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"Histoire complète de Jeanne
d'Arc" par Ph.-H. Dunand
t.I - 1898
Aperçu préliminaire - p. 3 à 55 |
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LA FRANCE & L'ANGLETERRE
DE PHILIPPE VI A CHARLES VII & JEANNE D'ARC
(1328-1429)
Lorsque Jeanne la Pucelle donnait au fils de Charles VI, à Chinon et Poitiers, l'assurance que prochainement les Anglais seraient « boutés hors de toute France », la situation du royaume et de son souverain, — nous le constaterons plus loin, — semblait désespérée. Cette situation ne s'était pas produite du jour au lendemain : elle était la résultante d1un long siècle de guerres, de discordes civiles et de fléaux de toute sorte. On ne se rendrait qu'un compte insufiisant de la mission de la bonne Lorraine, si l'on perdait de vue la suite des événements qui avaient conduit la France au bord de l'abîme. C'est le tableau rapide de ces événements qu'il nous a paru bon de présenter dans cet Aperçu préliminaire. Nous nous abstiendrons de considérations générales : il nous semble que les faits, simplement exposés, contiennent un enseignement assez significatif et assez éloquent.

I.
PHILIPPE VI DE VALOIS.
(1328-1350.)
Prétentions d'Édouard III d'Angleterre à la couronne de France. — Batailles de l'Écluse (1340) et de Crécy (1346). — Prise de Calais (1347).
L'an 1328, Charles IV, roi de France et troisième fils de Philippe le Bel, mourait a trente-quatre ans. Il n'avait pas eu encore d'enfants, mais il laissait sa femme enceinte. Quand il se vit proche de sa fin, il arrêta que si la reine mettait au monde un fils, Philippe de Valois, son cousin germain, serait régent du royaume jusqu'à ce que l'enfant royal fût en âge de monter sur le trône. S'il advenait que ce fût une fille, les douze pairs et hauts barons de France donneraient le royaume à celui « qui avoir le devrait. »
La reine, après la mort de Charles IV, mit au monde une fille. En vertu de la loi salique, dont Philippe V avait déjà bénéficié à la mort de Louis X le Hutin (1317), « les douze pairs et les barons de France donnèrent, de leur commun accord, le royaume de France à Monseigneur Philippe (1) », comte de Valois.
Les représentants directs de la race des Capétiens avaient fini de régner.
Le chef de la branche des Valois avait pour père Charles, troisième fils de Philippe le Hardi et frère de Philippe le Bel. Sa mère était la princesse Marguerite, fille du roi de Naples et de Sicile. Charles était né en 1270 et avait reçu en apanage le comté de Valois (1285); d'où son nom de Charles de Valois. Il mourut en 1325, et l'on a pu dire de lui qu'il avait été fils, frère, père, oncle de rois, et jamais roi.
Philippe de Valois ne pouvait avoir pour concurrent au trône de France que le fils d'Isabelle, reine d'Angleterre, épouse d'Édouard II et fille de Philippe le Bel. Mais, étant donné la loi salique, Isabelle ne pouvait transmettre à son fils Édouard III des droits qu'elle n'avait pas (2). Le cas était le même pour le comte d'Evreux, petit-fils par sa mère de Louis le Hutin. Tel fut pourtant le point de départ des luttes acharnées qui, durant plus d'un siècle, couvrirent le sol français de sang et de ruines. Dans cette guerre de Cent ans, les rois d'Angleterre prétendaient revendiquer et défendre leurs droits à la couronne de France. De leur côté, les Français ne voulaient pas plus devenir les sujets des rois d'Angleterre que les Anglais n'eussent voulu devenir, dans leur île, les sujets de nos rois.
Après son sacre, qui eut lieu le 29 mai 1328 à Reims, Philippe VI somma le jeune Édouard III de lui faire hommage, comme à son suzerain, pour la Guyenne dont Édouard était duc. Le monarque anglais, qui avait à peine dix-huit ans (il avait été sacré dès sa seizième année) (3), vint à Amiens (1329), et là, dans la cathédrale, sans éperons, sans épée, il s'agenouilla à son cœur défendant devant Philippe de Valois, et il se reconnut son homme lige en présence des seigneurs et barons qui formaient la cour du roi de France (4).
Deux ans plus tard (30 mars 1331), Édouard adressait à Philippe des lettres confirmant cette reconnaissance de sa suzeraineté comme roi de France. « L'hommage que nous fîmes à Amiens au roi de France, par paroles générales, y disait-il, est et doit être entendu lige, et nous lui devons foi et loyauté porter, comme duc d'Aquitaine et pair de France. »
En vertu de cet hommage lige, le monarque anglais se déclarait obligé de servir et de défendre le roi de France, son suzerain, contre ses ennemis, quels qu'ils fussent. Les choses se passèrent d'autre sorte. En 1337 éclatait entre Édouard et Philippe une guerre qui ne devait finir qu'un siècle après, quand parut la jeune fille qu'on a pu saluer du nom de libératrice de la France, Jeanne d'Arc. Nous venons de dire quel fut le point de départ de cette guerre, rappelons maintenant quelle en fut l'occasion.
En 1332, l'arrière-petit-fils de Robert d'Artois, frère de saint Louis, était condamné par ses pairs à être banni, comme coupable d'empoisonnements et autres crimes. Ce prince, nommé Robert, était beau-frère de Philippe de Valois dont il avait épousé la sœur. Il vint, la haine dans l'âme, chercher un refuge à la cour d'Angleterre. Édouard III étant alors en guerre avec l'Ecosse, Robert le suivit dans cette expédition. Tout entier à ses projets de vengeance, « Pourquoi, dit-il au roi d'Angleterre, ne revendiquez-vous pas cet héritage, cette couronne de France que le roi Philippe tient à grand tort ? » Et à divers propos il lui répétait : « Sire, laissez ce pauvre pays et pensez plutôt à la noble couronne de France. »
Ces conseils portèrent leurs fruits. Comme Philippe de Valois insistait auprès d'Édouard afin qu'il lui livrât Robert, son sujet, Édouard répondit en reprochant au roi de France les secours qu'il donnait aux Écossais. Au lieu de livrer Robert, il parut redoubler de confiance à son égard et il le combla de faveurs. Enfin, il prit le parti de déclarer la guerre à Philippe. Cette déclaration fut notifiée le 21 août 1337. Édouard communiqua sa résolution à l'empereur d'Allemagne. « Il allait, disait-il, guerroyer contre celui qui se prétendait roi de France. » Au mois d'octobre suivant, le monarque anglais prenait ce titre de roi de France, et il désignait les barons et seigneurs qui devaient le seconder dans la défense de son droit.
Cependant, jusqu'à l'année 1340, Édouard III s'occupa plus de Louis de Nevers, comte de Flandre, que de Philippe VI. Ce dernier avait rendu à Louis de Nevers le service de le mettre en possession du comté de Flandre. Pour être agréable à son bienfaiteur, Louis de Nevers fit saisir (1336) et emprisonner tous les Anglais qui commerçaient en Flandre. Le roi d'Angleterre, usant de représailles, traita de même les marchands flamands qui se trouvaient en Angleterre, et il interdit l'exportation des laines dans le comté de Flandre. Or, « toute la Flandre était fondée sur draperie, et sans laines on ne pouvait draper (5). »
L'industrie flamande tirant d'Angleterre toute la matière première de ses draps, les fabricants du pays furent grandement alarmés. Jacques d'Artevelde, bourgeois de Gand et brasseur de bière, entreprit de porter remède au mal. Ce remède consistait à rétablir les anciennes relations commerciales entre la Flandre et l'Angleterre, et à entraîner dans ce mouvement toutes les communes flamandes. Le 10 juin 1338, un traité rédigé en conséquence était conclu entre les Flamands et les Anglais. A partir de ce jour, le véritable souverain en Flandre fut Jacques d'Artevelde et non le comte Louis de Nevers. Au mois de janvier 1340, le brasseur de Gand signait, au nom des communes flamandes, une alliance formelle avec Édouard III. A cette occasion, Édouard ne se contenta pas de joindre à son titre de roi d'Angleterre celui de roi de France, il unit de plus sur son blason les armes de France à celles d'Angleterre.
Trois événements considérables marquèrent la première phase de ce duel entre la France et sa rivale : la bataille navale de l'Écluse (1340), la bataille de Crécy (1346) et la prise de Calais (1347); les trois furent funestes aux armes françaises.
En juin de l'an de grâce 1340, une flotte de plus de cent quarante navires attendait, près du port de l'Écluse, le moment où Édouard aborderait le continent, dans l'espoir de le surprendre et de s'emparer de sa personne. Le monarque anglais, informé de ces préparatifs, prit ses précautions en conséquence. Les vaisseaux français, quand Édouard parut, étaient enfermés dans le port : les Anglais attaquèrent sans hésiter. Depuis six heures du matin (24 juin 1340), on combattit avec acharnement de part et d'autre. Sur l'heure de midi, deux cents navires flamands vinrent en aide aux Anglais et décidèrent la victoire (6). Avant la bataille, le corsaire génois Barbavera, allié des Français, n'avait pas manqué de faire observer aux deux chefs de la flotte française le danger auquel ils s'exposaient en demeurant enfermés dans le port. Pour lui, il gagna la haute mer avec ses galères et échappa au désastre. Les deux chefs payèrent de leur vie leur imprudence. L'un, Hugues Quiéret, amiral en titre, fut égorgé par les Flamands; l'autre, Nicolas Béhuchet, trésorier de Philippe VI, fut pendu au mât de son propre navire.
De la bataille de l'Écluse à celle de Crécy il y eut plusieurs trêves : la première fut conclue en cette même année 1340; les autres le furent en 1342, 1343, 1344. Le roi d'Angleterre rompit celle-ci en 1345.
En juillet de cette année 1345, Édouard III perdit un auxiliaire précieux : Jacques d'Artevelde était mis à mort par ses concitoyens en son hôtel de Gand (7). Le 2 juillet de l'année suivante, le monarque anglais s'embarquait à Southampton avec une trentaine de mille hommes et envahissait la Normandie. Pendant un mois, il parcourut cette province en vainqueur, pillant et ravageant sur son passage, villes, bourgades et campagnes. Il vint ensuite à Mantes et à Poissy, et ses soldats poussèrent jusqu'à Neuilly et Saint-Cloud. Cependant Philippe VI avait rappelé son armée d'Aquitaine et mandé à Saint-Denis ses principaux alliés, les ducs de Hainaut et de Lorraine, les comtes de Blois et de Flandre, et le vieux roi Jean de Bavière. Alors Édouard gagna la Picardie, passa la Somme et vint attendre son rival à Crécy, à cinq lieues d'Abbeville, dans le comté de Ponthieu.
