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07 août 2020  

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Déposition de Jean d'Aulon (1)

  Et premièrement, dit que vingt huict ans a, ou environ, le roy nostre sire estant lors en la ville de Poictiers, luy fut dit que ladicte Pucelle, laquelle estoit des parties de Lorraine, avoit esté amenée audit seigneur par deux gentilz hommes, eulx disans estre à messire Robert de Baudricourt, chevalier, l'un nommé Bertrand, et l'autre Jehan de Mes, [et icelle] présentée ; pour laquelle veoir, luy qui parle ala audit lieu de Poictiers.
  Dit que après ladicte présentacion, parla ladicte Pucelle au roy nostre sire secretement, et luy dist aucunes choses secrètes : quelles, il ne scet ; fors tant que, peu de temps après, icelluy seigneur envoia querir aucuns des gens de son conseil, entre lesquelz estoit ledit depposant. Lors auxquelx il dist que ladicte Pucelle luy avoit dit qu'elle luy estoit envoiée de par Dieu pour luy aidier à recouvrer son royaulme, qui pour lors pour la plus grant partie estoit occuppé par les Angloys, ses ennemys anciens.
  Dit que après ces paroles par ledit seigneur aux gens de son dit conseil déchirées, fut advisé interroguer ladicte Pucelle, qui pour lors estoit de l'âge de seize ans, ou environ, sur aucuns poins touchant la foy.
  Dit que, pour ce faire, fist venir ledit seigneur certains maistres en théologie, juristes et aultres gens expers, lesquelx l'examinèrent et interroguèrent sur iceulx poins bien et diligemment.
  Dit qu'il estoit présent audit conseil quant iceulx maistres firent leur raport de ce que avoient trouvé de ladicte Pucelle ; par lequel fut par l'un d'eulx dit publiquement qu'ilz ne véoient, sçavoient ne congnoissoient en icelle Pucelle aucune chose, fors seulement tout ce que puet estre en bonne chrestienne et vraye catholique ; et que pour telle la tenoient ; et estoit leur advis que estoit une très bonne personne.
  Dit aussi que, ledit raport fait audit seigneur par lesdits maistres, fut depuis icelle Pucelle baillée à la royne de Cécille, mère de la royne nostre souveraine dame, et à certaines dames estans avecques elle ; par lesquelles icelle Pucelle fut veue, visitée et secrètement regardée et examinée ès secrètes parties de son corps ; mais, après ce qu'ilz eurent veu et regardé tout ce que faisoit à regarder en ce cas, ladicte dame dist et relata au roy qu'elle et sesdictes dames trouvoient certainement que c'estoit une vraye et entière pucelle, en laquelle n'aparroissoit aucune corruption ou violence.
  Dit qu'il estoit présent quant ladicte dame fist son dit raport.
  Dit oultre que après ces choses ouyes, le roy, considérant la grant bonté qui estoit en icelle Pucelle et ce qu'elle luy avoit dit que de par Dieu luy estoit envoiée, fut par ledit seigneur conclut en son conseil que d'ilec en avant il s'aideroit d'elle ou fait de ses guerres, actendu que, pour ce faire, luy estoit envoiée.
  Dit que adonc fut délibéré qu'elle seroit envoiée dedans la cité d'Orléans, laquelle estoit adonc assegée par lesdits ennemys.
  Dit que pour ce luy furent baillez gens, pour le service de sa personne, et autres pour la conduite d'elle.
  Dit que pour la garde et conduite d'icelle fut ordonné ledit depposant par le roy nostre dit seigneur.
