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13 décembre 2019  

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Livre XII - La réhabilitation - L'histoire
II - L'inspiration de Jeanne d'Arc - p. 363 à 379

a pureté de la foi de Jeanne étant mise hors de doute, le débat peut s'établir encore sur le caractère et la source de sa mission, et nous pouvons reprendre en connaissance de cause les solutions diverses que nous avions signalées en commençant. La mission de Jeanne d'Arc a un but sûrement défini. Elle veut rendre au roi sa couronne et sauver avec lui la nationalité de la France. C'est une œuvre patriotique, et elle y a donné sa vie.
  Certes, l'amour de la patrie n'a jamais eu plus noble victime, et ce généreux sentiment est digne de l'avoir inspirée. Mais s'il était sa seule inspiration, aurait-il pris une forme étrangère ? Bien souvent la patrie en danger a vu des femmes accourir à sa défense : jamais cela ne s'est passé de la sorte. Il y a dans Jeanne d'Arc un amour passionné de la France ; mais il y a dans cet amour un principe supérieur, qui l'exalte et le soutient à ce degré où il ne connaît plus rien de l'enivrement même de la guerre. Ce n'est point le patriotisme qui a enfanté les visions de Jeanne : c'est la foi de Jeanne en ses apparitions qui a donné à son amour de la patrie assez de force pour triompher des sentiments qui l'attachaient à sa vie simple auprès de ses parents.

                                    

  Jeanne est-elle une mystique, et ses visions une illusion de son esprit ? Avant toutes choses, il faut savoir ce qu'elle en a voulu dire. Elle a nommé des anges, des saintes. Elle les a entendus, elle les a vus, elle le dit : mais qu'a-t-elle vu ? J'étonnerai peut-être bien des personnes en disant que plus on regarde à ses propres paroles consignées au procès, moins on se croit sûr de le savoir. La question, en effet, est de celles où il faut aborder le procès-verbal avec le plus de circonspection et de défiance : car c'est le point où l'on a le plus à craindre d'être, de la meilleure foi du monde, induit en erreur, et par ce qu'il dit et par ce qu'il ne dit pas. Ainsi, d'une part, le juge est prévenu ; le greffier est un honnête homme qui partage les préventions du juge, et qui, d'ailleurs, quand il s'agit de visions, doit se faire une idée assez grossière des anges ou des saints. Est-il bien sûr qu'en une matière si délicate l'expression du procès-verbal, qui n'est pas toujours littérale, ne nous rende pas la réponse de Jeanne selon qu'il l'entendait lui-même, et non dans le sens où elle voulait être entendue ? D'autre part, il ne dit pas tout; il ne peut pas tout dire : et, par exemple, il supprime quelquefois les questions qui provoquent les réponses. Il le fait sans malice et peut-être à bonne intention, pour donner plus de place à la parole de Jeanne. Mais ce retranchement, si indifférent qu'il lui paraisse, n'aura-t-il pas pour effet de changer en déclaration spontanée une réponse dont on apprécierait tout autrement le sens et la portée si l'on voyait ce qui l'amena (1) ?

                                

  Voilà nos raisons, non pour rejeter le procès-verbal, mais pour regarder de près à ce qu'il dit en cette matière. Maintenant, si nous le prenons tel qu'il est, nous y verrons que, d'après certaines déclarations de Jeanne, saint Michel lui est apparu comme « un très-vrai prud'homme; » et rien n'empêchera le juge de se le figurer comme un honnête bourgeois, n'étaient les ailes qu'on lui prête ailleurs. Les saintes avaient des couronnes : par conséquent une tête, des cheveux et même quelque chose de plus, un corps, des pieds : car Jeanne a dit qu'elle les avait embrassées; et interrogée si c'était par le haut ou par le bas, elle répond qu'il convient mieux de les embrasser par le bas que par le haut. On se rappelle la scène de l'ange à la couronne : sainte Catherine et sainte Marguerite sont avec lui et aussi une multitude d'anges, les uns semblables, les autres non, ayant des couronnes ou des ailes, — Mais la scène de l'ange à la couronne, Jeanne l'a expliquée elle-même ; c'est l'image de sa propre mission : allégorie qu'on eût devinée à plusieurs traits, alors même qu'elle ne l'eût pas révélée à la fin, et où d'ailleurs il faut bien faire la part des circonstances qui l'y ont amenée. Elle ne l'a point imaginée d'elle-même; c'est une issue qu'elle trouve ouverte, et où elle se jette, on l'a vu, pour dérober aux juges le secret du roi. Or les juges l'y suivent pas à pas, prenant tout à la lettre ; et il faut qu'elle trouve réponse à leurs questions sans trop s'écarter des termes de son allégorie : de plus habiles dans la science des figures s'en seraient peut-être plus mal tirés (2).

