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IV - Preuves de l'opposition faite aux desseins de la Pucelle - p. 30 à 37.
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n sait par le chapitre qui précède, que la Pucelle
n'a pas eu à résister seulement aux Anglais
et aux Bourguignons. J'ai nommé ses principaux
adversaires dans le parti français ; je vais dresser le tableau de leurs hostilités.
Il ne serait pas juste de considérer comme des
menées ennemies les longues hésitations qui précédèrent
la mise à l'œuvre de Jeanne d'Arc. La prudence exigeait qu'on y regardât à deux fois
avant d'employer un moyen si extraordinaire.
L'opposition des capitaines à tous les mouvements militaires par lesquels Orléans fut délivré,
peut passer encore pour l'effet d'une juste
défiance. Mais lorsque la preuve est faite par
cette suite brillante d'opérations qui dissipent
en quatre jours le prestige de la puissance anglaise,
on conteste encore; bien plus, on conteste
après une seconde victoire, après une troisième;
et il semble que chaque exploit consommé par la
Pucelle ne fasse qu'augmenter le doute au sujet
du suivant qu'elle annonce. C'est là qu'il devient
impossible de ne pas reconnaître l'ouvrage de la
mauvaise volonté.
Orléans sauvé, elle voulait qu'on prît aussitôt
le chemin de Reims. Les tacticiens, après lui avoir
laissé dissoudre son armée, prouvent qu'il faut au
moins six semaines pour en réorganiser une autre (1).
Avec le petit nombre de compagnies qui lui
restaient, elle demande à employer ce long délai
contre les garnisons anglaises des environs d'Orléans.
Des lenteurs de toute sorte font qu'elle est
forcée d'ajourner cette opération à un mois, juste
le temps qu'il faut aux ennemis pour envoyer une
armée auxiliaire sur la Loire (2).
Malgré l'armée auxiliaire, et à son grand dommage,
la conquête de l'Orléanais est accomplie
en huit jours. Jeanne, plus digne de confiance
que jamais, arrive au rendez-vous assigné pour
le voyage de Reims. Elle y trouve le roi qui ne
veut plus partir. Il faut qu'elle l'y contraigne en
ouvrant la marche de son autorité (3).
On arrive devant Auxerre. Elle veut qu'on
donne l'assaut, et que le duc de Bourgogne soit
châtié par la prise de cette ville qui était de son
domaine. La Trémouille fait conclure qu'on passera outre et que les habitants en seront quittes
pour fournir des vivres (4).
Devant Troyes on parle de battre en retraite,
se prévalant de ce qu'on ne peut pas s'appuyer
sur Auxerre ni sur aucune autre place jusqu'à la
Loire. Regnauld de Chartres met la retraite en
délibération à l'insu de Jeanne; mais par un
scrupule de Robert Lemaçon, on la consulte au
dernier moment. Elle rend cœur aux timides et
confond les malveillants en jurant que la ville sera prise avant huit jours le peuple la rend le lendemain (5).
A Reims, elle annonce la soumission prochaine
de Paris, et presse pour qu'on s'y dirige
au plus vite. On part, comme pour se rendre à
ses instances (6). On va jusqu'à Soissons sans autre
peine que de recevoir les clefs des villes; mais de
Soissons, au lieu de continuer la route, on se
détourne sur Château-Thierry pour gagner de
là Provins, puis Bray-sur-Seine (7).
L'armée, qui voit avec le plus grand mécontentement
qu'on la reconduit vers les cantonnements
de la Loire, attaque mollement le pont
de Bray, et se fait repousser par une poignée
d'hommes qui le défendent. Elle exige qu'on rétrograde sur Paris. Le gouvernement, contraint
de céder, bâcle avec le duc de Bourgogne
une trêve de quinze jours, au terme de laquelle
celui-ci s'engage, dit-on, à livrer Paris. La Pucelle,
indignée de cette lâche politique, s'en plaignit
en ces termes dans une lettre aux habitants
de Reims : « Je ne suis pas contente de cette trêve,
je ne sais si je l'observerai; mais si je la tiens, ce
sera seulement pour garder l'honneur du roi (8). »
La trêve expirée, le roi se trouvait à Compiègne.
Là, il apprend qu'il est joué et que Paris ne
lui sera point rendu. Jeanne le presse de nouveau
d'y marcher l'épée à la main; mais, au lieu de
l'écouter, il envoie Regnauld de Chartres et Gaucourt à Arras pour négocier un nouvel accommodement (9) avec ce même duc de Bourgogne qui
lui manquait si impudemment de parole.
Après huit jours d'attente et de supplications
inutiles, Jeanne part, sans le roi et entraîne une partie de l'armée à Saint-Denis. Bedford a abandonné la capitale, désespérant de la garder plus longtemps; il ne songe plus qu'a rassembler les forces de l'Angleterre pour se maintenir en Normandie. Dans la conviction de la Pucelle, la présence
de Charles VII entraînerait la ville agitée
et incertaine. Il refuse d'abord de venir, puis
promet et ne vient pas ; puis se fait amener comme
de force par le duc d'Alençon ; mais quinze jours se sont écoulés à ce manège et les Parisiens ont
pris leurs mesures pour se défendre (10).