  Dit aussi que pour la seureté de son corps, ledit seigneur feist faire à ladicte Pucelle harnois tout propre pour son dit corps, et ce fait, luy ordonna certaine quantité de gens d'armes pour icelle et ceulx de sadicte compaignie mener et conduire seurement audit lieu d'Orléans.
  Dit que incontinent après se mist à chemin avecques sesdictes gens pour aller celle part.
  Dit que tantost après qu'il vint à la congnoissance de monseigneur de Dunoys, que pour lors on appeloit monseigneur le bastard d'Orléans, lequel estoit en ladicte cité pour la préserver et garder desdits ennemis, que ladicte Pucelle venoit celle part, tantost feist assembler certaine quantité de gens de guerre pour luy aller audevant, comme La Hire et aultres. Et pour ce faire et plus seurement l'amener et conduire en ladicte cité, se misdrent iceluy seigneur et sesdictes gens en ung bateau, et par la rivière de Loire alèrent audevant d'elle environ ung quart de lieue, et là la trouvèrent.
  Dit que incontinent entra ladicte Pucelle et il qui parle oudit bateau, et le résidu de ses gens de guerre s'en retournèrent vers Bloys. Et avecques mondit seigneur de Dunoys et ses gens entrèrent en ladicte cité seurement et sauvement ; en laquelle mon dit seigneur de Dunoys la feist logier bien et honestement en l'ostel d'un des notables bourgois d'icelle cité, lequel avoit espousé l'une des notables femmes d'icelle.
  Dit que après ce que mondit seigneur de Dunoys, La Hire et certains aultres capitaines du party du roy, nostre dit seigneur, eurent conféré avecques ladicte Pucelle, qu'estoit expédient de faire pour la tuicion, garde et deffense de ladicte cité, et aussi par quel moyen on pourroist mieulx grever lesdits ennemis : fut entre eulx advisé et conclut qu'il estoit necessaire faire venir certain nombre de gens d'armes de leur dit party, qui estoient lors ès parties de Bloys, et les falloit aller quérir. Pour laquelle chose mectre à execucion et pour iceulx amener en ladicte cité, furent commis mondit seigneur de Dunoys, il qui parle et certains autres capitaines, avecques leurs gens ; lesquelx allèrent audit pays de Bloys pour iceulx amener et faire venir.
  Dit que ainsi qu'ilz furent prestz à partir pour aler quérir iceulx qui estoient audit païs de Bloys, et qu'il vint à la notice de ladicte Pucelle, incontinent monta icelle à cheval, et La Hire avecques elle, et avecques certaine quantité de ses gens yssit hors aux champs pour garder que lesdits ennemis ne leur portassent nul dommage. Et pour ce faire, se mist ladicte Pucelle avecques ses dictes gens entre l'ost de ses dits ennemis et ladicte cité d'Orléans, et y fist tellement que, non obstant la grant puissance et nombre de gens de guerre estans en l'ost desdits ennemis, touteffoiz, la mercy Dieu, passèrent lesdits seigneurs de Dunoys et il qui parle avecques toutes leurs gens, et seurement allèrent leur chemin ; et pareillement s'en retourna ladicte Pucelle et sesdictes gens en ladicte cité.
  Dit aussi que tantost qu'elle sceut la venue des dessusdits, et qu'ilz amenoient les aultres qu'ilz estoient allez quérir pour le renfort de ladicte cité, incontinent monta à cheval icelle Pucelle, et avecques une partie de ses gens ala audevant d'iceulx, pour leur subvenir et secourir, se besoing en eust esté.
  Dit que au veu et sceu desdits ennemis entrèrent lesdits Pucelle, de Dunoys, mareschal, La Hire, il qui parle et leurs dictes gens en icelle cité, sans contradiction quelxconques.

