D'après les dépositions formelles de Manchon et de Colles, dit Boisguillaume, qui furent choisis, dès le 9 janvier, pour notaires et greffiers du procès, Loiseleur, au mépris de son caractère de prêtre, n'aurait pas craint de s'introduire dans la prison de Jeanne en se faisant passer pour "cordonnier et prisonnier du parti du Roi de France et du pays de Lorraine", afin de surprendre sa confiance et de provoquer ses confidences. Ce misérable chanoine l'aurait engagée à ne pas croire ces "gens d'Église, parce que, lui disait-il, si tu les crois, tu seras perdue." Il serait même arrivé à la confesser. Jean d'Estivet, le promoteur du procès, aurait également pénétré dans sa prison, en se donnant aussi pour prisonnier, et aurait fini par l'injurier, en la traitant de "paillarde et d'ordure."
  D'après Pierre Cusquel, certaines personnes auraient affirmé que "maître Nicolas Loiseleur contrefaisait sainte Catherine et amenait ainsi Jeanne à lui dire ce qu'il voulait."
  Manchon raconta plus tard que Loiseleur "feignyt qu'il estoit du pays de la dicte Pucelle, et par ce moyen trouva manière d'avoir actes, parlement et familiarité avec elle, en lui disant des nouvelles du pays à lui plaisantes ; et demanda estre son confesseur, et ce qu'elle lui disoit en secret, il trouvoit manière de le faire venir à l'ouye des notaires", qui "furent mis secrettement en une chambre prouchaine ou estoit un trou par lequel on pouvoit escouter, affin qu'ils pussent rapporter cc qu'elle disoit ou confessoit au dit Loiseleur pour trouver moyen de la prendre captieusement".
  Manchon eut la loyauté et le courage de protester contre le rôle odieux qu'on voulait lui faire jouer. Il l'affirma du moins lors du procès de réhabilitation. Il dit en effet "qu'après que lui déposant et Boisguillaume eurent été pris comme notaires pour faire le procès de la dite Jeanne, Mgr de Warwick ; l'évêque de Beauvais et Nicolas Loiseleur leur dirent qu'elle parlait merveilleusement de ses apparitions et que pour savoir plus complètement la vérité, ils avaient avisé que lui, maître Nicolas, feindrait d'être du parti de Lorraine dont était Jeanne, et de l'obéissance du roi de France , entrerait en en habit court (3) dans la prison, et que les gardiens se retireraient, et qu'ils seraient seuls dans la prison. Et il y avait dans une chambre contiguë à cette même prison un trou fait spécialement dans ce but, près duquel ils ordonnèrent au déposant et à son et à son collègue de se placer pour écouter ce qui serait dit par Jeanne, et c'est là qu'ils étaient sans pouvoit être vus de Jeanne. Alors Loiseleur se mit à interroger Jeanne, en inventant des nouvelles sur l'état du roi et sur ses révélations ; Jeanne lui répondit, croyant qu'il était de son pays. Et quand l'évêque et son compagnon eurent dit au déposant et à son collègue de consigner les réponses faites, le déposant répondit qu'il ne devait pas le faire, et qu'il n'était pas convenable de commencer le procès d'une façon pareille, et que si elle disait de telles choses lors du jugement régulier, il les consignerait volontiers. Et il dit que toujours depuis Jeanne eut une grande confiance dans le dit Loiseleur au point qu'il l'entendit plusieurs fois en confession après de pareilles scènes, et généralement Jeanne n'était conduite au jugement qu'après que Loiseleur s'était entretenu avec elle".
  M. de Beaurepaire, en signalant quelques divergences qui existent entre les récits des notaires Manchon et Boisguillaume dit qu'on pourrait éprouver quelques doutes sur leur sincérité. Il lui semble peu vraisemblable que Loiseleur et d'Estivet aient pu tromper la Pucelle à ce point, car ils paraissaient trop souvent devant elle, avec Cauchon, pour ne pas craindre d'être démasqués (4). Mais le savant archiviste ne va pas jusqu'à récuser absolument ces deux témoins. Il estime qu'il faudrait rapporter la scène en question antérieurement au procès ou la couvrir des ténèbres de la nuit (5).
  Ne pourrait-on pas ajouter que l'obscurité relative qui régnait dans la prison et les faveurs d'un déguisement pourraient faire admettre la possibilité d'une pareille supercherie ?
  Le même auteur observe encore que les aveux qu'il aurait été enjoint aux notaires de surprendre, dans ces entretiens intimes, n'ont rien de sacramentel, d'après lesdites dépositions et que, sans cesser d'être odieuse, la conduite de Loiseleur pourrait n'être point sacrilège. Il est possible que les manoeuvres coupables de ce chanoine de Rouen n'aient pas revêtu la forme de l'administration d'un sacrement, ce n'est là qu'une question de principe ou de violation du secret de la confession; mais quelle que soit l'interprétation de déclarations, qu'on ne peut écarter, même si on fait la part des années écoulées et, de ce que les déposants avaient beau jeu, en 1450 pour s'attribuer un rôle avantageux lors du procès, on ne peut méconnaître qu'il est impossible de disculper Loiseleur de cette véritable infamie, qu'il commit dès le début du procès, en acceptant le rôle odieux d'espion et en profanant la religion et les choses saintes (6).