     

  Quant aux traits qu'on a voulu recueillir pour donner forme à ses visions, en est-il autrement ? C'est aussi, il faut le dire, à son corps défendant qu'elle en a parlé. La première fois (24 février) qu'on lui demande si la voix est d'un ange, ou d'un saint, ou d'une sainte, elle répond qu'elle vient de la part de Dieu, et confesse qu'elle n'en dit pas tout ce qu'elle en sait. Elle donne les noms un peu plus tard : c'est saint Michel, aussi saint Gabriel, sainte Catherine, sainte Marguerite ; mais les juges n'en sont que plus pressants. Elle leur répond quand elle le peut : les ailes, les couronnes, c'est le symbole reçu de la spiritualité des anges et de la gloire des bienheureux; leur bonne
odeur (fleuraient-elles bon ?), c'est le signe de la sainteté. Mais le plus souvent elle élude et se dérobe : « Quelle figure a-t-elle vue ? — La face. — A-t-elle des cheveux ? — Il est bon à savoir. — Y avait-il quelque chose entre la couronne et les cheveux ? — Non. — Les cheveux étaient-ils longs et pendants ?— Je ne sais. — Avaient-elles des anneaux aux oreilles ou ailleurs ? — Je n'en sais rien. » Elle ne sait rien des membres, ni s'il y en avait de figurés; rien de l'habit (de aliis habitibus non loquitur) : réponses reproduites sans les questions, mais qui les supposent, et permettent de supposer ailleurs d'autres suppressions de la même sorte. On voudrait savoir au moins si elles ont le même vêtement, le même âge. « Je n'ai rien d'autre à vous dire ! » Et quand on y revient : « Vous en êtes répondus. » Pour les anges, plus d'efforts encore et pas plus de succès. On veut savoir comment était saint Michel : elle ne lui a pas vu de couronne, elle ne sait rien des vêtements. « Était-il nu ? » On se rappelle cette simple et digne réponse : « Croyez-vous que Dieu n'ait pas de quoi le vêtir ? — Avait-il des cheveux ? — Pourquoi lui seraient-ils coupés ? » Et un peu après : « Je ne sais. — Une balance ? — Je ne sais. » La fois suivante, on supposa qu'elle avait dit qu'il avait des ailes. Elle l'aurait pu dire, mais il n'y en a aucune trace au procès-verbal. On lui demanda si l'archange et saint Gabriel avaient des têtes naturelles (capita naturalia). Elle ne répond que de leur personne : « Je les ai vus, eux (ego vidi ipsos oculis meis). » Mais il y avait un moyen bien facile, ce semble, de surprendre son secret. Elle avait fait peindre deux anges sur son étendard : n'étaient-ce pas ceux qui la visitaient ? S'ils avaient une forme, rien de plus naturel que de la reproduire sur cette bannière sacrée. Elle dit qu'elle les avait fait peindre comme on les représentait dans les églises. Enfin, le jour qu'elle avait marqué pour répondre à toutes ces questions, elle y coupa court en disant que saint Michel était en la forme d'un très-vrai prud'homme, et que de l'habit et des autres choses elle ne répondrait plus. Mais qu'est-ce que prud'homme ? Les juges pouvaient bien ne pas penser exactement comme saint Louis, lorsqu'il disait à Robert de Sorbon : « Maître Robert, je voudrois avoir le nom de prud'homme, pourvu que je le fusse, et que tout le remenant (le reste) vous demeurât : car prud'homme est si grande chose et si bonne chose que rien qu'au nommer il emplit la bouche; » mais ils savaient que prud'homme n'est d'aucune forme, et ils le savaient si bien que dans les douze articles, résumant tous les faits de la cause, ils disent : « Elle a vu les têtes des anges et des saintes ; et elle n'a rien voulu dire du reste de leur corps et de leurs vêtements ; » et dans l'admonition, le prédicateur remontre combien il est étrange qu'après tant de visions elle ne sache rien des corps ou de leurs accessoires, si ce n'est les têtes. — A-t-elle donc si bien parlé des têtes? — Les juges n'en étaient pas tellement sûrs quand ils lui demandaient comment les voix lui parlent, puisqu'elles n'ont pas de membres : à quoi Jeanne répond : « Je m'en rapporte à Dieu (3). »