                            

  Dit plus que ce mesmes jour, après disner, vint mondit seigneur de Dunoys au logis de ladicte Pucelle ; ouquel il qui parle et elle avoient disné ensemble. Et en parlant à elle lui dist icelloy seigneur de Dunoys qu'il avoit sceu pour vray par gens de bien que ung nommé Ffastolf, capitaine desdits ennemis, devoit brief venir par devers iceulx ennemys estans oudit siège, tant pour leur donner secours et renforcier leur ost, comme aussi pour les advitailler ; et qu'il estoit dèsja à Yinville. Desquelles paroles ladicte Pucelle fut toute resjoye, ainsi qu'il sembla à il qui parle ; et dist à mondit seigneur de Dunoys telles paroles ou semblables : « Bastart, Bastart, ou nom de Dieu, je te commande que tantost que tu sçauras la venue dudit Ffastolf, que tu le me faces sçavoir ; car, s'il passe sans que je le sache, je te prometz que je te feray oster la teste ». A quoy luy respondit ledit seigneur de Dunoys que de ce ne se doubtast, car il le luy feroit bien sçavoir.
  Dit que après ces parolles, il qui parle, lequel estoit las et travaillé, se mist sur une couchete en la chambre de ladicte Pucelle, pour ung pou soy reposer, et aussi se mist icelle avecques sadicte hostesse sur ung aultre lit pour pareillement soy dormir et reposer ; mais ainsi que ledit depposant commençoit à prendre son repos, soubdainement icelle Pucelle se leva dudit lit, et en faisant grant bruit l'esveilla. Et lors luy demanda il qui parle qu'elle vouloit ; laquelle luy respondit : « En non Dé, mon conseil m'a dit que je voise contre les Anglois ; mais je ne sçay se je doy aler à leurs bastilles ou contre Ffastolf, qui les doibt avitailler ». Sur quoy se leva ledit depposant incontinent, et le plus tost qu'il peust arma ladicte Pucelle.
  Dit que ainsi qu'il l'armoit, ouyrent grant bruit et grant cry que faisoient ceulx de ladicte cité, en disant que les ennemys portaient grant donmaige aux François. Et adonc il qui parle pareillement se fist armer ; en quoy faisant, sans le sceu d'icelluy, s'en partit ladicte Pucelle de la chambre, et issit en la rue, où elle trouva ung page monté sur ung cheval, lequel à cop fist descendre dudit cheval, et incontinent monta dessus ; et le plus droit et le plus diligemment qu'elle peut, tira son chemin droit à la porte de Bourgoigne, où le plus grant bruit estoit.
  Dit que incontinent il qui parle suyvit ladicte Pucelle ; mais se tost ne sceut aller qu'elle ne feust jà à icelle porte.
  Dit que ainsi qu'ilz arrivoient à icelle porte, virent que l'on apportoit l'un des gens d'icelle cité, lequel estoit très fort blécié ; et adonc ladicte Pucelle demanda à ceulx qui le portoient qui estoit celuy homme ; lesquelx luy respondirent que c'estoit ung François. Et lors elle dist que jamais n'avoit veu sang de François que les cheveulx ne luy levassent ensur (3).
  Dit que à celle heure, ladicte Pucelle, il qui parle, et plusieurs aultres gens de guerre en leur compaignie, yssirent hors de ladicte cité pour donner secours ausdits François et grever lesdits ennemis à leur povoir; mais ainsi qu'ilz furent hors d'icelle cité, fut advis à il qui parle que oncques n'avoit veu tant de gens d'armes de leur parti comme il fist lors.
  Dit que de ce pas tirèrent leur chemin vers une très forte bastille desdits ennemis, appellée la bastille Saint-Lop ; laquelle incontinent par lesdits François fut assaillie, et à très peu de perte d'iceulx prinse d'assault ; et tous les ennemis estans en icelle mors ou prins, et demeura ladicte bastille ès mains desdits François.
  Dit que, ce fait, se retrahirent ladicte Pucelle et ceulx de sa dicte compaignie en ladicte cité d'Orléans, en laquelle ilz se refreschirent et reposèrent pour iceluy jour.