A l'assaut de Paris, la Pucelle, abattue d'un
trait, criait aux gens d'armes de persévérer quelques
minutes de plus, que la ville allait se rendre.
Gaucourt lui ferme la bouche en la faisant
mettre sur un cheval et emmener au camp. Il
commande ensuite la retraite (11).
Pour grièvement blessée, elle était la première
levée au camp le lendemain, et courant de côté
et d'autre, elle appelait les capitaines à un nouvel
assaut, l'arrivée simultanée d'un fort parti de
Parisiens qui venaient faire leur soumission, le
sire de Montmorency à leur tête, semblait garantir
la victoire pour ce jour-là; mais un exprès vint de la part du roi arrêter les préparatifs et intimer à la Pucelle l'ordre de se rendre
incontinent auprès de lui. Telle était sa résolution
d'en finir avec les projets belliqueux de cette
fille, qu'ayant appris qu'elle voulait profiter d'un
pont établi près de Saint-Denis pour tenter une
attaque par la rive gauche de la Seine, il fit
rompre ce pont (12). Enfin il la contraignit à le
suivre au delà de la Loire, malgré tout ce qu'elle
put lui dire de ses apparitions qui l'assiégeaient
pour lui enjoindre de rester à Saint-Denis (13).
Ainsi fut consommé le premier revers de la
Pucelle non par sa faute, ni par l'abandon de la
fortune ou l'affaiblissement de son inspiration,
mais par les manœuvres de ceux-là même au
profit de qui elle avait accompli tant de miracles.
L'art consista ensuite à l'empêcher de se relever
de sa chute. On éloigna d'elle le duc d'Alençon,
avec qui elle parlait d'envahir la Normandie (14); on la retint à la cour, persécutée de prévenances
et d'honneurs; puis comme sa persistance à prêcher
la guerre ne put être vaincue, par une déférence
hypocrite on lui permit de faire sur la
Loire supérieure une expédition stérile, où l'on
eut la joie de la voir échouer une seconde fois.
Je n'ai pas le courage de sonder les douleurs
de cette pauvre âme pendant les huit mois qui
suivirent le retour de Paris. Un chroniqueur
que j'ai mis en lumière, donne à penser combien
elles furent cuisantes en nous apprenant que
Jeanne s'évada de la cour. « La Pucelle qui avoit
vu et entendu tout le fait et manière que le roi
et son conseil tenoient pour le recouvrement de son royaume, elle, très-mal contente de ce,
trouva manière de soi départir d'avec eux; et
sans le su du roi ni prendre congé de lui,
elle fit semblant d'aller en aucun ébat, et sans
retourner s'en alla à la ville de Lagni-sur-Marne » (15) . Il ne faut pas se laisser tromper au ton
si dégagé du vieil auteur, ni prendre pour un
coup de tête ce qui fut le dénoûment tragique d'une cruelle péripétie. Jeanne, sans le roi perdait
beaucoup d'elle-même; car le roi était la racine de son coeur, en même temps que l'expression
vivante de son idée. Pour s'être décidée à
une séparation d'éclat, il faut que la voix intérieure
qui parlait en elle, ait dompté l'un après
l'autre tous ses sentiments.
Il sera parlé plus loin de la catastrophe par
laquelle se termina sa carrière.

Source : Edition Jules Renouard et Cie - 1850
Nota : publication sans aucune garantie d'exactitude parfaite avec le texte original.
Notes :
1 Chronique dite de la Pucelle, Procès, t. IV, p. 234; Perceval
de Cagny, ibid., p. 11.
2 Wawrin du Forestel, Procès, t. IV, p. 413.
3 Chronique dite de la Pucelle, Procès, t. IV, p. 245 ; Cagny,
ibid., p. 18.
4 Jean Chartier, Procès, t. IV, p. 72 ; Chronique de la Pucelle,
ibid., p. 250.
5 Jean Chartier, l. c, t. IV, p. 74 ; Journal du siége d'Orléans,
ibid., p. 74.
6 Cagny, t, IV, p. 20; Lettre particulière écrite de Reims,
t. V, p. 130.
7 Jean Chartier, t. IV, p. 79.
8 Procès, t. V, p. 140.
9 Monstrelet, liv. II, ch. LXVII.
10 Perceval de Cagny, t. IV, p. 24, 25 et 26.
11 Id., ibid., p. 27.
12 Perceval de Cagny, t. IV, p. 28.
13 « Johanna confessa fuit quod vox dixit ei quod maneretc apud villam sancti Dionysii in Francia, ipsaque ibi manere volebat ; sed contra ipsius voluntatem domini eduxerunt eam. » Procès,
t. I, p. 57.
14 Cagny, Procès, t. IV, p. 30; Chronique de Berry, ibid., p. 48.
La Pucelle elle-même fait allusion à cela dans son interrogatoire
du 3 mars, Procès, t. I, p. 109.
15 Perceval de Cagny, Procès, t. IV, P. 32.
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