Le samedi 26 août, Philippe et ses alliés partirent d'Abbeville pour livrer bataille aux Anglais : ils les trouvèrent en ordre de combat, disposés en trois corps. Sur l'ordre du roi de France, les arbalétriers génois, au nombre de quinze mille, engagèrent l'action; mais les archers anglais leur répondirent si rudement que les Génois, au lieu de marcher à l'ennemi, revinrent en arrière, faisant obstacle au corps de bataille des Français. « Or, sus, tuez toute cette ribaudaille, cria Philippe irrité; elle nous empêche d'avancer. » Cette mesure ne fit qu'accroître le désordre déjà fort grand parmi les troupes françaises. Les Anglais, frais et dispos, ayant affaire à une armée ébranlée et fatiguée par la marche du matin, eurent la partie belle. Les seigneurs qui accompagnaient Philippe se battirent vaillamment, mais ils ne sauvèrent que l'honneur. Le vieux roi de Bohême, qui était aveugle, demanda à « férir un coup d'épée. » Ses barons lièrent son destrier aux leurs, et, se précipitant au plus épais de la mêlée, ils frappèrent et succombèrent ensemble.
Ce fut alors un égorgement effroyable. Nul n'était pris à rançon ni à merci. Onze princes, deux archevêques, quatre-vingts seigneurs à bannière, douze cents chevaliers, des milliers d'hommes d'armes jonchèrent le sol de leurs cadavres. Le roi de France ne pouvait s'arracher à ce lamentable spectacle. Messire Jean de Hainaut, voyant le danger d'être fait prisonnier auquel s'exposait le monarque, car il n'avait guère qu'une soixantaine de combattants avec lui, saisit le cheval de Philippe par la bride et l'entraîna loin du champ du carnage. « Si vous avez perdu cette fois, lui dit-il, vous recouvrerez une autre. »
Arrivé au château de la Broye par une nuit des plus noires, Philippe VI demande l'hospitalité. « Qui est là ? » interroge le châtelain. « Ouvrez, ouvrez, châtelain, répond Philippe, c'est l'infortuné roi de France. »
A minuit, Philippe et ses barons repartirent : « Ils chevauchèrent tant que, au point du jour, ils entrèrent en la bonne ville d'Amiens (8). »
Le désastre de Crécy portait un coup funeste à la cause française ; la prise de Calais, survenue en août 1347, fut peut-être d'un avantage plus considérable pour les Anglais, qui furent ainsi mis en possession, sur la terre de France, d'une place forte et d'un port à proximité de la côte d'Angleterre.
Édouard III ne perdit pas de temps après sa victoire. Le 3 septembre suivant, il se portait devant Calais. Par deux fois, en juin et en juillet 1347, Philippe tenta de secourir les assiégés. Repoussé la première fois, la seconde il n'osa pas livrer bataille. Le 2 août, il revenait à Amiens et licenciait ses troupes. Les habitants de Calais, qui depuis déjà longtemps souffraient cruellement de la famine, n'eurent plus qu'à se rendre. On sait à quel prix le vainqueur mit cette capitulation (4 août 1347). Le plus riche bourgeois de la ville, Eustache de Saint-Pierre, et cinq autres des plus considérés vinrent en chemise, la tête nue, la corde au cou, se mettre à la merci d'Édouard III. Le roi s'apprêtait à livrer ces courageux citoyens au bourreau, lorsque la reine, se jetant à ses genoux tout en larmes, implora leur grâce. C'est « pour le fils de sainte Marie, s'écria-t-elle, et pour l'amour de moi ! » Édouard garda quelques instants le silence. « Ah ! Dame, répondit-il, j'aimerais mieux que vous fussiez autre part qu'ici ! Je vous les donne ; faites-en à votre plaisir (9). »
Les six bourgeois de Calais eurent la vie sauve, mais leur ville demeura dans les mains des Anglais plus de deux cents ans ; elle ne fut rendue à la France qu'en janvier 1558.
Le 22 août 1350, Philippe de Valois mourait âgé de cinquante-neuf ans, laissant la France dépeuplée par la peste noire qui la ravagea de 1347 à 1349. La cession du Dauphiné par Humbert II au profit du petit-fils de Philippe VI, Charles V, et l'acquisition de la ville de Montpellier, payée 120,000 écus d'or au dernier roi de Majorque, furent une compensation aux pertes que venait d'éprouver le royaume.
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II.
JEAN II, DIT LE BON.
(1350-1364.)
Bataille de Poitiers (1356). — Captivité du Roi et régence
du dauphin Charles.
Sur son lit de mort, Philippe de Valois avait recommandé à celui de ses fils qui devait lui succéder de « défendre courageusement la France, de maintenir la justice et de soulager les peuples. » Jean II, surnommé le Bon (10), — c'est-à-dire, dans la langue et les idées de l'époque, crédule et chevaleresque, — livra la bataille de Poitiers pour obéir à la première de ces recommandations; il la perdit et tomba au pouvoir des Anglais.
Pendant les trois ou quatre années qui suivirent la mort de Philippe VI, la France jouit de la trêve qui avait mis momentanément fin aux hostilités. Mais une sourde animosité ne cessait de régner entre Français et Anglais. Les chevaliers bretons, batailleurs mais loyaux, éprouvaient la même répulsion que les sujets du royaume pour ces insulaires dont les prétentions et l'orgueil, depuis Grécy, n'avaient plus de bornes. On le vit bien en 1351, lorsque le sire de Beaumanoir, compagnon d'armes de Du Guesclin, envoya, du château de Josselin dont il avait la garde, un défi en règle au gouverneur anglais de Ploërmel.
Trente chevaliers bretons et trente chevaliers anglais se mesurèrent en combat singulier, le 27 mars de cette année 1351. Beaumanoir y fut grièvement blessé. Pour apaiser la soif qui le brûlait, sur le conseil d'un de ses preux, Beaumanoir but le sang qui coulait de ses blessures.
Beaumanoir, bois ton sang; la soif te passera, lui dit son vaillant compagnon d'armes.
Beaumanoir but son sang et la soif lui passa.
Dans ce combat, connu sous le nom de Combat des Trente, les champions bretons restèrent vainqueurs.
En 1355, la guerre reprit entre les deux royaumes. Édouard III, qu'un traité secret liait à Charles le Mauvais, roi de Navarre, attaqua sur trois points : au nord, par Calais; à l'ouest, par la Normandie; au midi, par le Languedoc. La campagne menée par le monarque anglais dans la Picardie et l'Artois fut plutôt avantageuse à Jean le Bon: une révolte des Écossais obligea Édouard à regagner l'Angleterre.
En Normandie, les ennemis, commandés par le duc de Lancastre, saccagèrent le pays jusqu'à Rouen. Le roi de France marcha contre eux, et, s'emparant d'Évreux, les contraignit de battre en retraite.
Pendant que Jean le Bon guerroyait en Picardie et en Normandie, le prince de Galles, fils aîné d'Édouard III, avec Jean Chandos pour lieutenant, ravageait à son aise le Languedoc, le Périgord, le Limousin et le Berry. Il était à Vierzon lorsqu'il apprit que le roi Jean, à la tête d'une nombreuse armée, lui barrait le chemin dans la direction de Poitiers. Le prince de Galles, — qu'on appelait aussi le Prince noir, à cause de la couleur de son armure, — n'avait à ses ordres que huit ou dix mille combattants, mais huit ou dix mille soldats d'élite. Avant de tenter le sort des armes, le fils d'Édouard proposa au roi de France de rendre les places, châteaux et prisonniers dont il s'était emparé. Le roi répondit qu'il fallait de plus « que le Prince Noir et cent de ses chevaliers se vinssent mettre en sa prison. — A Dieu ne plaise, répliqua Chandos, que nous partions sans combattre. »
La petite armée anglaise avait pris position à deux lieues au nord de Poitiers, sur le coteau de Maupertuis, tout couvert de buissons, de haies et de vignes. Les Français, renouvelant les fautes de Crécy, attaquèrent en désordre. Le centre s'apprêtait à gravir le coteau qu'occupaient les Anglais, lorsqu'une embuscade de cavalerie le surprend et provoque une panique. Les ennemis, mettant à profit la confusion qu'engendre cette panique, marchent avec un ensemble parfait sur les corps qui étaient dans la plaine et en ont bientôt raison. S'il eût suffi du courage pour vaincre, les chevaliers français eussent remporté la victoire. Mais ils se battaient au hasard, « comme ils se trouvaient. » Le roi Jean donnait l'exemple de la résistance et de la valeur. Il était descendu de cheval. Tête nue, blessé deux fois au visage, une hache d'armes à la main, le monarque français combattait avec l'énergie du désespoir. A ses pieds, le sire de Charny serrait dans ses bras roidis par la mort l'oriflamme que les ennemis n'avaient pu lui arracher. A ses côtés, le plus jeune fils de Jean le Bon. Philippe, âgé seulement de quatorze ans, ne cessait de l'avertir. « Père, disait-il, gardez-vous à droite; père, gardez-vous à gauche ! » Les assaillants, de plus en plus nombreux, lui crient : « Rendez-vous, autrement vous êtes mort. » Un chevalier de Saint-Omer pénètre jusqu'au roi et lui dit en français : « Sire, sire, rendez-vous ! — A qui me rendrai-je ? demande le roi Jean; où est mon cousin le prince de Galles ? — Sire, rendez-vous à moi; je vous mènerai à lui. — Qui êtes-vous ? — De Morbecque, un chevalier d'Artois. — Je me rends à vous », dit Jean le Bon; et ôtant son gant de la main droite, il le lui jeta.