  Dit que le lendemain ladicte Pucelle et sesdictes gens, voyans la grant victoire par eulx le jour précédent obtenue sur leurs dits ennemis, yssirent hors de ladicte cité en bonne ordonnance, pour aller assaillir certaine autre bastille estant devant ladicte cité, appellée la bastille de Saint-Jehan-le-Blanc ; pour laquelle chose faire, pour ce qu'ilz virent que bonnement ilz ne povoient aler par terre à icelle bastille, obstant ce que lesdits ennemis en avoient fait une aultre très forte au pié du pont de ladicte cité, tellement que leur estoit impossible y passer, fut conclut entre eulx passer en certaine isle estans dedans la rivière de Loire, et ilec feroient leur assemblée pour aller prendre ladicte bastille de Saint-Jehan-le-Blanc ; et pour passer l'aultre bras de ladicte rivière de Loire, firent amener deux basteaulx, desquelz ilz firent ung pont, pour aller à ladicte bastille.
  Dit que, ce fait, alèrent vers ladicte bastille, laquelle ilz trouvèrent toute désamparée, pour ce que les Anglois qui estoient en icelle, incontinent qu'ilz aperceurent la venue desditz François, s'en allèrent et se retrahirent en une aultre plus forte et plus grosse bastille, appellée la bastille des Augustins.
  Dit que, voïans lesdits François n'estre puissans pour prendre ladicte bastille, fut conclud que ainsi s'en retourneroient sans riens faire.
  Dit que, pour plus seurement eulx retourner et passer, fut ordonné demourer derrière des plus notables et vaillans gens de guerre du parti desdits François, affin de garder que lesdits ennemis ne les peussent grever, eulx enretournant ; et pour ce faire furent ordonnez messeigneurs de Gaucourt, de Villars, lors séneschal de Beaucaire, et il qui parle.
  Dit que ainsi que lesdits François s'en retournoient de ladicte bastille de Saint-Jehan-le-Blanc pour entrer en ladicte isle, lors ladicte Pucelle et La Hire passèrent tous deux chascun ung cheval, en ung basteau de l'aultre part d'icelle isle, sur lesquelx chevaulx ilz montèrent incontinent qu'ilz furent passés, chascun sa lance en sa main. Et adonc qu'ilz apperceurent que lesdits ennemis sailloient hors de ladicte bastille pour courir sur leurs gens, incontinent ladicte Pucelle et La Hire, qui tousjours estoient audevant d'eulx pour les garder, couchèrent leurs lances et tous les premiers commencèrent à fraper sur lesdits ennemis; et alors chascun les suivi et commença à fraper sur iceux ennemis en telle manière que à force les contraignirent eulx retraire et entrer en ladicte bastille des Augustins. Et en ce faisant, il qui parle estant à la garde d'un pas avecques aucuns aultres pour ce establiz et ordonnez, entre lesquelx estait ung bien vaillant homme d'armes du pais de Espaigne, nommé Arphonse de Partada, virent passer par devant eulx ung aultre homme d'armes de leur compaignie, bel homme, grant et bien armé, auquel, pour ce qu'il passoit oultre, il qui parle dist que ilec demourast ung peu avecques les autres, pour faire résistence ausdits ennemis, ou cas que besoing seroit ; par lequel luy fut incontinent respondu qu'il n'en feroit riens. Et adonc ledit Arphonse luy dist que aussi y povoit-il demourer que les autres, et qu'il en y avoit d'aussi vaillans comme luy qui demouroient bien. Lequel respondit à iceluy Arphonse que non faisoit pas luy. Sur quoy eurent entre eulx certaines arrogantes paroles, et tellement qu'ilz conclurent aller eulx deux l'un quant l'autre sur lesdits ennemis, et adonc seroit veu qui seroit le plus vaillant, et qui mieulx d'eulx deux feroit son devoir. Et eulx tenans par les mains, le plus grant cours qu'ilz peurent, allèrent vers ladicte bastille desdits ennemis, et furent jusques au pié du palis.
  Dit que ainsi qu'ilz furent audit palis d'icelle bastille, il qui parle vit dedans ledit palis ung grant, fort et puissant Anglois, bien en point et armé, lequel leur résistoit tellement qu'ilz ne povoient entrer oudit palis. Et lors il qui parle monstra ledit Anglois à ung nommé maistre Jehan le Canonier, en luy disant qu'il tirast à iceluy Anglois ; car il faisoit trop grant grief, et pourtoit moult de donmage à ceulx qui vouloient aproucher ladicte bastille : ce que fist le dit maistre Jehan ; car incontinent qu'il l'aperceut, il adressa son trait vers luy, tellement qu'il le gecta mort par terre ; et lors lesdits deux hommes d'armes gaignièrent le