  La prison de Jeanne devait être témoin d'un autre attentat, qui paraîtrait aussi révoltant si l'on ne se rappelait qu'il rentrait dans les habitudes judiciaires de l'époque. C'est là que, sur l'ordre de la duchesse de Bedford (7), Anne Bavon et une autre matrone de Rouen, soumirent Jeanne à un examen intime afin de s'assurer de sa virginité. On sait que ces constatations jouaient un rôle important au moyen-âge dans les affaires de magie, de sorcellerie et d' hérésie. Boisguillaumes a même accusé Bedford d'avoir été le honteux témoin de cette visite (8), d'un endroit secret où il s'était caché : "Dux Bedfordiæ erat in quodam loco secreto, ubi videbat Johannam visitari". Si le lieu de la scène n'est pas déterminé par les enquêtes, il paraît fort vraisemblable que ce fut dans la prison de Jeanne, dans la tour vers les champs. Inutile d'ajouter que cet examen, favorable à la Pucelle, ne fut pas consigné dans les procès-verbaux du procès.

  Dans cette énumération des violences et des outrages exercés contre Jeanne par ses bourreaux, nous ne saurions passer sous silence une scène racontée par Haimond, sieur de Macy, qui dépeint la sauvagerie des Anglais envers elle. Jean de Luxembourg, qui l'avait vendue aux Anglais, eut l'impudeur de la visiter dans sa prison, en compagnie de Warwick, de Stafford et de Louis de Luxembourg, son frère. Il lui tint même ce propos rapporté par Macy "Jeanne, je suis venu ici pour vous racheter, pourvu que vous vouliez me promettre que vous ne prendrez jamais les armes contre nous". A quoi Jeanne répondit avec bon sens et finesse : "En non Dé, vous vous moquez de moi, parce que je sais bien que vous n'en avez ni le vouloir ni le pouvoir", et ces mots, elle les répéta plusieurs fois, parce que monseigneur le comte persistait dans son dire, et elle ajouta : "je sçay bien que les Anglois me feront mourir croyant qu'après ma mort ils gagneront sur le royaume de France ; mais quand même ils seraient cent mille godons (9) de plus qu'ils ne sont présentement, ils n'auraient pas ce royaume". Et le comte de Stafford s'indigna de ces paroles, et tira sa dague à moitié pour la frapper, mais le comte de Warwick l'en empêcha (10)."