Le Prince Noir traita son prisonnier en roi. Il s'inclina devant lui jusqu'à terre et lui adressa les paroles les plus courtoises. « Quand vint le soir, le prince de Galles donna à souper au roi de France et à monseigneur Philippe, son fils, et à la plupart des comtes et barons de France qui étaient prisonniers. Et le prince ne se voulut asseoir à la table du roi, quelque prière que le roi lui en fit; et il servait toujours la table du roi, s'agenouillant devant lui et disant : « Cher sire, ne veuillez pas faire simple chère (triste figure), pour tant si Dieu n'a pas voulu consentir aujourd'hui à votre vouloir. Vous avez aujourd'hui conquis le haut nom de prouesse, et avez passé tous les mieux faisans de notre côté. Tous ceux de notre partie se sont à ce accordés, et vous en donnent le prix et le chapelet, si vous le voulez porter (11). » Le monarque prisonnier fut d'abord conduit à Bordeaux où il passa l'hiver de 1857; puis, au mois de mai de cette même année, on le mena à Londres, où Édouard III, accompagné de nombreux barons, le reçut courtoisement et lui donna le château de Windsor pour résidence. Deux ans après, en avril 1859, le roi d'Angleterre fit tenir au dauphin Charles un projet de traité par lequel il demandait pour la rançon du roi son père la moitié de la France à l'ouest, depuis Calais jusqu'à Bayonne, et quatre millions d'écus d'or payés comptant. Le Dauphin, ayant pris l'avis des notables et députés des bonnes villes du royaume, répondit qu'un pareil traité n'était « ni faisable, ni passable. »
Sur cette réponse, Édouard résolut de recommencer la guerre. Le 28 octobre 1359, il débarquait à Calais avec une armée nombreuse et se portait sur Reims qu'il espérait surprendre. Trompé dans son attente, il arriva au mois d'avril de 1360 sans avoir réalisé aucune des conquêtes qu'il s'était promises. Il fit mine d'assiéger Paris. Mais Paris, dûment gardé, ne bougea pas, et le laissa faire. Les environs de la capitale avaient été ravagés et brûlés. Au bout de huit jours, les Anglais ne trouvaient plus de quoi manger. Édouard alors se dirigea vers la Beauce. Là, des ouvertures de paix lui furent faites. Les insuccès qu'il avait éprouvés rendirent le monarque anglais plus traitable. Le 8 mai, un traité fut signé à Brétigny, près de Chartres. Édouard s'y engageait à renoncer à toute prétention à la couronne de France, si Jean II renonçait de son côté à tout droit de suzeraineté sur l'Aquitaine. Son prisonnier lui paierait, en outre, dans un laps de temps de six années, une rançon de trois millions d'écus d'or. Le 8 juillet, le prince de Galles ramenait le roi de France à Calais, et, le 13 décembre, le premier terme de la rançon stipulée ayant été payé, Paris revoyait son roi.
Entre autres otages donnés au roi d'Angleterre, jusqu'au parfait payement des trois millions d'écus d'or, se trouvaient deux des fils du roi Jean, le duc d'Anjou et le duc de Berry. En 1363, le duc d'Anjou, violant sa parole, s'évada pour rejoindre sa femme au château de Guise. Ce manque de loyauté contrista fort le roi de France. « Si la bonne foi était bannie de ce monde, dit-il en l'apprenant, elle devrait trouver un asile dans le cœur des rois, » Peu de temps après, Jean le Bon partait pour Londres, afin de réparer l'acte déloyal de son fils. Édouard III lui fit un accueil brillant. Tout l'hiver de 1364 se passa en fêtes; mais la mort guettait le monarque français. Tombé gravement malade, le roi Jean mourait le 8 avril en l'hôtel de Savoye. Édouard lui fit à Saint-Paul de Londres de splendides funérailles. On y brûla « quatre mille torches de douze pieds de haut et quatre mille cierges pesant chacun dix livres. »
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III.
CHARLES V, DIT LE SAGE.
(1334-1380.)
Les Grandes Compagnies et les Anglais. — Du Guesclin, connétable. — Relèvement de la France.
Jean le Bon, en mourant, laissait quatre fils et trois filles, dont l'une était mariée à Charles le Mauvais, roi de Navarre. Celui de ses fils qui lui succéda, et que l'histoire a nommé Charles V le Sage, « était né vieux. » De bonne heure, il avait beaucoup vu, beaucoup souffert. De sa personne, il était faible et malade. On disait que Charles le Mauvais l'avait empoisonné. Le jeune roi en était resté pâle ; il avait une main enflée, ce qui l'empêchait de tenir la lance. Il ne chevauchait guère. Où il se plaisait le plus, c'était à Vincennes, à son hôtel de Saint-Paul, à sa royale librairie du Louvre. Il lisait, il oyait les habiles, il avisait froidement. Jusque-là on se figurait qu'un roi devait monter à cheval. Charles V combattit mieux de sa chaise (12).
Deux maux, dont le moindre semblait mortel, affligeaient le royaume : les Grandes Compagnies et les Anglais. Secondé par le Breton Bertrand Du Guesclin, Charles V débarrassa la France des unes et réprima la morgue et la jactance des autres.
Lorsque le fils de Jean le Bon monta sur le trône, Du Guesclin combattait au service de la France depuis quatre ans environ. Il était né en 1314 au château de la Motte-Broon, près de Rennes. C'était bien « l'enfant le plus laid qu'il y eût de Rennes à Dinan, camus et noir, la taille épaisse, les épaules larges, la tête énorme, mauvais garçon, violent, toujours battant ou battu : son précepteur le quitta sans avoir pu lui apprendre à lire (13). » A seize ans, il s'échappa de la maison paternelle, courut toute sorte d'aventures, et acquit au pays de Bretagne un haut renom de prouesse et de vaillance. Charles V, n'étant que régent, le remarqua en 1359 au siège de Melun et se l'attacha. En 1364, devenu roi, il recommanda à Boucicaut, maréchal de France, de s'adjoindre Du Guesclin et de reprendre avec son aide Mantes sur Charles de Navarre. Les deux chevaliers reprirent non seulement Mantes le 7 avril, mais encore Meulan le 8 du même mois. Charles V reçut ces deux nouvelles à Reims, où il était allé se faire sacrer.
Le 16 mai suivant, Du Guesclin, à la tête de troupes recrutées dans ces bandes qui pillaient le pays sous le nom de Grandes Compagnies, attaquait à Cocherel, sur les bords de l'Eure, Jean de Grailly, dit le Captal de Buch (14), célèbre capitaine gascon au service du roi de Navarre. Le Captal de Buch fut complètement battu et fait prisonnier. Cet exploit valut au chevalier breton le titre de maréchal de Normandie et le comté de Longueville. Mais le 29 septembre de cette même année, à la bataille d'Auray, livrée par Charles de Blois contre le comte de Montfort, assisté de Jean Chandos, Du Guesclin, qui commandait les secours envoyés par le roi de France à Charles de Blois, fut fait prisonnier. Charles V n'oublia pas le chevalier captif. Il paya les cent mille francs de sa rançon et Du Guesclin recouvra sa liberté.
Le roi de France n'eut pas à regretter sa générosité. Le fidèle Breton, sachant combien vivement son maître désirait débarrasser le pays des Compagnies qui le ravageaient, traita avec les principaux chefs et obtint d'eux qu'ils mèneraient leurs bandes en Espagne au secours de Henri de Transtamare contre Don Pèdre le Cruel, roi de Castille. Le 1er janvier 1366, plus de trente mille hommes des Grandes Compagnies avaient passé les Pyrénées. Soutenue par Du Guesclin, la cause de Henri de Transtamare eût promptement triomphé si le prince de Galles ne fût venu, avec son lieutenant Jean Chandos et une armée de vingt-sept mille hommes, défendre la cause de Don Pèdre. Le 3 avril 1367, Henri perdit contre les Anglais la bataille de Najara ou Navarrette, et Du Guesclin rendit son épée au Prince Noir lui-même. « Au moins, dit-il, je rends mon épée au plus vaillant prince de la terre. » Le vainqueur voulut que son prisonnier fixât le prix de sa rançon. Du Guesclin la fixa à cent mille francs, somme énorme pour l'époque. « Et où les prendrez-vous, Bertrand ? » fit le prince. « Seigneur, répondit le chevalier breton, le roi de France me prêtera ce qui me manquera, et il n'y a fileuse en France qui ne file ce qu'il faudra pour me mettre en liberté. »
Les compatriotes et amis de Du Guesclin, d'une part, Charles V de l'autre, lui avancèrent, en effet, l'argent nécessaire, si bien qu'au commencement de l'année 1368 il était libre. Peu après, il repassait en Espagne. Le 14 mars 1369, il livrait la bataille de Montiel, à la suite de laquelle Don Pèdre fut tué par Henri de Transtamare,
Quand Du Guesclin fut de retour en France, Charles V lui donna l'épée de connétable « comme au plus vertueux et plus fortuné en ses besognes qui, en ce temps, s'armât pour la couronne de France. » La guerre avec les Anglais recommençait; l'honneur de la France ne pouvait être confié à de meilleures mains.
Après avoir repassé les Pyrénées, le Prince Noir avait repris à Bordeaux la vie et le train royal qu'il y menait. Pour faire face aux dépenses de sa maison et de ses troupes, il imposa pour cinq ans une taxe de dix sous par famille dans toute l'Aquitaine (1867). Les seigneurs du pays, n'ayant pu obtenir que cette taxe fût retirée ou diminuée, firent appel au roi de France comme à leur suzerain (30 juin 1368). Six mois plus tard (25 janvier 1369), un docteur ès lois et un chevalier venaient, au nom de Charles, sommer le prince de Galles de répondre devant les pairs, touchant les griefs « dont il aurait molesté les prélats, barons, chevaliers et communes des Marches de Gascogne. » Le prince répondit : « Oui, volontiers, nous irons à notre jour à Paris; mais ce sera le bassinet en tête et soixante mille hommes en notre compagnie. »
Le 3 juin suivait (1369), le roi d'Angleterre reprenait le titre de roi de France. Une armée anglaise débarquait à Calais, sous les ordres du duc de Lancastre. Le prince Noir, quoique atteint d'hydropisie, comptait bien porter une réponse de sa façon au souverain qui l'avait cité à sa barre. Dans cette phase belliqueuse qui dura huit ans, il n'y eut pas de grandes batailles. Le nouveau connétable de France recommandait de les éviter. Mieux valait laisser l'ennemi s'user lui-même en de petits combats. Avec ce système, les affaires de Charles V marchèrent à merveille. Dans le Nord, toutes les places du comté de Ponthieu, Abbeville, Saint-Valéry, le Crotoy, ouvrirent leurs portes aux capitaines du roi de France. Dans le Midi, l'archevêque de Toulouse se mit à chevaucher par tout le Quercy et fit tourner, sans coup férir, « Cahors et plus de soixante villes, châteaux et forteresses. »
Les Anglais, de leur côté, ne restaient pas inactifs. En 1370, le prince de Galles prenait Limoges d'assaut et commettait la barbarie d'en laisser massacrer les habitants. Quelques jours après ce massacre, la Providence sembla lui en faire porter la peine en le frappant dans ses plus chères affections : son fils lui était ravi par la mort à l'âge de six ans. Le mal auquel il était lui-même en proie devint si grave, que les médecins lui conseillèrent de retourner en Angleterre. Quittant la France et le théâtre de la guerre, le vainqueur de Poitiers prit le chemin de Londres; il n'y retrouva pas la santé. Le 8 juin 1376, il rendait le dernier soupir. Le bon Froissart parle de cette mort en ces termes : « Si trépassa le vaillant homme et gentil prince de Galles et d'Aquitaine, fleur de chevalerie du monde en ce temps et qui le plus avait été fortuné en grands faits d'armes. Et eut le gentil prince à son trépas la plus belle reconnaissance à Dieu et repentance que on vit oncques grand seigneur avoir (15). » Un an après, le 21 juin 1377, Édouard III, son père, mourait lui aussi. Dès que le roi de France eut appris la mort de son royal compétiteur, il le loua grandement par des paroles très courtoises, et il fit célébrer en son honneur, à la Sainte-Chapelle, un service solennel.