                                     

  Ainsi, dans tout le procès il n'y a rien de défini par Jeanne elle-même sur la forme de ses visions. Cela ne veut pas dire que, d'après son témoignage, ces visions ne soient rien de sensible. Elle déclare qu'elle a vu de ses yeux, et surtout qu'elle a entendu. Ses visions, ce sont ses voix, comme elle dit le plus communément : c'est la voix qui s'est révélée à elle au début de sa mission avec une grande lumière; et depuis elle ne lui est pas venue, ou presque jamais sans lumière. Elle ne la voit pas toujours quand elle l'entend. On lui demande un jour si la voix était dans sa prison : « Je ne sais, dit-elle, mais elle était dans le château. » Ces voix sont distinctes, personnelles : elle les a nommées. Mais comment les a-t-elle connues ? comment les distingue-t-elle? « Par le parler et le langage des anges ; » — « à leur salutation et parce qu'elles se nomment. » (Elle ne dit même point « parce qu'elles se sont nommées (4). »)

  Nous n'avons plus les interrogatoires de Poitiers, auxquels Jeanne renvoie souvent quand on la presse sur ses visions. Mais nous avons le témoignage de deux hommes qui y ont figuré. Or, ils ne parlent que de voix : « Elle disait, rapporte G. Thibault, que son conseil lui avait ordonné d'aller au plus tôt vers le roi. » « Elle a, dit Seguin, raconté d'une grande manière qu'une voix lui apparut et lui dit que Dieu avait grand pitié du royaume de France et qu'il fallait qu'elle vînt en France, » etc. Et l'on se rappelle la saillie de Jeanne quand Seguin, poussant plus loin la curiosité, lui demanda, en son limousin, quelle langue la voix parlait : « Meilleure que la vôtre. » Il l'aurait questionnée sur la figure, si elle eût rien dit qui y provoquât. Les compagnons de sa vie militaire n'en parlent pas autrement : le duc d'Alençon, par exemple, et Dunois, quand il rapporte en quels termes Jeanne disait devant le roi que son conseil se manifestait à elle. L'excellent d'Aulon l'avait priée de lui faire voir une fois ses conseillers; mais elle lui dit qu'il n'en était pas assez digne, et il ne lui en reparla plus. Que si l'on tenait pour suspects ces témoignages, comme on est tenté de faire tout ce qui est de la réhabilitation, nous en aurions d'autres à citer encore, témoignages rendus avant le procès de Rouen, au temps du siége d'Orléans et du sacre de Reims et par les hommes les mieux posés pour savoir ce qu'on en disait à la cour. Alain Chartier, dans sa lettre à un prince étranger, écrite vers la fin de juillet 1429, mentionne la voix qui, « du sein d'un nuage (vox ex nube nata), l'avertit plusieurs fois depuis sa douzième année d'aller trouver le roi et de secourir le royaume. » Perceval de Boulainvilliers (21 juin 1429) ne parle aussi que d'un nuage resplendissant et de la voix qui, du sein de la nue lui commanda de s'armer pour rétablir le roi et le royaume. C'est, sous une forme plus théâtrale, ce que disait Jeanne à ses juges de cette voix et de cette grande lumière qui se sont manifestées à elle. Si elle en eût dit davantage à l'origine, on peut croire que Boulainvilliers ne l'aurait pas omis, à voir comme déjà il entoure le prodige du merveilleux de la légende (5).