  Puisque nous résumons les tristes incidents dont la tour de la Pucelle fut témoin, mentionnons la maladie dont Jeanne fut atteinte vers le 18 avril et pour laquelle elle fut soignée par Jean Tiphaine, prêtre, maitre ès-arts et en médecine, sur l'ordre des juges, et en présence de d'Estivet et de Guillaume de la Chambre. Tiphaine, pour connaître la cause de son indisposition lui tâta le pouls et lui demanda ce dont elle souffrait. Elle répondit qu'une carpe lui avait été envoyée par l'évêque de Beauvais, qu'elle en avait mangé et présumait que c'était la cause de sa maladie. Le chanoine d'Estivet la contredit, lui disant que c'était faux. Il l'injuria grossièrement et ajouta : "C'est toi, paillarde, qui as mangé du poisson salé (11) et autres choses qui t'ont fait mal". Elle lui répondit qu'elle ne l'avait pas fait. Enfin, Tiphaine apprit de plusieurs personnes qu'elle avait été prise de vomissements.
  On peut difficilement admettre l'hypothèse d'une tentative d'empoisonnement par Cauchon sur la personne de la Pucelle. Ce crime, en effet, aurait fait manquer aux Anglais le but qu'ils se proposaient d'atteindre, l'abjuration de Jeanne et l'aveu par elle qu'elle n'était pas envoyée de Dieu. Or, si Cauchon était absolument pervers, il avait, par contre, une intelligence et une habileté qui justifiaient les hautes fonctions dont le gouvernement anglais l'avait investi dans la circonstance (12).
   Le récit de Tiphaine et celui de Guillaume de la Chambre, encore plus circonstancié, nous édifient sur les outrages prodigués à la captive et sur la haine mortelle que lui portaient les Anglais, qui ne redoutaient rien tant que de la voir périr autrement que par la main du bourreau.
  "Le comte Warwick leur dit que le roi ne voulait pour rien au monde qu'elle mourût de mort naturelle : car le roi l'avait achetée cher, et il ne voulait pas qu'elle pérît, si ce n'est par justice et qu'elle fut brûlée..."; le déposant Le comte de Warwick pendant la captivité de Jeanneet Desjardins la palpèrent au côté droit et lui trouvèrent la fièvre, et ils en firent leur rapport au comte de Warwick qui leur dit : "Gardez-vous bien d'une saignée, parce que c'est une rusée et elle pourrait se donner la mort... Et néanmoins elle fut saignée et se rétablit immédiatement. Une fois rétablie survint maitre Jean d'Estivet, qui adressa des injures à Jeanne et l'appela paillarde, ce qui la mit grandement en colère, au point qu'elle eut de nouveau la fièvre et retomba malade. Cela étant porté à la connaissance du dit comte (de Warwick), il défendit au même d'Estivet de ne plus avoir désormais à injurier Jeanne".
  Le seul adoucissement que cette maladie valut à Jeanne d'Arc fut de la débarrasser, du moins momentanément, de ses fers, mais elle fut maintenue constamment dans sa prison.

  Nous avons parlé de tentatives de viol. Manchon raconte que quand Jeanne eut repris les habits de son sexe, elle fut en butte aux plus violents outrages. C'est alors que, pendant la nuit, Warwick dut accourir à ses cris pour la tirer des atteintes brutales des soldats.
  "Une ou deux fois, elle se plaignait audit évêque, qu'un de ses autres gardiens avait voulu la violer ; et le seigneur Warwick, sur le rapport desdits évêque, inquisiteur et Loiseleur fit de grandes menaces à ses gardiens anglais s'ils essayaient de recommencer, et l'on commit à nouveau deux autres gardiens".
  Un autre témoin, Martin Ladvenu, des Frères prêcheurs, qui devait l'assister plus tard au Vieux-Marché, affirma qu'il avait entendu, de la bouche même de Jeanne, qu'un grand seigneur d'Angleterre était entré dans sa prison et avait tenté de lui faire violence, c'est pourquoi elle avait repris les habits d'homme.
  Si un grand d'Angleterre se conduisait ainsi, on peut se demander comment devait se comporter la soldatesque anglaise préposée à la garde de Jeanne. Ces cinq houcepailliers qui la gardaient jour et nuit, trois dans sa chambre et deux en dehors de la prison, qui désiraient beaucoup sa mort, l'engageaient, si elle voulait se sauver, à ne point se soumettre au jugement de l'Église. Conseil abominable, puisqu'il aurait suffi pour faire décréter la peine de mort contre Jeanne par le tribunal ecclésiastique.
  Faut-il joindre à tous ces outrages, ces interrogatoires prolongés pendant de longues heures, où les juges la pressaient de questions, avec le désir de la surprendre, si bien qu'elle leur dit plusieurs fois : "Beaux seigneurs, faictes l'un après l'autre". Frère Ysembard de La Pierre a précisé le caractère insidieux de ces interrogatoires en disant : "que l'on demandoit et proposoit à la povre Jehanne interrogatoires trop difficiles, subtilz et cauteleux tellement que les grans clers et gens bien lettrez qui estoient là présens, à grant peine y eussent seu donner response, par quoy plusieurs de l'assistance en murmuroient".