Au moment où Édouard III mourait, la trêve qui avait été conclue entre les deux princes en 1375 prenait fin. Les hostilités recommencèrent. Elles furent si bien menées par les capitaines de Charles V qu'il ne resta bientôt plus aux Anglais que Calais, Bayonne et Bordeaux, dans tout le royaume.
L'année 1380 vit disparaître dans la mort les deux hommes qui avaient rendu la France à elle-même : Du Guesclin et Charles V. Du Guesclin, tombé malade au siège de Châteauneuf-Randon, dans le Gévaudan, expirait le 13 juillet, à l'âge de soixante-six ans. Il avait fait son testament le 9 du même mois. A son lit de mort, il recommandait à ses lieutenants de ne jamais oublier, « en quelque pays qu'ils fissent la guerre, que les gens d'église, les femmes, les enfants et le pauvre peuple n'étaient pas des ennemis. » La place assiégée devait se rendre le lendemain. Ce jour venu, le gouverneur sort du château à la tête de la garnison, s'agenouille devant les restes de Du Guesclin et dépose les clefs de la place sur le cercueil. « Il n'y eut là chevalier ni écuyer, Français ni Anglais, qui ne menât grand deuil. » Charles V voulut que le corps de son fidèle connétable fût transporté à Saint-Denis et reposât près du tombeau qu'il y avait fait préparer pour lui-même.
Deux mois après, le maître rejoignait le serviteur. Le 16 septembre de cette année 1380, Charles le Sage mourait, à l'âge de quarante-trois ans seulement, au château de Beauté-sur-Marne, non loin de Vincennes. Il laissait dans le trésor royal plus de dix-sept millions de francs. Quoique pacifique par tempérament, il sut, comme il le disait sur son lit de mort, « remettre les besognes du royaume en bon état. »
Édouard III rendait de lui ce témoignage : « Il n'y eut oncques roi qui moins s'armât, et oncques roi qui me donnât tant à faire. » Et pourtant c'était des vainqueurs de Crécy et de Poitiers qu'il fallait venir à bout. Charles V y réussit à force de patience et d'habileté honnête, en un mot de sagesse.
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IV.
CHARLES VI.
(1380-1422.)
Premières années de son règne (1380-1396). — Son mariage avec Isabeau de Bavière. — Sa folie.
Un règne de vingt ans venait de relever la France ; celui qui suivit, et qui fut de quarante-deux ans, la couvrit de maux et la mit à deux doigts de sa perte. « L'enfant est jeune et de léger esprit », disait Charles V de l'héritier de sa couronne à ses trois frères les ducs d'Anjou, de Berry et de Bourgogne; « enseignez-lui tous les points et les états royaux qu'il devra tenir. »
De ces trois frères du roi défunt, le duc d'Anjou était l'aîné ; mais le plus puissant était le duc de Bourgogne, Philippe le Hardi, l'adolescent qui, à la bataille de Poitiers, veillait sur son père Jean le Bon. Ce monarque, ayant hérité du duché de Bourgogne par la mort de Philippe de Rouvre qui ne laissait pas d'enfants (1362), le donna, en récompense de sa belle conduite, à son plus jeune fils Philippe, qui devint ainsi le chef de la seconde maison des ducs de Bourgogne. Le mariage du nouveau duc avec la fille et héritière du comte de Flandre, en 1369, fit de lui l'un des plus puissants princes de la chrétienté. A la mort de son beau-père, en 1384, le jeune fils de Jean le Bon devenait par sa femme seigneur de la Flandre, de l'Artois, de Nevers et de Rethel. La communauté d'intérêts qui existait entre les Flamands et les Anglais au point de vue industriel et commercial obligea Philippe à ménager les Anglais, plus peut-être que d'abord il ne l'eût voulu. La politique aidant et l'occasion survenant, les ducs de Bourgogne n'éprouvèrent pas à se lier avec les éternels ennemis de la France la répugnance que leur qualité de princes du sang royal de France eût dû leur inspirer. Cette réflexion a son importance, à propos d'un règne à la fin duquel les pires ennemis du royaume seront les Anglais sans doute, mais encore avec les Anglais, les ducs de Bourgogne, les partisans de ceux-ci et leurs sujets.
Le jeune roi, quoique n'ayant que douze ans, fut sacré à Reims le 4 octobre 1380. En vertu d'une ordonnance de Charles V, le duc de Bourbon, frère de sa mère, et le duc de Bourgogne prirent le titre de tuteurs et de régents. Olivier de Clisson reçut l'épée de connétable. En 1384, le duc d'Anjou s'en alla mourir dans le royaume de Naples qu'il venait disputera Charles Durazzo, cousin de Jeanne de Naples, morte deux ans auparavant (1382). Le duc de Berry ne s'occupa que de gouverner à sa guise la Guyenne et le Languedoc, où il s'était installé en souverain.
Les premières années du nouveau règne furent marquées par de nombreux soulèvements populaires, soit dans Paris, soit dans les provinces. La misère qui régnait
et l'élévation des impôts en étaient la cause. Hors du royaume, le duc de Bourgogne entraîna son royal neveu dans une expédition contre les Flamands qui s'étaient révoltés à la voix de Philippe d'Artevelde, fils du célèbre brasseur de Gand. Tout fier d'avoir battu à Bruges (3 mai 1382) le comte de Flandre, beau-père du duc de Bourgogne, Artevelde crut avoir aussi bon marché de l'armée du roi de France. Il disait à ses capitaines, la veille de la bataille : « Recommandez à vos gens de ne pas faire de merci. N'épargnez que le roi de France. C'est un enfant. Nous l'emmènerons à Gand et nous lui apprendrons à parler flamand. » L'action s'engagea le 29 novembre 1382 à Rosebecq, entre Ypres et Courtrai. En dépit de leur courage, les Flamands furent complètement défaits. Le 10 janvier suivant, le jeune roi, glorieux de sa victoire, rapportait l'oriflamme à Saint-Denis; le lendemain, il entrait triomphalement avec ses troupes dans sa capitale.
L'année 1385 vit la célébration du mariage de Charles VI et de la jeune princesse Isabeau, fille du duc de Bavière. Ce mariage se fit d'après le conseil du duc de Bourgogne. Il fut célébré le 13 juillet à Amiens. Les époux avaient l'un seize ans, l'autre quatorze. Ce qui inspire à Gruizot cette réflexion : « Il y a encore plus de légèreté et d'imprévoyance dans les mariages des rois que dans ceux de leurs sujets (16). »
Entre la France et l'Angleterre, l'état de guerre subsistait toujours. Mais les embarras causés par la minorité du successeur d'Edouard III et les troubles provoqués par le fanatisme de Wiclef gênaient considérablement les ennemis de la France. L'héritier de la couronne d'Angleterre était le fils du Prince Noir, et par conséquent le petit-fils du vainqueur de Crécy. Richard, — c'était son nom, — était né en Guyenne en 1366. Ses oncles, les ducs de Lancastre, d'York, de Glocester, gouvernèrent le royaume pendant sa minorité.
Les partisans de Wiclef ne voulaient rien moins qu'exterminer les prélats, les nobles et les riches. « Lorsque Adam labourait et qu'Ève filait, qui était gentilhomme ? » demandaient-ils. « Donc, plus de seigneurs. » Les troubles qui furent la conséquence de ces prédications sectaires et qui furent rudement réprimés, empêchèrent les Anglais de venir au secours d'Artevelde. Mais un an après Rosebecq, les Anglais, unis aux Gantois, s'emparèrent de Cassel, de Bergues, Graveline et Dunkerque. Charles VI accourt à la tête de cent mille hommes. Ypres ayant été prise, on conclut une trêve. Elle ne dura guère. Les hostilités recommencèrent après le mariage de Charles et d'Ysabeau. Cependant, le duc de Bourgogne négocia si bien, qu'il obtint des Flamands un traité de paix. Il leur confirma toutes leurs libertés, et ils lui promirent fidélité (1385).
A partir de ce moment, la France n'eut à se préoccuper que de sa rivale d'Outre-Manche. Pour la frapper au cœur, le roi et son oncle Philippe le Hardi formèrent le projet d'une descente en la Grande-Bretagne. On fit d'immenses préparatifs. En septembre 1386, quatorze cents bâtiments étaient réunis dans le port de l'Écluse et dans le voisinage. Par les soins d'Olivier de Clisson, l'on construisit à Tréguier, en Bretagne, une ville de bois que l'on devait transporter démontée sur la flotte et reconstruire après le débarquement. Le roi était impatient de partir. Le duc de Berry ne l'était pas du tout : il se lit attendre et n'arriva à l'Écluse qu'à la mi-octobre. Le temps était devenu mauvais ; les vents contraires ne permirent pas aux bâtiments d'avancer et les rejetèrent sur la côte de France. Découragé par ces contre-temps, Charles VI congédia les troupes. Les Anglais seuls profitèrent des préparatifs qui avaient été faits : ils s'emparèrent des approvisionnements, des bateaux et de plus de deux mille tonneaux de vin. Ce mécompte ne put amener Clisson à renoncer à ce projet de descente en pays anglais : il se proposait de le reprendre en sous-œuvre l'année d'après ; mais le duc de Bretagne, son ennemi, s'empara par trahison de sa personne et le réduisit à l'impuissance.