       

  Une lumière, une voix ! Est-ce l'éblouissement d'une imagination ardente et l'écho mal compris du cri de son âme ? On peut, au point où nous en sommes, embrasser d'un seul coup d'oeil toute la suite de sa vie. Qu'on se rappelle dans quelles circonstances, dans quel milieu et dans quelle âme s'est fait entendre la voix qui rappela ; ce qu'elle en a dit à Vaucouleurs, à Chinon, à Poitiers, parmi les doutes qui l'accueillaient ; à Orléans, à Reims, dans le triomphe; à Rouen, dans la captivité : et maintenant qu'on l'a suivie dans toutes ses fortunes, qu'on l'a vue à l'épreuve de la victoire et des honneurs, de la défaite et des outrages, qu'on connaît sa simplicité, sa droiture, sa perspicacité et son bon sens ; que l'on se dise quelle foi on peut avoir en ses paroles, quelle valeur on peut attacher à ses déclarations. Sa voix, ou, pour parler comme elle faisait le plus communément, ses voix ne sont pas quelque chose de vague qui se confonde avec les aspirations de son âme. Ce sont des voix qu'elle distingue comme existantes hors d'elle, qui lui conseillent des choses dont elle n'a pas l'idée, qui lui commandent ce qu'elle répugne à faire; des voix qui sont pour elle des personnes, des anges, des saintes, et en qui elle, si pleine de foi et de bon sens, elle croit, comme elle croit que Dieu est. Et ce qui donne, outre la sincérité de son coeur et la fermeté de son esprit, de l'autorité à sa parole, ce qui fait qu'on ne peut se borner à voir là comme une force secrète qui jaillit, même à son insu, d'une grande âme pour commander à tous les instincts de la nature, c'est que ces voix lui révèlent ce qu'elle ne pouvait connaître, lui prédisent ce qui s'accomplira, des choses dont elle n'a pas même, alors qu'elle les annonce, la véritable intelligence : choses assez frappantes par elles-mêmes et assez constatées pour que des esprits peu disposés, par leur humeur, à croire au merveilleux, mais habitués par leurs études à tenir compte des faits, renoncent à les expliquer par la seule cause de l'hallucination. Ils sentent là une puissance qui n'est pas le produit d'une imagination déréglée. Qu'est-ce donc ? Ils ne prononcent pas; ils cherchent, ils rappellent les phénomènes fort équivoques, à mon sens, du magnétisme, et voudraient y trouver quelque chose qui n'affaiblît en rien leur admiration sincère et profonde pour la Pucelle. Sachons-leur gré d'avoir compris que sa mission n'est pas seulement la rêverie d'un noble cœur et d'un cerveau malade, et que tout ne se peut résoudre dans cette histoire par une négation pure et simple du merveilleux (6).

                            