passage, par lequel tous les autres de leur compaignie passèrent et entrèrent en ladicte bastille ; laquelle très aprement et à grant diligence ilz assaillirent de toutes pars, par tel party que dedans peu de temps ilz la gaignèrent et prindrent d'assault. Et là furent tuez et prins la plus part desdits ennemis ; et ceulx qui se peurent sauver, se retrahirent en ladicte bastille des Tournelles, estant audit pié du pont. Et par ainsi, obtindrent ladicte Pucelle et ceulx estans avecques elle victoire sur lesdits ennemis pour iceluy jour. Et fut la dicte grosse bastille gaignée, et demourèrent devant icelle lesdits seigneurs et leurs gens, avecques ladicte Pucelle, toute icelle nuyt.
  Dit plus que le lendemain au matin, ladicte Pucelle envoia quérir tous les seigneurs et capitaines estans devant ladicte bastille prinse, pour adviser qu'estoit plus à faire : par l'advis desquelz fut concluz et délibéré assaillir ce jour ung gros bolevart que lesdits Anglois avoient fait, devant ladicte bastille des Tournelles, et qu'il estoit expédient l'avoir et gaigner devant que faire autre chose. Pour laquelle chose faire et mectre à execucion, allèrent d'une part et d'aultre lesdits Pucelle, capitaines et leurs gens iceluy jour, bien matin, devant ledit bollevart, auquel ilz donnèrent l'assault de toutes pars, et de le prendre firent tout leur effort, et tellement qu'ilz furent devant iceluy boulevart depuis le matin jusques au soleil couchant, sans iceluy povoir prendre ne gaignier. Et voïans lesdits seigneurs et capitaines estans avecques elle que bonnement pour ce jour ne le povoient gaignier, considéré l'eure qu'estoit fort tarde, et aussi que tous estoient fort las et travaillez, fut concluz entre eulx faire sonner la retraicte dudit ost ; ce qui fut fait et à son de trompete sonné que chascun se retrahist pour iceluy jour. En faisant laquelle retraicte, obstant ce que iceluy qui portoit l'estendart de ladicte Pucelle et le tenoit encores debout devant ledit boulevart, estoit las et travaillé, bailla ledit estendart à ung nommé le Basque, qui estoit audit seigneur de Villars ; et pour ce que il qui parle cognoissoit ledit Basque estre vaillant homme, et qu'il doubtoit que à l'occasion de ladicte retraicte mal ne s'en ensuivist, et que lesdits bastille et boulevart demourast ès mains desdits ennemys, eut ymaginacion que, se ledit estandart estoit bouté en avant, pour la grant affection qu'il congnoissoit estre ès gens de guerre estans illec, ilz pourroient par ce moyen gaignier iceluy boulevart. Et lors demanda il qui parle audit Basque, s'il entroit et alloit au pié dudit boulevart, s'il le suivroit : lequel luy dist et promist de ainsi le faire. Et adonc entra il qui parle dedans ledit fossé et ala jusques au pié de la dove dudit boulevart, soy couvrant de sa targecte pour double des pierres, et laissa son dit compaignon de l'autre cousté, lequel il cuidoit qu'il le deust suivre pié à pié ; mais pour ce que, quant ladicte Pucelle vit sondit estandart ès mains dudit Basque, et qu'elle le cuidoit avoir perdu, ainsique celuy qui le pourtoit estoit entré oudit fossé, vint ladicte Pucelle, laquelle print ledit estandart par le bout, en telle manière qu'il ne le povoit avoir, en criant : « Haa ! mon estandart ! mon estandart ! » et branloit ledit estandart, en manière que l'ymaginacion dudit déposant estoit que en ce faisant les autres cuidassent qu'elle leur feist quelque signe ; et lors il qui parle s'escria : « Ha , Basque ! est ce que tu m'as promis ? » Et adonc ledit Basque tira tellement ledit estandart qu'il le arracha des mains de ladicte Pucelle, et ce fait, alla à il qui parle, et porta ledit estandart. A l'occasion de laquelle chose tous ceulx de l'ost de ladicte Pucelle s'assemblèrent, et de rechief se rallièrent, et par si grant aspresse assaillèrent ledit boulevart que, dedens peu de temps après, iceluy boulevart et ladicte bastille furent par eulx prins, et desdits ennemis abandonné ; et entrèrent lesdits François dedans ladicte cité d'Orléans par sur le pont.