En octobre 1388, Charles VI assembla à Reims un grand conseil. Là, il déclara sa volonté bien arrêtée de gouverner le royaume par lui-même. Aussitôt ses deux oncles, le duc de Bourgogne et le duc de Berry, regagnèrent leurs Etats.
Le premier usage que le jeune roi fit de son indépendance fut de reprendre pour conseillers les ministres de Charles V, Noviant, La Rivière, Montaigu, ceux que les grands seigneurs, dans leur impertinence, appelaient les Marmousets. De son côté, Clisson profita de ce changement pour faire conclure avec l'Angleterre une trêve de trois ans.
Une entrée solennelle de la reine Isabeau dans sa bonne ville de Paris, le mariage du jeune frère du roi, le duc d'Orléans, avec Valentine, fille de Visconti, duc de Milan, un voyage de Charles VI dans le midi de la France, voyage qui dura six mois à peu près, signalèrent l'année 1389.
Le 13 juin 1392, Pierre de Craon assassinait à Paris le connétable Olivier de Clisson et cherchait un refuge chez le duc de Bretagne, son cousin. Le duc refusant de livrer l'assassin, Charles VI, irrité, lui déclara la guerre. Le roi relevait à peine de maladie. Toutefois, il se rendit au Mans où les troupes devaient se réunir, avant d'entrer en campagne. On se mit en marche dans les premiers jours d'août. Le jeune roi chevauchait dans la grande forêt du Mans avec ses oncles et plusieurs seigneurs, lorsque un homme, vêtu d'une souquenille blanche, les pieds nus, s'élança à la tête du destrier que montait Charles VI, et saisissant la bride, s'écria : « Ne va pas plus loin : tu es trahi ! » Le roi fut fort troublé par cet incident. Néanmoins il poursuivit sa marche. Quand on fut sorti de la forêt, on se trouva au milieu d'une grande plaine sablonneuse : la chaleur était excessive. Un des pages du roi ayant laissé tomber sa lance, au bruit que fit l'acier, Charles tire son épée, et pressant son coursier s'écrie : « En avant sur ces traîtres ! ils veulent me livrer aux ennemis. » Quand il se fut lassé à poursuivre tantôt l'un, tantôt l'autre, on l'entoura, on lui prit son épée et on l'étendit à terre. Ses yeux étaient fixes ; il ne reconnaissait personne. On le mit sur une charrette à bœufs et l'on reprit le chemin du Mans. C'était le premier accès d'une folie qui devait durer trente ans et ne cesser qu'à la mort (1392-1422). Les deux oncles du roi, les dacs de Bourgogne et de Berry, menèrent à partir de jour les affaires du royaume.
En 1395 survint un événement qui put faire espérer la fin de la guerre entre l'Angleterre et la France. Richard II demanda la main d'Isabelle, fille de Charles VI, quoiqu'elle n'eût que huit ans. L'on signa le contrat le 9 mars 1396, et, dix jours après, une trêve de vingt-huit ans.
Cette même année 1396 vit s'accomplir la folle équipée, qualifiée de croisade, contre le sultan Bajazet. Elle était dirigée par un jeune prince de vingt-deux ans, le comte de Nevers, fils de Philippe, duc de Bourgogne, celui qui dans l'histoire porte le nom de Jean sans Peur. De sept cents chevaliers qui prirent part à la bataille de Nicopolis, quatre cents périrent les armes à la main; les trois cents autres, prisonniers de Bajazet, furent tous égorgés, à l'exception du comte de Nevers et de vingt-sept riches seigneurs qui payèrent une rançon exorbitante.
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V.
CHARLES VI (suite).
(1396-1419.)
Rivalité des ducs de Bourgogne et d'Orléans. — Assassinat du duc d'Orléans. — Henri IV et Henri V, rois d'Angleterre. — Bataille d'Azincourt. — Conquête de la Normandie par les Anglais.
Comme si la folie du roi n'eût pas suffi pour le malheur du royaume, on vit naître, grandir, puis éclater entre le duc d'Orléans et le duc de Bourgogne une rivalité qui devait avoir les plus tristes conséquences. En l'année 1399, Richard II fut détrôné par son cousin le duc de Lancastre, qui prit le nom de Henri IV. Le duc de Bourgogne, Philippe le Hardi, était d'avis de reconnaître le nouveau roi d'Angleterre. Le duc d'Orléans, loin de vouloir le reconnaître, le provoquait en combat singulier. En 1402, Charles VI remit à son frère le duc d'Orléans le gouvernement de tout le royaume, à l'exclusion de son oncle le duc de Bourgogne. Cependant cette menace ne fut pas maintenue. On fit comprendre au roi que le duc d'Orléans avait « plus besoin d'être gouverné lui-même que de gouverner » ; et le roi rendit à son oncle toute sa confiance. Peu après, malheureusement, Philippe était emporté par une courte maladie (27 avril 1404). Il fut vivement regretté, et à bon droit, des amis du roi et de la France. Son fils Jean, comte de Nevers, fit encore plus regretter son père. L'assassinat du duc d'Orléans, exécuté par ses ordres dans la rue Vieille-du-Temple, le 23 novembre 1407, frappa la cour et Paris de stupeur (17). Le jeune duc de Bourgogne eut l'audace de déclarer au duc de Berry, son oncle, que « c'était lui, et nul autre, qui avait fait faire ce qui avait été fait. » Après cette déclaration, le fils de Philippe le Hardi s'en retourna à l'hôtel d'Artois, et de l'hôtel, accompagné de six hommes d'armes, il partit à franc étrier pour son comté de Flandre. Trois mois après (20 février 1408), il rentrait à Paris à la tête d'un millier d'hommes et chargeait le cordelier normand, Jean Petit, de justifier devant l'Université et la cour l'assassinat qu'il avait ordonné.
L'épouse inconsolable du prince assassiné, Valentine de Milan, obtint, du roi d'abord, en décembre 1407, du dauphin Louis ensuite, le 5 septembre 1408, que justice serait faite; mais elle mourait à Blois sur la fin de cette année 1408, le 4 décembre, sans que la mort de son mari eût été vengée (18). A son fils aîné, Charles d'Orléans, et à son beau-père le comte Bernard d'Armagnac, l'un des plus puissants seigneurs du Midi, devait incomber le soin de poursuivre cette tâche. Charles d'Orléans épousa Bonne d'Armagnac en 1410. Dès ce moment éclata au grand jour, entre les deux maisons d'Orléans et de Bourgogne, cette lutte qui fit couler des ruisseaux de sang.
Il y avait eu pourtant, en 1409, un semblant de réconciliation. Après la bataille de Hasbain dans laquelle le duc de Bourgogne avait battu complètement les Liégeois et gagné son surnom de Sans Peur. Jean était revenu à Paris. La reine Isabeau, effrayée de ce retour, quitta la capitale, emmenant le roi. Le duc de Bourgogne comprit qu'il fallait négocier. Il résulta de ces négociations une entrevue à Chartres à laquelle prirent part Jean sans Peur, Charles VI, la reine, le Dauphin, le jeune duc Charles d'Orléans et cent chevaliers de sa maison. Jean sans Peur demanda son pardon pour le fait commis en la personne du duc Louis d'Orléans, et il lui fut accordé (9 mars 1409).
Ces discordes intérieures faisaient oublier la lutte avec l'Angleterre. Henri IV eût fait volontiers la paix: il dut se borner à renouveler les trêves. Elles n'empêchaient pas les Bretons de faire aux Anglais le plus de mal possible par leurs expéditions maritimes. Dans le reste de la France, en Guyenne principalement, il n'y eut, jusqu'à l'avènement de Henri V d'Angleterre, que des faits d'armes isolés et sans conséquence.
Beaucoup plus alarmante et pour le présent et pour l'avenir était la guerre civile qui éclatait après 1409 entre les deux maisons de Bourgogne et d'Orléans ou, d'après le nom donné à leurs partisans, entre les Bourguignons et les Armagnacs. C'était une véritable guerre du Nord contre le Midi. Jean sans Peur faisait appel aux Picards, aux Brabançons, aux Flamands contre ses adversaires, tandis que Bernard d'Armagnac et son gendre lançaient contre les Bourguignons des bandes gasconnes et les gentilshommes, toujours prêts à partir en guerre, du Languedoc et du Béarn. Ce qu'il y eut de déplorable, c'est que les deux partis sollicitèrent le secours des Anglais. Ceux-ci se prononcèrent en faveur du duc de Bourgogne ; ils n'oubliaient pas que Jean sans Peur était comte de Flandre. De 1411 à 1415, il y eut entre les deux maisons rivales des alternatives de revers et de succès. En 1412, les Bourguignons l'emportent. Les bouchers de Paris, Caboche à leur tête, chassent les Armagnacs et font régner la terreur dans la capitale. L'année suivante, les bourgeois parisiens secouent le joug, rappellent les partisans du duc d'Orléans et délivrent le Dauphin que les Cabochiens retenaient prisonniers. Le pouvoir resta dans les mains des Armagnacs jusqu'à l'année de la bataille d'Azincourt.
Depuis 1413, année de la mort de Henri IV d'Angleterre, son fils Henri lui avait succédé à l'âge de vingt-cinq ans. Actif autant qu'ambitieux, le nouveau roi de la Grande-Bretagne tourna ses regards du côté de la France. Un an ne s'était pas écoulé depuis son avènement, qu'il renouvelait ses prétentions à la couronne de France. En août 1414, il réclamait l'exécution du traité de Brétigny avec la possession de la Normandie, du Maine, de l'Anjou, la main de la princesse Catherine, fille de Charles VI, et une dot de deux millions de couronnes. Une ambassade anglaise vint, en janvier 1415, formuler la même proposition. N'ayant pu s'entendre avec le roi de France et ses conseillers, le monarque anglais résolut, dès le mois d'avril, «de partir en personne pour aller, avec la grâce de Dieu, recouvrer son héritage.»