  Jeanne est-elle donc une adepte plus ou moins avouée des sciences occultes, ou bien est-elle une envoyée de Dieu ? Pour ceux qui croient que la Providence ne demeure pas étrangère aux affaires de ce monde, qu'elle gouverne les nations et que sa main se peut faire sentir extraordinairement dans leurs destinées, le choix ne sera pas douteux. La mission de Jeanne a tous les signes des choses que Dieu mène. Elle se fraye la voie à travers les obstacles que le sens purement humain veut lui opposer. Il faut que Jeanne triomphe d'elle-même d'abord et de ses propres répugnances; il faut qu'elle surmonte les rebuts du sieur de Baudricourt à Vaucouleurs, les défiances du roi à Chinon, des docteurs à Poitiers, des capitaines jusqu'à Orléans et des politiques jusqu'à Reims. Elle n'a pas réussi au delà; elle n'a pas fait entrer le roi dans Paris et elle n'a pas chassé les Anglais de France; elle n'a pas tout prévu, ni fait elle-même tout ce qu'elle était appelée à faire. Mais qui a jamais prétendu tout prévoir ? Le prophète est un homme, et n'est prophète que pour les choses qui lui sont révélées. Quant à la mission de Jeanne, elle n'avait jamais dit qu'elle ferait tout. Elle avait dit qu'elle délivrerait Orléans, si peu de troupes qu'on lui donnât : mais encore avait-il fallu qu'on lui en donnât. Il fallait qu'on la mît « hardiement en œuvre » et qu'on se mît à l'oeuvre avec elle. « Travaillez et Dieu travaillera, » disait-elle. Elle disait encore qu'elle ne durerait guère plus d'un an, qu'on songeât donc à la bien employer. Enfin, quand elle certifiait au roi « qu'il aurait tout le royaume de France entièrement à l'aide de Dieu et moyennant son labour, » elle ajoutait (c'est le procès-verbal qui nous garde ses paroles) « qu'il la mist en besogne, c'est assavoir qu'il lui baillast gens d'armes, autrement il ne seroit mie si tost couronné et sacré ; » et le pieux Gerson, au lendemain de son triomphe d'Orléans, sentait bien que le revers ne serait pas une preuve contre elle, lorsqu'il écrivait : « Quand bien même (ce qu'à Dieu ne plaise) elle serait trompée dans son espoir et dans le nôtre, il n'en faudrait pas conclure que ce qu'elle a fait vient de l'esprit malin et non de Dieu; mais plutôt s'en prendre à notre ingratitude, et au juste jugement de Dieu, quoique secret :.... car Dieu sans changer de conseil, change l'arrêt selon les mérites. » Jeanne avait délivré Orléans ; mais elle n'eût pas mené le roi à Reims malgré lui ; elle ne pouvait le faire entrer dans Paris quand il s'en retirait. En un mot, la mission de Jeanne avait pour signe la délivrance d'Orléans, pour but l'expulsion des Anglais. Elle a donné son signe, elle n'a pas atteint son but, au moins comme elle l'eût voulu faire, et comme elle l'eût fait sans aucun doute si la cour n'avait pas renoncé à la suivre plus avant. Mais le but devait être atteint : Jeanne dans les fers eut au moins la consolation de le prédire à ses bourreaux; et sa mission ne fut pas « manquée ». Elle-même, jusque dans sa prison, elle la continue et la consomme. Cet échec, où l'on croyait trouver un démenti à sa parole, rentrait dans les voies de la Providence pour donner à ses déclarations forme authentique au tribunal de ses ennemis (7).

  Jeanne a donc bien rempli sa mission ; et quand elle aurait elle-même chassé de France le dernier des Anglais, ce n'est pas là ce qui ajouterait beaucoup au caractère divin de son oeuvre. Les Anglais assurément ne pouvaient pas garder la France. On n'en était plus à la première période de la rivalité des deux peuples, quand les rois d'Angleterre, fils eux-mêmes de la France, pouvaient en disputer les provinces aux Capétiens comme un héritage domestique. Depuis la guerre de Cent ans, la race anglaise est entrée dans la lutte : c'est une nation qui en attaque une autre ; les rois eux-mêmes, malgré les liens de famille qu'ils invoquent ou qu'ils renouvellent, sont devenus anglais, et leur empire n'aurait pas duré un an à Paris, sans les haines civiles des Armagnacs et des Bourguignons. Leur domination pouvait s'étendre et se prolonger encore, sans doute ; la prise d'Orléans eût rendu leur joug plus fort et la délivrance plus laborieuse; mais, le jour venu, l'élan national eût tout emporté. Là n'est pas le miracle. Ce qui est merveilleux dans cette histoire, c'est Jeanne ; c'est ce qu'elle dit d'elle-même, quand on connaît par toute sa vie la fermeté de son intelligence et la simplicité de son cœur ; et c'est pour que l'on en juge en toute vérité que nous avons retracé avec tant de détail les scènes où elle a paru. Cette épreuve, nous le savons, ne dissipera point tous les doutes : il y a sur ces matières des partis pris devant lesquelles faits eux-mêmes, et des faits plus forts, restent sans force; mais ceux qui, pour ces raisons, refuseront de croire aux paroles de Jeanne d'Arc, reconnaîtront au moins que jamais âme ne fut plus digne de foi.