                             

  Et dit il qui parle [que] ce jour mesme il avoit ouy dire à ladicte Pucelle : « Ou nom Dé, ou entrera ennuyt en la ville par le pont. » Et ce fait, se retrahirent icelle Pucelle et sesdictes gens en ladicte ville d'Orléans, en laquelle il qui parle la fist habiller ; car elle avoit esté bleciée d'un traict audit assault.
  Dit aussi que le lendemain tous lesdits Angloys, qui encores estoient demourez devant ladicte ville, de l'autre part d'icelle bastille des Tournelles, levèrent leur siège, et s'en allèrent, comme tous confuz desconfiz. Et par ainsi, moïennant l'aide nostre Seigneur et de ladicte Pucelle, fut ladicte cité délivrée des mains des dits ennemis.
  Dit encores que, certain temps après le retour du sacre du roy, fut advisé par son conseil estant lors à Mehun-sur-Yèvre, qu'il estoit très nécessaire recouvrer la ville de La Chérité, que tenoient lesdits ennemis ; mais qu'il falloit avant prandre la ville de Saint-Pierre-le-Moustier, que pareillement tenoient iceulx ennemis.
  Dit que, pour ce faire et assembler gens, ala ladicte Pucelle en la ville de Bourges, en laquelle elle fist son assemblée, et de là avecques certaine quantité de gens d'armes, desquieulx monseigneur d'Elbret estoit le chief, allèrent assegier ladicte ville de Saint-Pierre-le-Moustier.
  Et dit que, après ce que ladicte Pucelle et sesdictes gens eurent tenu le siège devant ladicte ville par aucun temps, qu'il fut ordonné donner l'assault à celle ville ; et ainsi fut fait, et de la prendre firent leur devoir ceulx qui là estoient ; mais, obstant le grant nombre de gens d'armes estans en ladicte ville, la grant force d'icelle, et aussi la grant résistence que ceulx de dedans faisoient, furent contrains et forciés lesdits François eulx retraire, pour les causes dessusdictes. Et à celle heure, il qui parle, lequel estoit blecié d'un traict parmy le tallon, tellement que sans potences (1) ne se povoit soustenir ne aler, vit que ladicte Pucelle estoit demourée très petitement acompaignée de ses gens ne d'autres ; et doubtant il qui parle que inconvénient ne s'en ensuivist, monta sur ung cheval et incontinent tira vers elle, et luy demanda qu'elle faisoit là ainsi seule, et pourquoy elle ne se retrahioit comme les aultres. Laquelle, après ce qu'elle ot osté sa salade de dessus sa teste, luy respondit qu'elle n'estoit pas seule, et que encores avoit-elle en sa compaignie cinquante mille de ses gens, et que d'ilec ne se partiroit jusques à ce qu'elle eust prinse ladicte ville.
  Et dit il qui parle que à celle heure, quelque chose qu'elle dist, n'avoit pas avecques elle plus de quatre ou cincq hommes, et ce scet-il certainement, et plusieurs aultres qui pareillement la virent : pour laquelle cause luy dist derechief qu'elle s'en alast d'ilec, et se retirast comme les aultres faisoient. Et adonc luy dist qu'il luy feist apporter des fagoz et cloies pour faire ung pont sur les fossés de ladicte ville, affin qu'ilz y peussent mieulx approuchier. Et en luy disant ces paroles s'escria à haulte voix et dist : « Aux fagoz et aux cloies tout le monde, affin de faire le pont ! » Lequel incontinent après fut fait et dressé. De laquelle chose iceluy desposant fut tout esmerveillé ; car incontinent ladicte ville fut prinse d'assault, sans y trouver pour lors trop grant résistence.
  Et dit il qui parle que tous les fais de ladicte Pucelle luy sembloient plus fais divins et miraculeux que autrement, et qu'il estoit impossible à une si jeune pucelle faire telles euvres, sans le vouloir et conduite de nostre Seigneur.