Ses préparatifs achevés, Henri V s'embarqua avec trente mille hommes et vint aborder à Harfleur près l'embouchure de la Seine. Harfleur, assiégée, se défendit vaillamment, sous le commandement du brave chevalier Raoul de Gaucourt; mais n'ayant pu être secourue, elle se rendit le 22 septembre (1415). L'armée anglaise repartit d'Harfleur le 8 octobre. Le 24 du même mois, Henri V apprenait que les Français l'attendaient, non loin du château d'Azincourt, prêts à lui barrer le passage. Il demanda combien il y avait de combattants dans cette armée. On lui répondit orgueilleusement : « Assez pour être tués, assez pour être pris, assez pour fuir. »
Le lendemain, à la première heure, Henri V entend trois messes consécutives (19). La nuit avait été pluvieuse, le sol était boueux et détrempé. Le prince range son armée en bataille et exhorte ses soldats à faire « de belle besogne. » Au signal convenu, les dix mille archers anglais, développés sur une profondeur de quatre rangs et protégés par de longs pieux ferrés, plantés dans le sol, décochent leurs redoutables flèches de trois pieds de long contre les Français qui ne peuvent répondre, n'ayant pas d'archers. Ils ne peuvent non plus se porter en avant, car leurs chevaux enfonçaient dans le terrain détrempé. Douze cents lances, au cri de Montjoie et Saint-Denis, essayent de charger; trois cents hommes à peine parviennent à rejoindre l'ennemi. Les Anglais les repoussent aisément; puis, voyant l'avant-garde rompue, ils laissent leurs arcs, saisissent leurs haches et leurs maillets, et se précipitent sur les combattants qu'ils massacrent à plaisir. Le corps de bataille veut soutenir l'avant-garde; mais la cavalerie, dont il est formé, ne se meut que difficilement : il lui est impossible d'agir en masse; elle est réduite à combattre par groupes isolés et les Anglais en font un carnage effroyable. Par surcroît d'infortune, sur la fin de la bataille, une fausse alerte se produit. On craint que les prisonniers déjà faits ne se retournent contre les vainqueurs. Le roi d'Angleterre, qui se croit en grand péril, ordonne de les mettre tous à mort (20). Deux cents archers, qu'il charge d'exécuter cet ordre, frappent de sang-froid à la tête les chevaliers français à qui on avait ôté leurs casques, et couvrent le sol de leurs cadavres. Huit mille gentilshommes, parmi lesquels on comptait cent vingt seigneurs portant bannière, périrent dans cette journée, tandis que les Anglais perdaient en tout quinze cents hommes. Le duc d'Orléans fut retiré vivant, mais blessé, de dessous les morts. Il en fut de même du comte de Richemont. Le connétable d'Albret, le comte de Nevers, le duc de Brabant, ces deux-ci frères du duc de Bourgogne, le duc d'Alençon, du sang royal de France, furent parmi les morts. On transporta à Londres quinze cents prisonniers portant les plus beaux noms du pays (21). Il y en eut pour qui on ne voulut pas accepter de rançon. De ce nombre fut le duc Charles d'Orléans, dont la captivité dura presque autant que la vie, vingt-cinq ans.
Tout heureux de la victoire éclatante qu'il venait de remporter, le roi d'Angleterre suspendit momentanément la campagne : il revint jouir à Londres de son triomphe et donner à ses troupes le repos qu'elles avaient bien mérité. Deux ans après seulement (août 1417), il se mit à conquérir la Normandie. Caen, assiégée, fut contrainte, comme Harfleur, de se rendre faute de secours. La population en ayant été bannie, une population nouvelle, tout anglaise, vint habiter la ville. Bientôt Henri V se rendait maître de toute la basse Normandie : Falaise, Vire, Coutances, Evreux, Saint-Lô, subissaient sa loi.
En juillet 1418, ce fut au tour de Rouen d'être assiégée. La ville tint bon sept mois, malgré l'investissement rigoureux qui la laissait sans communication avee le dehors. Pour prolonger la résistance, on fit sortir les bouches inutiles, douze mille vieillards, femmes et enfants : ils périrent misérablement. Chevaux, chiens, chats servirent aux habitants de nourriture. Au lieu du secours qu'ils espéraient, un messager du duc de Bourgogne vint les inviter « à traiter avec le roi d'Angleterre du mieux qu'ils pourraient. » Le 13 janvier 1419, la capitulation était signée. Le vainqueur accordait aux Rouennais la vie sauve; il n'exceptait que sept personnes qui avaient été l'âme de la résistance, entre autres Alain Blanchard, capitaine des arbalétriers. Le 19, les troupes anglaises prenaient possession de la capitale de la Normandie.
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VI.
CHARLES VI (Fin).
(1419-1422.)
Rivalité des ducs de Bourgogne et d'Orléans. — Assassinat du duc d'Orléans. — Henri IV et Henri V, rois d'Angleterre. — Bataille d'Azincourt. — Conquête de la Normandie par les Anglais.
Pendant que le roi d'Angleterre poursuivait le cours de ses conquêtes, les événements avaient suivi, à l'intérieur de la France, une marche extrêmement favorable à ses intérêts. En 1416, le dauphin Louis, troisième fils de Charles VI, mourait des suites de ses désordres. Son frère Jean mourait peu après. Un enfant de quatorze ans, Charles, devenait l'héritier présomptif de la couronne. Le nouveau Dauphin n'aimait pas la reine Isabeau. Celle-ci fit alliance avec Jean sans Peur et se déclara régente (1417). L'année suivante, les Bourguignons étaient introduits dans la capitale et leur présence provoquait le massacre des Armagnacs. Le connétable, Bernard d'Armagnac, qui s'était réfugié chez un maçon, trahi par son hôte, fut traîné à la prison du Châtelet et, quelques jours après, la populace le mettait en pièces.
Une entrevue avait été projetée (mai 1419) entre les deux monarques de France et d'Angleterre pour préparer la paix. Charles VI, malade, ne put s'y rendre et la conférence n'aboutit pas. Henri V, déçu dans ses espérances et mécontent d'ailleurs de la réconciliation opérée (9 juillet) entre le Dauphin et le duc de Bourgogne, surprit Pontoise (29 juillet) et s'en empara. La capitale se trouvait dès ce moment menacée. Il était urgent pour le Dauphin d'arriver à une entente complète avec Jean sans Peur. L'entrevue de Montereau fut décidée.
Le duc de Bourgogne s'y rendit le 10 septembre, malgré les instances et les avertissements de plusieurs personnes qui lui étaient sincèrement attachées. « C'est mon devoir, disait-il, de m'aventurer pour arriver à un aussi grand bien que celui de la paix. S'ils me tuent, je mourrai martyr. » On sait ce qu'il en advint. Quoi qu'on ait tenté pour faire la lumière sur ce douloureux événement, il subsiste toujours de l'obscurité. Ce qui paraît certain, c'est que l'entrevue — elle eut lieu au milieu du pont de Montereau — fut très courte. Les curieux qui regardaient aux barrières du pont virent le duc de Bourgogne pénétrer dans la loge qui avait été ménagée à l'endroit convenu, ôter son chaperon de velours noir et poser un genou à terre devant le Dauphin. A peine se relevait-il qu'on entendit des cris d'alarme et qu'on vit les épées et les haches d'armes s'abattre sur Jean sans Peur. Au même instant, les gens de Charles envahissaient le pont et faisaient les serviteurs du duc prisonniers.
Quant aux auteurs de l'assassinat, il en est qui ne craignirent pas de se déclarer. Tels furent le vicomte de Narbonne, Le Bouteillier, messire Robert de Loire et Frottier. Au dire des serviteurs de Jean sans Peur, c'est Tanneguy Duchâtel qui aurait frappé le duc à mort. « Il fit un signe, raconte Monstrelet, en disant : Il est temps. Et férit le duc d'une petite hache qu'il tenait en sa main parmi le visage, si rudement qu'il chey a genoilz (chut à genoux) et lui abatty le menton (22). »
Tanneguy protesta toute sa vie contre cette accusation. A l'entendre, il aurait été occupé à entraîner le Dauphin hors de l'enceinte réservée, laissant le duc et le sire de Navailles avec leurs ennemis jurés, et il n'aurait eu personnellement aucune part à l'assassinat.
Le cadavre de l'infortuné duc de Bourgogne demeura « sur la place jusqu'à minuit, qu'on le porta sur une
table dedans un moulin assis près du pont. » Le lendemain matin, le curé de Montereau le fit mettre dans la bière des pauvres et transporter par quelques mendiants en l'église Notre-Dame, où il fut inhumé; « et lui fit-on prestement dire douze messes (23). »
L'opinion publique fut loin d'approuver cette revanche de l'assassinat du duc d'Orléans. Le sire de Barbazan, un des dix chevaliers qui avaient accompagné le Dauphin sur le pont de Montereau, et que ses contemporains surnommèrent le Chevalier sans reproche, disait à ceux qui l'avaient accomplie : « Vous avez détruit l'honneur et l'héritage de notre maître. J'aurais mieux aimé mourir que d'assister à cette journée, encore que je n'y fusse pour rien (24). »
L'historien Du Haillan rapporte une anecdote curieuse que rappellent de Barante et Vallet de Viriville (25). François Ier, visitant Dijon en 1521, voulut voir les restes de Jean sans Peur. Le chartreux qui les lui montra lui fit remarquer le trou béant que présentait le crâne du duc. « Regardez bien, Sire, ajouta-t-il; c'est le trou par où les Anglais sont entrés en France. »
Quand il s'exprimait de la sorte, le bon moine faisait un mot et oubliait l'histoire. Il y avait près de cent ans que les Anglais étaient en France lorsque le duc de Bourgogne était frappé à Montereau : le moment approchait où ils allaient en sortir. Encore dix ans, et Jeanne d'Arc ouvrait la campagne qui devait débarrasser le royaume de ce que Christine de Pisan appelait de ce mot significatif l'Englischerie, et rendre enfin la France à elle-même.
Le roi d'Angleterre, apprenant la mort violente du duc Jean sans Peur, dit : « C'est grand dommage ; mais par sa mort, à l'aide de Dieu et de saint Georges, nous sommes au-dessus de notre désir. Ainsi aurons, malgré tous Français, dame Catherine que tant nous avons désirée. »
Michelet fait cette réflexion : « Le roi Henri V avait mis trois ans à conquérir la Normandie ; la mort de Jean sans Peur sembla lui donner la France en un jour (26). »
Le 2 décembre suivant (1419), le fils du duc assassiné, Philippe le Bon, pour se venger des assassins de son père, reconnaissait les droits du souverain anglais à la couronne de France. A Troyes, où Jean sans Peur, au lendemain de la prise de Pontoise, avait emmené Charles VI et la reine Isabeau, le père de Charles VII signait (9 avril 1420) les préliminaires d'un traité basé sur ce même principe. Le 20 mai suivant, ce traité en vingt-huit articles était promulgué dans la cathédrale de Troyes. Le sens des cinq articles que voici permettra d'en apprécier le caractère et l'importance :
1° Charles VI donnait sa fille Catherine en mariage à Henri V d'Angleterre.