  S'il y a dans la vie des saints comme un reflet des grands modèles qui nous sont proposés, où le trouver plus éclatant et plus doux à la fois que dans celle qui, à la distance où demeure toute semblable imitation, rappelle en même temps et le Sauveur et sa Mère : la mère de Dieu dans sa virginité, dans son trouble et dans ses hésitations à la vue de l'ange qui l'appelle ; le Sauveur dans les traverses de sa mission, dans le traître qu'elle rencontra au moins devant ses juges ; dans l'hypocrisie de ses juges (— « Elle a blasphémé ! » ); dans la vraie cause de sa mort, car elle meurt aussi pour son peuple ; dans le délaissement de son supplice, comme dans la paix de son dernier soupir ? Après cela Jeanne n'a pas été déclarée sainte ; et c'est un fait que l'on relève moins par zèle pour elle que par un sentiment contraire à l'égard de l'Église : on voudrait faire un crime à l'Église de l'oubli où elle paraît l'avoir laissée. Il eût été téméraire à nous et il n'était pas dans notre rôle de réclamer la canonisation de Jeanne d'Arc : mais y a-t-il eu moins de témérité dans les arguments tirés de l'abstention de l'Église en cette matière ? Les juges, nommés par le pape à la requête de sa famille, n'avaient pour mission que de réviser son procès. En réhabilitant sa mémoire, ils ne pouvaient lui décerner d'autres honneurs. Et quand on réfléchit au rôle de Jeanne d'Arc dans la lutte séculaire des deux principaux peuples de la chrétienté, on comprend que l'Église n'ait pas voulu alors décréter un culte qui eût obligé l'Angleterre comme la France. Quand on voit l'influence de l'esprit de parti se perpétuer depuis les écrivains bourguignons jusque dans les jugements portés en France sur la Pucelle, on comprend qu'elle ait continué de s'abstenir, laissant le sentiment public se produire librement dans le domaine de l'histoire.

        

  Mais quelle qu'ait été la diversité des opinions des historiens, la foi du peuple n'a jamais varié, et on ne peut pas dire que l'Église, dans sa réserve même, lui ait jamais fait défaut. C'est dans une fête religieuse que les honneurs populaires rendus à la Pucelle se sont perpétués jusqu'à nous : je veux parler de la procession par laquelle les Orléanais rendent chaque année témoignage à sa mission, en rapportant à Dieu son signe, l'acte de leur délivrance; et naguère, à l'inauguration de son dernier monument, c'est dans la chaire de Sainte-Croix et par la voix éloquente et vraiment inspirée de leur premier pasteur que leur culte pour elle a reçu la consécration la plus éclatante. Aujourd'hui l'opinion est fixée partout. L'Allemagne a rendu à la jeune fille d'Orléans un touchant hommage dans le livre de G. Goerres. La Belgique a depuis longtemps abjuré les haines des Bourguignons ; l'Angleterre elle-même a répudié dans le poëme de Robert Southey le crime de Bedford et les injures de Shakspeare. En France, on ne diffère que par la manière de la déclarer sainte. Quand l'Église jugera bon de le faire selon le mode qui lui appartient — et elle vient d'entrer dans cette voie (8) — le travail ne saurait être bien long : car les enquêtes sont, dès à présent, entre les mains de tous, par l'édition des deux procès ; et celui des deux qui la condamne n'est pas celui qui crie le moins haut pour elle : quel plus grand témoignage en effet à la gloire des saints que les actes mêmes de leur martyre ? Oui, quand on arrive avec les pièces de ce procès au terme de cette histoire, on peut le dire avec une entière conviction : Jeanne a été par toute sa vie, une sainte, et par sa mort, une martyre : martyre des plus nobles causes auxquelles on puisse donner sa vie, martyre de son amour de la patrie, de sa pudeur et de sa foi en Celui qui l'envoya pour sauver la France !



                                                


Source : Jeanne d'Arc - Henri Wallon - 5° éd. 1879

Notes :
1 Idée qu'on se faisait des visions de Jeanne : On en peut, voir un échantillon dans ce qu'en dit cet autre universitaire qu'on appelle le Bourgeois de Paris : « Et ils parloient à ly comme amy fait à l'autre, et non pas comme Dieu a fait aucunes fois à ses amis par révélacions, mais corporellement et bouche à bouche, comme un autre. » (Procès, t. IV, p. 468.)
Questions supprimées : La preuve en est dans les réponses négatives : car on ne marque dans un procès-verbal ce que l'accusé ne dit pas, qu'autant qu'il est, par une demande expresse, mis en demeure de parler de la chose. Or, si le greffier supprime en ce cas la question, il le peut faire partout ailleurs. Si l'on veut voir combien ce mode de procéder change la physionomie de la scène, on n'a qu'à lire le résumé que L'Averdy présente des réponses de Jeanne dans une exposition continue où toutes les questions sont supprimées. (Notice des man., t. III, p. 37 et suiv.)