  Dit aussi il qui parle, lequel par l'espace d'un an entier, par le commandement du roy nostre dit seigneur, demoura en la compaignie de ladicte Pucelle, que, pendant iceluy temps, il n'a veu ne cogneu en elle chose qui ne doie estre en une bonne chrestienne ; et laquelle il a tousjours veue et congneue de très bonne vie et honneste conversacion, en tous et chacuns ses fais.
  Dit aussi qu'il a congneu icelle Pucelle estre très dévote créature, et que très dévotement se maintenoit en oyant le divin service de nostre Seigneur, lequel continuellement elle vouloit ouyr, c'est assavoir aux jours solempnelz, la grant messe du lieu où elle estoit, avecques les heures subséquentes, et aux aultres jours une basse messe ; et qu'elle estoit acoustumée de tous les jours oyr messe, s'il luy estoit possible.
  Dit plus que par plusieurs foys a veu et sceu qu'elle se confessoit et recepvoit nostre Seigneur, et faisoit tout ce que à bon chrestien et chrestienne appartient de faire, et sans ce que oncques, pendant ce qu'il a conversé avecques elle, il luy ait ouy jurer, blaphémer ou parjurer le nom de nostre Seigneur, ne de ses Sains, pour quelque cause ou occasion que ce feust.
  Dit oultre que, non obstant ce qu'elle feust jeune fille, belle et bien formée, et que par plusieurs foiz, tant en aidant à icelle armer que aultrement, il luy ait veu les tetins, et aucunes foiz les jambes toutes nues, en la faisant apareiller de ses plaies ; et que d'elle approuchoit souventesfoiz, et aussi qu'il feust fort, jeune et en sa bonne puissance : toutesfoiz oncques, pour quelque veue ou atouchement qu'il eust vers ladicte Pucelle, ne s'esmeut son corps à nul charnel désir vers elle, ne pareillement ne faisoit nul autre quelconque de ses gens et escuiers, ainsi qu'il qui parle leur a oy dire et relater par plusieurs foiz.
  Et dit que, à son advis, elle estoit très bonne chrestienne, et qu'elle devoit estre inspirée ; car elle amoit tout ce que bon chrestien doit amer, et par espécial elle amoit fort ung bon preudomme qu'elle savoit estre de vie chaste.
  Dit encores plus qu'il a oy dire à plusieurs femmes, qui ladicte Pucelle ont veue par plusieurs foiz nue, et sceu de ses secretz, que oncques n'avoit eu la secrecte maladie des femmes et que jamais nul n'en peut riens cognoistre ou appercevoir par ses habillemens, ne aultrement.
  Dit aussi que, quant ladicte Pucelle avoit aucune chose à faire pour le fait de sa guerre, elle disoit à il qui parle que son conseil luy avoit dit ce qu'elle devoit faire.
  Dit que l'interroga qui estoit sondit conseil ; laquelle luy respondit qu'ilz estoient trois ses conseillers, desquelz l'un estoit tousjours résidamment avecques elle, l'autre aloit et venoit souventesfoys vers elle, et la visitoit ; et le tiers estoit celuy avecques lequel les deux aultres délibéroient. Et advint que une foiz entre les aultres, il qui parle luy priast et requist qu'elle luy voulsist une fois monstrer icelluy conseil : laquelle luy respondit qu'il n'estoit pas assez digne ne vertueux pour iceluy veoir. Et sur ce se désista ledit depposant de plus avant luy en parler ne enquérir.
  Et croit fermement ledit depposant, comme dessus a dit, que, veu les faiz, gestes et grans conduites d'icelle Pucelle, qu'elle estoit remplie de tous les biens qui puent et doivent estre en une bonne chrestienne.
  Et ainsi l'a dit et depposé comme dessus est escript, sans amour, faveur, hayne ou subornacion quelxconques ; mais seulement pour la seule vérité du fait, et ainsi comme il a veu et congneu estre en ladicte Pucelle.