2° Henri V devait laisser Charles VI en possession du royaume de France.
3° « Aussitôt après son trépas, et dès lors en avant, la couronne et le royaume de France seraient et demeureraient perpétuellement au roi Henri et à ses héritiers. »
4° Quand Charles VI ne pourrait, sa vie durant, gouverner la chose publique, la faculté en appartiendrait à son fils, le roi Henri.
5° Son fils, le roi Henri, travaillerait à remettre en l'obéissance de Charles VI les villes et châteaux au pouvoir du parti appelé du Dauphin ou d'Armagnac.
Un article spécial disait à propos du Dauphin :
« Considéré les horribles et énormes crimes perpétrés audit royaume de France par Charles, soi-disant Dauphin, il est accordé que Nous (Charles VI), notre dit fils le roi d'Angleterre, et aussi notre cher fils le duc de Bourgogne, ne traiterons aucunement de paix avec ledit Charles, sinon du conseil de nous trois et des trois Etats des deux royaumes dessus dits (27). »
Ce traité avait été préparé et rédigé par les ambassadeurs du roi d'Angleterre, par ceux du duc de Bourgogne et par les délégués de l'Université de Paris qui était gagnée à la cause des Anglo-Bourguignons.
Le 2 juin, après la promulgation du traité de Troyes, le mariage du monarque anglais et de la princesse Catherine était célébré magnifiquement dans l'église Saint-Jean de la même ville. Henri de Savoisy, archevêque de Sens, le bénit. Les nouveaux époux renvoyèrent au mois de décembre leur entrée solennelle dans la capitale du royaume. Le lendemain de ses noces, Henri V donna un festin à Charles VI, au duc Philippe le Bon et aux seigneurs présents; puis il partit pour aller assiéger Sens. La ville se rendit après six ou sept jours de résistance (11 juin 1420) (28). A Montereau, dont la garnison se réfugia dans le château, le duc de Bourgogne fit embaumer le corps de son père. Le capitaine du château, le sire de Guitry, refusant de se rendre, Henri V fit pendre les prisonniers. Cependant la garnison traita peu après et eut la vie sauve (1er juillet 1420) (29).
Le roi d'Angleterre parut ensuite devant Melun avec Charles VI et les deux reines. Barbazan, qui commandait la place, opposa la plus vive résistance. La famine seule le décida à se rendre (17 novembre 1420) (30). Henri V abusa de sa victoire jusqu'à faire mettre à la torture ce vaillant capitaine et à le faire enfermer dans une cage de fer à Château-Gaillard, en Normandie.
Après la prise de Melun, Henri d'Angleterre et la jeune reine firent (1er et 2 décembre) leur entrée solennelle dans Paris. Le roi Charles VI, la reine Isabeau et le duc de Bourgogne étaient avec eux. Les rois de France et d'Angleterre et le duc Philippe entrèrent par la rue Saint-Denis, le 1er décembre, et les deux reines, le 2 décembre, par la porte Saint-Antoine. Le moment était mal choisi. L'enthousiasme qui parut accueillir les souverains fut très borné et de commande. La famine régnait dans la capitale. « Un pain qu'on avait au temps devant pour quatre deniers parisis, coûtait quarante deniers parisis ; le setier de farine, 24 francs, et celui de pois ou fèves bonnes, 20 francs..... Des dix, vingt ou trente enfants
mouraient de faim et de froid ; et pendant la nuit on entendait piteuses plaintes, piteuses lamentations, et petiz enfans crier: Hélas ! je meur de faim (31). »
Les ennemis du Dauphin ne se contentèrent pas du déni de justice contenu dans le traité de Troyes. En janvier 1421, le roi Charles VI, siégeant à l'hôtel Saint-Pol, assisté du roi d'Angleterre, autorisa les poursuites réclamées contre le soi-disant Dauphin par le duc de Bourgogne et sa mère, à l'occasion « de la piteuse mort du duc Jean. » Le Dauphin fut cité à la table de marbre, pour comparaître sous trois jours devant le Parlement (32). N'ayant point comparu, le fils de Charles VI fut condamné par défaut au bannissement et débouté de tout droit à la couronne de France.
Henri d'Angleterre ne recueillit pas le prix de son ambition. En 1422, il fut saisi du mal qu'on appelait le feu Saint-Antoine, sorte de dyssenterie violente. Il était alors à Melun; on le ramena à Vincennes. Le 31 août, il expirait à l'âge de trente-quatre ans seulement. Ce fut un événement heureux pour la France. Que serait-il advenu si le vainqueur d'Azincourt eût survécu de longues années à Charles VI ?
Henri V eût été une noble figure de roi, si, à la guerre, il ne se fût pas trop souvent laissé entraîner à de froides cruautés. La gloire ne lavera pas les taches de sang de Rouen, de Montereau et d'Azincourt. Il avait la mine haute, l'air orgueilleux. Jamais il n'usait de serment. Il disait : « Impossible ! » ou bien : « Cela est, cela sera. » D'ordinaire, il parlait peu. Ses réponses étaient brèves et « tranchantes comme rasoir (33). » Sa mort fut des plus chrétiennes. Quand les médecins, sur sa demande, lui dirent qu'il n'avait plus que deux heures à vivre, il voulut qu'on lui récitât les Psaumes de la Pénitence. Ses dernières paroles furent un essai de justification des guerres qu'il avait entreprises.
Cinquante jours après, « le 22e jour d'octobre, jour des onze mille vierges », Charles VI, roi de France suivait dans la tombe son gendre Henri V d'Angleterre. Il mourut de la fièvre quarte, emportant les regrets d'une population qui n'avait jamais cessé de le plaindre et de l'aimer. Son corps demeura vingt jours exposé dans la chapelle de l'hôtel Saint-Pol, en attendant le retour du duc de Bedfort qui avait accompagné en Angleterre les restes mortels de son frère, le monarque défunt. Le régent fit à Charles VI de magnifiques funérailles.
« Le dixième jour de novembre fut porté le corps du roi en l'église Notre-Dame, les processions de toutes les églises allant au devant dudit corps. Et n'était icelui corps accompagné de nul des princes de son sang, sinon du duc de Bedfort. » A cheval, vêtu de noir, le régent suivait le convoi. Devant lui, pour rappeler les hautes fonctions dont il était investi, on portait l'épée de l'État.
« En tel état fut porté ledit corps dans Notre-Dame de Paris dans laquelle chanta la messe pour ledit défunt le patriarche de Gonstantinople. Après laquelle, fut ledit roi porté à Saint-Denis. Et toujours, durant cette allée, était le duc de Bedfort près ledit corps. Et fut derechef le service fait (le lendemain) par le patriarche. Et ne furent nuls là étant qui allassent à l'offrande, sinon le duc de Bedfort. »
C'était chose « moult pitoyable, attendu la grand'puissance et prospérité en quoi ce noble roi avait été durant son règne », de voir le deuil du roi de France mené par un Anglais devenu le maître du royaume.
« Et après que le roi fut mis en sa sépulture, le roi d'armes cria dessus la fosse : « Dieu veuille avoir pitié et « merci de l'âme de très haut et très excellent prince, « Charles, roi de France, sixième de ce nom, notre naturel et souverain seigneur. »
« Et derechef, après ce cria le dessus dit roi d'armes : « Dieu donne bonne vie à Henri, par la grâce de Dieu « roi de France et d'Angleterre, notre souverain seigneur (34). »
Le 24 octobre, le Parlement de Paris reconnaissait comme roi de France et d'Angleterre « Henri VI, fils du roi Henri, naguère trépassé. »
Le Dauphin apprit la mort de son père « en un petit châtel nommé Espally, qui était à l'évêque du Puy, auprès le Puy en Auvergne. Lequel Dauphin en eut au cœur grand tristesse et pleura abondamment (35). » Le 30 octobre, le fils de Charles VI prenait le titre de roi sous le nom de Charles VII, en son château de Mehun-sur-Yèvre (36). Le lendemain, il annonçait par lettres royales à ses bonnes villes (37) le deuil qui le frappait. Le 1er novembre, il venait célébrer dans la cathédrale de Bourges la grande fête de la Toussaint. Quelques jours après, il prescrivait dans tout le royaume des prières publiques pour le repos de l'âme du roi son père. Enfin, il se faisait « couronner et élever à roy de France, en la ville de Poitiers (38) », en attendant le sacre de Reims.
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VII.
CHARLES VII.
(1422-1429.)
Coup d'œil rétrospectif sur les années qui précédèrent son avènement au trône. — Charles, dauphin de Viennois et régent du royaume. — Charles, roi de France. — La guerre avec les Anglais. — État désespéré des affaires. — Jeanne d'Arc.
Charles VII était le onzième des douze enfants et le cinquième des cinq fils qu'Isabeau de Bavière donna à son époux le roi Charles VI. Il naquit le 22 février 1403, en l'hôtel Saint-Pol (39) où le roi résidait, et il fut baptisé dans l'église paroissiale de même nom (40). Dès l'année de sa naissance, il reçut le titre de comte de Ponthieu qu'il garda jusqu'à quatorze ans. Il n'eut celui de Dauphin, avec les privilèges attachés à ce titre, qu'en avril 1417, après la mort de son frère Jean (5 avril), lequel avait remplacé lui aussi comme Dauphin, Louis, duc de Guyenne, que ses excès emportèrent le 18 décembre 1415.
A l'âge de dix ans (18 décembre 1413), le comte de Ponthieu fut fiancé à Marie d'Anjou, fille de Louis II, duc d'Anjou, et d'Yolande d'Aragon. La fiancée de Charles était née le 14 octobre 1404. Son père portait les titres de de duc d'Anjou, de comte de Provence, de roi de Naples, de Sicile et de Jérusalem. Deux ans après la bataille d'Azincourt à laquelle il prit part, Louis d'Anjou mourait en son château d'Angers, à quarante ans (29 avril 1417), laissant la reine Yolande régente.
Cette princesse était fille de Jean Ier, roi d'Aragon, et d'Yolande de Bar, petite-fille elle-même de Jean le Bon. En attendant que le mariage des deux fiancés put se célébrer, la reine de Sicile les prit sous sa garde et ne cessa de veiller sur eux.