2 Saint Michel : t. I, p. 93 et 173. — Les saintes ; t. I, p. 71, 66, 186. — L'Ange à la couronne : t. I, p. 90, 140-146. Voy. ci-dessus, p. 56, 73, 106 et suiv.

3 Réserves sur ses révélations : t. I, p. 60 et 63. — Réponses évasives sur les saintes : p. 85, 86, 177. La face même n'est rien qu'on puisse prendre au sens matériel : « Les anges dans les cieux contemplent la face du Père qui est dans les cieux. » (Matth., XVIII,
10.) — Sur les anges : t. I, p. 80 et 93. — Les anges de son étendard : t. I, p. 180. — Très-vrai prud'homme : p. 173. — Prud'homme selon saint Louis : Joinville, ch. V. — Opinion exprimée dans les douze articles : t. I, p. 328; dans l'admonition : p. 390. — Comment les voix peuvent parler ; p. 86.

4 Voix et lumière : t. I, p. 52 et 153. — Présente dans le château : p. 218. — Comment Jeanne reconnaît ses voix : p. 170 et 172.

5 Témoignages sur les révélations de Jeanne : On peut ajouter aux témoignages cités ceux des historiens du temps : Perceval de Cagny et l'autre chroniqueur alençonnais donné en partie par M. J. Quicherat. Le héraut Berri et Jean Chartier se bornent à dire qu'elle était envoyée de Dieu, t. IV, p. 3, 38, 46, 53. Le Journal du siége d'Orléans et la Chronique de la Pucelle parlent des révélations qu'elle a reçues et de ses voix (Ibid, p. 118, 168, 205, 223). Ils ne nomment même ni les anges ni les saintes.

6 Sur le caractère des visions de Jeanne d'Arc, voy. M. J. Quicherat, Aperçus nouv., §§ 6 et 7, p. 45 et suiv., et M. H. Martin, Hist.de France, t. VI, p. 143, note. Voy. aussi l'appendice n°30.

7 Travaillez et Dieu travaillera, — qu'on songeât à la bien employer, t. III, p. 96 et 99 (Alençon) ; — « qu'il (le roi) la meist hardiement en oeuvre et qu'elle lèveroit le siége d'Orléans (Procèsverbal, réponse au 17e art., t. I. p. 232). — Autre déclaration de Jeanne au procès-verbal, t. I. p. 139 (séance du 13 mars). — Paroles de Gerson (14 mai 1429, six jours après la délivrance d'Orléans. (Voyez ci-dessus, t. I, p. 178.)

8 Par décret du Saint-Siége, le Procès de l'Ordinaire relatif à la béatification et à la canonisation de Jeanne d'Arc, a été ouvert dès le mois de juillet de l'an dernier (1874) à Orléans.

 


Jeanne d'Arc
Henri Wallon - 5°éd. 1879

Index

Avertissement
Préface

Introduction :

- La guerre de cent ans
- Charles VII et Henri VI
- Le siège d'Orléans

Livre IDomrémy et V...
I - L'enfance de J. d'Arc
II- Le départ

Livre II : Orléans
I - L'épreuve
II - Entrée à Orléans
III - La délivrance d'Orléans

Livre.III : Reims
I - La campagne de la Loire
II - Le sacre
III - La Pucelle

Livre.IV : Paris
I - La mission de J. d'Arc
II - La campagne de Paris
III - L'attaque de Paris

Livre.V :
Compiègne
I - Le séjour sur la Loire
II - Le siège de Compiègne

Livre.VI : Rouen - Les juges
I - Le marché
II - Le tribunal
III - Les procès-verbaux

Livre.VII : L'instruction
I - Les interrog. publics
II - Les interrog. de la prison
III - Les témoins

Livre.VIII : Le jugement
I - L'accusation
II - Les douze articles
III - Les consultations...
IV - La réponse de...

Livre.IX : L'abjuration
I - Le cimetière de St-Ouen
II - La relapse

Livre.X : Le supplice
I - La visite à la prison
II - La pl. du Vieux-marché

Livre.XI : La réhabilitation
I - La mémoire de Jeanne...
II - Le second procès...

Livre.XII : L'histoire

I - Les contemporains...
II - L'inspiration de J.d'Arc




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