   
                      


Sources :
- Texte original : Quicherat - Procès t.III p.206 et suiv.

NDLR : Voir la procédure employée pour cette lettre en Français de Jean d'Aulon reçue de Lyon.
Le vieux français ici employé est suffisamment compréhensible pour ne pas avoir besoin d'y ajouter la mise en style direct et Français plus moderne d'Ayroles.
(Néanmoins vous la retrouverez ici : "La vraie Jeanne d'Arc" - T.IV p.206 et suivant.)

Notes :
1 C'était un gentilhomme du Languedoc, écuyer dans la maison du Roi, qui, à cause de sa grande réputation de sagesse, avait été choisi par Charles VII pour veiller sur la Pucelle et lui servir d'intendant. Il ne la quitta pas d'un instant tant qu'elle fut sous les armes, et la conduite qu'il tint auprès d'elle lui attira force louanges et faveurs. En 1433 on le trouve employé à diverses missions auprès des États de Languedoc. Le 11 septembre de la même année il fut investi de la capitainerie du château de Cabaret, par le comte de Foix, alors lieutenant général en Languedoc et en Guyenne. En 1437, lors de 1'entrée de Charles VII à Paris, il figurait dans le cortège, « menant le cheval du roy tout à pied. » Peu après il devint sénéchal de Beaucaire, conseiller et maitre d'hotel du roi, homme d'armes de la grande ordonnance sous la conduite de Jean de Beuil. Il fut fait chevalier le 23 juillet 1449, pendant la conquête de la Normandie, au moment où les Français réunis près du château d'Harcourt, se rangeaient en bataille pour combattre Talbot. Enfin, dans un acte de 1454 il figure comme capitaine du château de Pierre-Scise, à Lyon. Un Philippe d'Aulon, que Louis XI pensionnait à titre d'homme d'armes et de maître de son hôtel, était sans doute fils de Jean d'Aulon
(Manuscrits de la Bibl. du roi, Cabinet des titres; MONSTRELET, 1. II, ch. 219 ; chron. de BERRY, ed. Godefroi, p. 435; Hist. gén. de la mais. de Fr., t. VIII, p. 140 ; Manuscrit GAIGNIERES , n° 772-2, f° 452). (Quicherat)

2 sans "béquilles". (Quicherat)

3 Ne lui lèvent sur la tête.




Procès de réhabilitation
Rappel des témoins de Rouen en 1456.

Les dépositions :

Fr. Pierre Miget
Me Guillaume Manchon
Me Jean Massieu
Me Guillaume Colles
Fr. Martin Ladvenu
Me Nicolas de Houppeville
Mgr Jean Lefèvre
M. Jean Lemaire
Me Nicolas Caval
Pierre Cusquel
Me André Marguerie
Mauger Leparmentier
Laurent Guesdon
M. Jean Riquier
Jean Moreau
Me Nicolas Taquel
Husson Lemaistre
Pierre Daron
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Jeanne d'Arc, histoire et dictionnaire