En la même année qui faisait de Charles l'héritier de la couronne de France, au mois de novembre 1417, la reine Isabeau unissant ses intérêts à ceux de Jean sans Peur, établissait à Troyes le siège de son gouvernement. Charles VI répondait à cet acte audacieux en instituant, par lettres du 6 novembre (1417), le dauphin Charles son lieutenant général dans toute la France.
De fait, il y avait alors guerre ouverte entre le roi et le duc de Bourgogne. Armagnacs et Bourguignons se disputaient Paris. Le 28 mai 1418, Perrinet le Clerc ouvrait les portes de la capitale au sire de l'Isle-Adam, capitaine de Pontoise et Bourguignon. Tanneguy-Duchâtel, prévôt de Paris, courut éveiller le Dauphin, qui dormait tranquillement, et l'emporta à la Bastille, sans lui donner le temps de s'habiller. A la Bastille, Charles mit ses vêtements, monta à cheval et gagna Melun à franc étrier. Le 14 juillet, la reine Isabeau entrait dans Paris où coulait à flots le sang des Armagnacs.
Pendant que la faction bourguignonne l'emportait dans la capitale, Henri d'Angleterre envahissait la Normandie. Le Dauphin ne put arrêter sa marche victorieuse ; mais il assiégea Tours, qui se rendit le 30 décembre 1418. C'est dans des lettres données à cette date, « au siège devant Tours », que le Dauphin prend le titre de régent. Il se dit « Fils du roi de France, régent le royaume, duc de Berry et de Touraine, et comte de Poitou. » A la fin, on lit ces mots : « Par Monseigneur le Régent et Daulphin en son grant conseil. »
En mai 1419, le Dauphin s'efforça de traiter avec le duc de Bourgogne. Le 11 juillet, la paix entre les deux princes fut signée près de Pouilly. Cette réconciliation fut suivie, comme nous l'avons déjà vu, de la prise de Pontoise par les Anglais, et peu après (le 10 septembre) de la fatale entrevue de Montereau.
Après la mort de Jean sans Peur, le Dauphin se retira derrière la Loire, et, dès les premiers mois de 1420, entreprit dans le Midi une campagne qui réussit à souhait. Quand il revint à Poitiers (8 juin), le funeste traité de Troyes avait été signé et promulgué. Malgré ce contretemps, les partisans du Dauphin ne perdirent pas courage ; l'arrêt du Parlement qui bannissait le fils du roi et le déclarait indigne de la couronne (3 janvier 1421) ne les empêcha pas de porter de rudes coups aux Bourguignons et aux Anglais coalisés. Le duc de Clarence, père de Henri V, était venu assiéger Angers. Le 23 mars, il perdait contre le maréchal de La Fayette et le comte de Buchan la bataille de Baugé, et il y était tué avec plus de deux mille Anglais. A cette nouvelle, le roi d'Angleterre se hâta de quitter Londres et de repasser en France. Il débarquait en juin à Calais. Mais il était si loin de la confiance d'Azincourt que, ayant rencontré en août l'armée du Dauphin près de Vendôme, il n'osa livrer bataille et se replia sur la Sologne.
Le 24 septembre de cette année 1421, le fils de Charles VI établit son séjour à Bourges, ce qui lui valut de ses ennemis le surnom de Roi de Bourges. Il prit pour résidence le château que son oncle, le duc de Berry, y avait fait construire et qu'on nomma le Logis du Roi. C'était une forteresse autant qu'un palais, à l'abri de toute surprise, soit du côté de la campagne, soit du côté de la ville.
En octobre suivant, le Dauphin se rendit à La Rochelle où il passa cinq jours. Peu s'en fallut qu'il n'y fût victime d'un grave accident. Il présidait une assemblée dans une des salles de l'Évêché, lorsque le plancher se rompit. Plusieurs des assistants furent précipités et périrent. Charles ne fit heureusement que glisser de son siège et n'eut que quelques contusions.
C'est au retour de ce voyage que le fils de Charles VI apprit la mort de son père; dès ce moment, le Dauphin devenait roi de France.
Les provinces sur lesquelles le jeune et nouveau monarque pouvait compter étaient, au centre, l'Orléanais, le Blaisois, le Vendômois, le Maine, l'Anjou, la Touraine, le Berry, le Poitou, l'Auvergne et une partie de la Saintonge; à l'est, le Lyonnais et le Dauphiné; au midi, le Languedoc et une partie de la Guyenne.
L'Ile-de-France et Paris, la Picardie, la Brie, la Champagne restaient entre les mains des Bourguignons ou des Anglais, à l'exception de quelques places isolées, telles que Guise, le Crotoy, le Mont-Saint-Michel, qu'occupaient de hardis capitaines, Français avant tout (41).
De 1422 à 1424, les hostilités entre Français et Anglais furent continuelles. A la tête des Français était placé un Écossais, le comte de Buchan, à qui le roi avait confié l'épée de connétable. Bon nombre d'Écossais figuraient alors au service du roi de France. Dans ces hostilités, il y eut beaucoup de sièges de châteaux et de villes. Plusieurs places furent prises et reprises successivement; par exemple, Meulan, en 1423, et Compiègne, en 1424.
Le 4 juillet 1423, naissait à Bourges l'enfant qui devait être Louis XI. Cet événement fut, dans toutes les villes du royaume, et à Tournai surtout, l'occasion de grandes réjouissances.
Les deux années 1423, 1424, furent peu favorables aux armes françaises. Le 3 juillet 1423, les troupes du roi, commandées par l'Écossais Jean Stuart, étaient battues à Crevant-sur-Yonne. Il est vrai que, quelques jours après, les Anglais que commandait Suffolk furent taillés en pièces, près de la Gravelle, par Jean d'Harcourt, comte d'Aumale. Ils perdirent deux mille hommes : le seigneur de la Poole, le sire de Lozé, Thomas Clifton et plusieurs autres capitaines y furent faits prisonniers.
En 1424, le 17 août, se livra la bataille de Verneuil qui, par les pertes que les Français y éprouvèrent, rappelait les fatales journées de Crécy, Poitiers et Azincourt. Le duc de Bedfort, à la tête de quatorze mille hommes, remporta la victoire grâce à ses archers, comme à Azincourt. Il ne perdait que seize cents hommes quand les troupes royales en perdaient plus de sept mille. Les seigneurs de Buchan, d'Aumale, de Graville, de Tonnerre, de Ventadour, furent tués. Le sire de Gaucourt, le maréchal de La Fayette, le jeune duc d'Alençon furent faits prisonniers.
Après ce désastre, les troupes de Charles VII ne pouvaient plus songer à tenir la campagne. Si les Anglais avaient su profiter de leur victoire, c'en était fait de la dynastie des Valois et de l'indépendance nationale. Heureusement, une division éclata entre le duc de Glocester, oncle du petit roi d'Angleterre, et le duc de Bourgogne, au sujet du Hainaut que le prince anglais revendiquait comme appartenant à sa femme Jacqueline. Philippe le Bon conclut une trêve avec Charles VII, et celui-ci put porter toutes ses forces contre les Anglais (30 janvier 1425).
De 1425 à 1427, une absence du duc de Bedfort permit au royaume de respirer. Le régent était appelé à Londres pour apaiser une querelle qui s'était élevée entre le duc de Glocester son frère, et leur oncle le cardinal de Winchester : il demeura quinze mois absent et ne revint à Paris qu'en mars 1427.
En août de cette année, les Anglais tentèrent, avec une flotte de cent vingt voiles, de surprendre La Rochelle : ils se retirèrent sans y avoir réussi. Mais, si Louis d'Estouteville, gouverneur du Mont-Saint-Michel, leur faisait éprouver de rudes pertes; si, à la rescousse de Montargis, La Hire et le Bâtard d'Orléans les culbutaient et dégageaient la place, Bedfort s'emparait de Rambouillet (octobre 1427) et Talbot de Laval (mars (1428).
Tout fier de ces succès, le conseil de régence de Paris résolut de mettre à exécution un plan de campagne qu'il jugeait décisif. L'opération principale de ce plan consistait à s'emparer d'Orléans. La capitale de l'Orléanais vit en effet les Anglais paraître sous ses murs en octobre 1428, et commencer les travaux du siège. La ville se défendit six mois avec un courage et une constance admirables. Malgré cette belle défense, elle était en grand danger d'être prise, lorsque Jeanne d'Arc, à la tête d'un corps et d'un convoi de secours, pénétra dans ses murs, battit à plusieurs reprises les ennemis et les obligea de lever le siège.
Qu'était-ce que cette jeune fille dont l'apparition changea si inopinément la face des choses; quelle part lui revient dans la restauration des affaires et la libération du royaume; quelles furent sa vie et sa mort, c'est ce que les pages suivantes vont dire au lecteur.

Source : "Histoire complète de Jeanne d'Arc" en 3 volumes - Ph.-H. Dunand - 1898
Notes :
1 J. Froissart, Chronique, t. I, liv. I, première partie, chap. IV, p. 5; chap. XLIX , p. 39. Édition de J.-A.-C. Buchon (Panthéon littéraire), grand in-8 à deux colonnes. Paris, 1837.
2 Avant la délivrance de la reine, une ambassade anglaise était déjà venue à Paris faire valoir les droits du fils d'Isabelle. Voir, aux Notes et Pièces justificatives, le récit de l'historien Mézeray.
3 Froissart, liv. I, lre partie, chap. XXXVII, p. 19.
4 Froissart, ibid., chap. III, p. 43.
5 Froissart, loc. cit.
6 Pour les détails de cette bataille, voir Froissart, t. I, liv. I, lre part., chap. cxx-cxxiii, pp. 105-107.
7 Sur cette mort, voir Froissart, t. I. ibid., chap. ccxlviii.
8 Froissart, t. I, livre I, lre partie, chap. cclxxxi-ccxciii, pp. 232-241.
9 Froissart, ibid., chap. cccxx-xxi, pp. 268, 269.
10 Il y a un Jean Ier, fils de Louis le Hutin, à qui on accorde une place parmi les rois de France. Il ne vécut que cinq jours.
11 Froissart. t. I, livre T. :2° partie, chap. xxxv-xlix, pp. 345-360.
12 Michelet, Histoire de France, liv. VI, chap. iv. In-8°. Paris, 1837.
13 Guizot, Histoire de France racontée à mes petits-enfants. chap. xxii. 4 vol. in-4°, Paris, 1872-75.
14 Buch, petit promontoire entre Bayonne et Bordeaux. — Charles V offrit à son prisonnier, pour se l'attacher, |