  Chose admirable, en effet, cette jeune paysanne qui n'a pas vingt ans "comparaîtra", sans conseil, devant la toute-puissance anglaise qui la tourmentera savamment dans son corps. Comme a dit S.Luce, elle sera en butte au savoir dévoyé et hypocrite qui la torturera plus savamment encore dans son esprit. Les questions les plus captieuses lui seront posées et l'on verra suivant la belle expression du Père Ayroles, la jeune fille se mouvoir à l'aise, au milieu de ces traquenards, semblable à l'oiseau volant au-dessus des pièges qui ne les effleure que pour les renverser d'un coup d'aile.
  "Tu seras délivrée par grande victoire", lui avaient dit les saintes. Rien n'était plus vrai car elle ne fut jamais plus grande ni plus belle. Impossible de faire éclater plus d'à-propos, de justesse, de hardi courage, de prudence, de naïve candeur, de réserve, de piété, de céleste sagesse tout en restant la simplicité même !
   La captivité de Jeanne a été résumée pour se représenter l'horrible situation de la pauvre captive chargée de fers, brisée par la fatigue, épuisée par la contention d'esprit nécessaire pour répondre à ces fallacieuses questions, en butte aux violences des gardes, et torturée à chaque instant du jour et de la nuit par eux et leurs chefs.
  Le procès de réhabilitation a qualifié ainsi la conduite des Anglais et des juges de la Pucelle dès son arrivée à Rouen : "Item et lesdits Cauchon et Le Maître et leurs complices, ont mis ladite Jeanne, jeune et tendre pucelle, sur le champ, dès le début de son procès, dans une dure prison, contre la forme du droit, et l'ont chargée et liée de fers et de chaînes, d'une façon impie et injuste, et ils l'ont enfermée dans une forte prison du chateau de Rouen, prison non de justice, mais de cruauté et de violence, non ecclésiastique, mais séculière ; et ils en ont confié la garde aux mains de laïques armés, ses mortels ennemis, c'est-à-dire d'Anglais armés qui, poussés par une haine mortelle, lui prodiguaient sans cesse les outrages, les menaces, les terreurs et les railleries. Et cependant cette jeune fille, mise alors en la main de l'Église, déposée dans une prison de l'Église, et non de répression, avec une liberté suffisante, aurait dû être traitée humainement au moins durant le cours du procès intenté, comme le veulent les lois et comme le demande toute justice. Et ceci a été et est vrai".

  On ne peut résumer plus exactement cette phase de l'histoire de Jeanne d'Arc à Rouen. Et c'est encore avec plus d'admiration que l'on entendra au procès les réponses qu'elle fera à ses bourreaux
.

Voir la prison de Jeanne à Rouen.

                                                 


Source : Albert Sarrazin - "Jeanne d'Arc et la Normandie au XV° siècle" - 1896.

Illustrations :
- Le chanoine Loiseleur surprend les confidences de Jeanne dans la Tour du chateau de Rouen. (tableau de Paul Delaroche (1824).
- Le comte de Warwick, gouverneur du chateau, représenté à sa réception par le doge de Venise.(Dessin tiré d'un ms. du british museum - 1439).

Notes :
1 Quicherat - Procès TIII - Elle a été emmenée à Rouen fin-décembre 1430 et a commencé à être jugée le 21 février 1431.

2 Georges Dubosc "la maison d'un juge de Jeanne d'Arc".

3 C'est à dire en habit de laïque.

4 Jeanne a montré toute sa vie publique qu'elle n'était pas facile à manipuler ce qui corrobore l'impression de Beaurepaire (ndlr).

5 De Beaurepaire "Recherches sur le procès de condamnation".

6 L'évêque Cauchon et le chanoine d'Estivet, complices et "inventeurs" de cette infamie montrent à quel point Jeanne a été jugée par des scélérats qui n'avaient plus de religieux et de chrétien que l'habit qu'il portait sur eux. (ndlr).

7 Rappelons qu'elle était la fille du Duc de Bourgogne, qu'elle vivait dans le chateau et qu'aucun témoignage ne la cite comme ayant montré la moindre pitié vis à vis de Jeanne. Elle mourra jeune et sans enfant en 1433 soit deux ans après Jeanne.

8 A noter qu'il est le seul à témoigner de ce fait (ndlr)

9 Sobriquet pour désigner les Anglais à cette époque (tiré d'un de leur jurons habituels).

10 Warwick avait la responsabilité de la garde de la prisonnière.

11 Parfois traduit aussi par "harengs".

12 Cela ressemble davantage à un empoisonnement par accident (ndlr).



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