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21 octobre 2017  

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Livre III - REIMS
III - La Pucelle - p. 237 à 254

' était le roi, c'étaient les seigneurs et le peuple, que par ces paroles Jeanne prenait à témoin de la vérité de sa mission : et qui d'entre eux la pouvait mettre en doute ? Orléans délivré en quatre jours de combat; les Anglais, en moins d'une semaine, chassés de leurs principales positions sur la Loire et battus en rase campagne dans leur retraite ; le roi mené à Reims avec une armée dépourvue de tout, à travers un pays occupé par l'ennemi, entrant dans les villes et atteignant le but de son voyage sans coup férir : voilà ce qu'elle avait fait; et sa façon d'agir n'était pas moins surprenante que les résultats obtenus. Dans la première campagne, elle avait montré non-seulement l'inspiration qui enlève le succès, mais l'habileté qui le prépare, étonnant les plus vieux capitaines par une connaissance de la guerre que l'on ne pouvait attendre ni de son sexe ni de son âge. Et dans cette nouvelle entreprise, où l'on avait affaire moins aux Anglais qu'à des enfants égarés de la France, elle avait su prendre les villes, sans qu'une seule goutte de ce sang français, qui lui était si cher, fût répandue (1).

                                  

  Mais ce qui commandait surtout la foi en sa mission, c'est qu'elle l'affirmait. Elle se plaisait à dire que son oeuvre n'était que ministère, c'est-à-dire qu'elle ne faisait, humble servante, que ce qui lui était commandé; et quand on lui disait que jamais en aucun livre on n'avait lu choses semblables, elle répondait : « Messire a un livre où nul clerc n'a jamais lu, si parfait qu'il soit en cléricature. » C'est donc à Dieu qu'elle en rapportait le principe; et quand elle l'affirmait, comment ne l'en pas croire ? Tout en elle était d'une sainte. Sa piété, sa ferveur sont attestées à toutes les époques de sa vie. Il ne lui suffisait pas d'accomplir ses devoirs de bonne chrétienne : elle le faisait avec un zèle à en chercher les occasions, parmi les empêchements de toute sorte, où l'on pouvait voir qu'ils n'étaient pas seulement pour elle une obligation de conscience, mais une joie de l'âme. Souvent, à la messe, pendant l'élévation ou quand elle communiait, ou bien encore lorsqu'elle était en prière, on la voyait verser des larmes. Elle se plaisait au son des cloches, simple et religieuse harmonie qui n'est point seulement un appel à la prière, mais comme une voix de la terre au ciel. Elle se plaisait aux chants consacrés, et chaque jour à l'heure du crépuscule, pendant que les cloches sonnaient, elle se retirait dans les églises, et, rassemblant les religieux mendiants qui suivaient l'armée du roi, elle leur faisait chanter quelqu'une des hymnes de la Vierge. Elle aimait surtout les petits et les simples, et cherchait à se confondre parmi eux pour approcher de Celui qui a dit : Laissez venir à moi les petits enfants. « Quand elle se trouvait, dit Pasquerel, dans un endroit où il y avait des couvents de moines mendiants, elle me disait de lui remettre en mémoire les jours où les petits enfants des mendiants recevaient la communion, afin que, ce jour-là, elle la reçût avec eux; ce qu'elle fit bien des fois (2). »

  Ce n'était point assez pour elle que de rendre honneur à Dieu : elle eût voulu qu'il fût honoré de tout le monde ; elle voulait que les soldats fussent comme elle dans la grâce de Celui en qui elle cherchait sa force. On a vu à quel titre elle admettait les troupes autour de son étendard, quelles conditions elle réclamait pour l'assaut ou pour la bataille : elle fit que La Hire se confessât. Ce n'était pas, sans doute, chose bien rare en ce temps, mais ce qui était bien plus commun alors comme aujourd'hui, c'étaient les jurons, les blasphèmes, cette déplorable habitude qui fait qu'on renie Dieu et qu'on se damne soi-même comme sans y penser. Jeanne ne se lassait pas de la combattre auprès des seigneurs comme auprès des soldats : « Ah! maître, disait-elle à un des principaux chevaliers qu'elle entendait jurer ainsi, osez-vous bien renier notre Sire et notre Maître ? En nom Dieu, vous vous en dédirez avant que je parte d'ici. » Et le chevalier se repentit et se corrigea. Elle reprenait les ducs, les princes comme les autres. On n'osait plus jurer en sa présence, et le duc d'Alençon déclare que sa vue seule le contenait. Mais c'est l'habitude même qu'elle eût voulu déraciner de leurs coeurs, et, ne la pouvant détruire, elle cherchait à la transformer en proposant à cet instinct, devenu machinal, une manière inoffensive de se produire. Elle avait décidé La Hire à ne plus jurer que par son bâton, et elle-même, comme pour tâcher d'en mettre l'usage à la mode, elle avait, si l'on en croit Perceval de Cagny, familièrement adopté cette expression : Par mon martin! (par mon bâton.) (3)

  Sa chasteté, sa pudeur, ne pouvaient jamais mieux se montrer que dans cette vie toute militaire. On s'étonnait de la voir à cheval si longtemps, comme étrangère aux nécessités qui l'auraient pu forcer d'en descendre. Quand elle le pouvait, elle allait passer la nuit chez l'hôte le mieux famé de la ville ou du voisinage, et partageait son lit avec quelqu'une des filles de la maison. Quand elle ne le pouvait pas, elle couchait, comme les autres, à la paillade, mais toute vêtue et renfermée dans ses habits d'homme. C'était peu que d'être chaste et pure : elle inspirait la chasteté aux autres. D'Aulon, son écuyer, qui la voyait plus familièrement que personne, quand il l'armait, quand il dut panser ses blessures, Alençon qui l'avait près de lui dans toute la campagne de la Loire, Dunois, qui la suivit presque partout, s'accordent à dire, comme les deux braves soldats sous la garde desquels elle vint de Vaucouleurs, que jamais sa vue n'éveilla en eux aucune pensée dont elle eût pu rougir. Il est inutile de dire qu'elle ne pouvait souffrir la présence de ces femmes qui se mêlaient aux armées, à la honte de leur sexe. Plusieurs fois, elle ordonna qu'elles fussent toutes renvoyées. Aucune n'eût osé se montrer devant elle, et elle ne tolérait pas davantage qu'une fille suivît son amant, fût-il chevalier, à moins de se marier. Un jour elle en poursuivit une, l'épée levée, mais sans la frapper pourtant, et en l'avertissant avec douceur de ne plus se trouver dans la société des hommes d'armes, ou qu'elle lui ferait déplaisir. Une autre fois elle fît plus : elle brisa son épée sur le dos de l'une d'elles, l'épée de sainte Catherine ! Le roi en fut fâché pour l'épée, et lui dit qu'elle aurait mieux fait de prendre un bon bâton. Mais elle tenait plus à l'honneur de son sexe qu'à l'épée de sainte Catherine (4).

  Si elle voulait rappeler le soldat aux devoirs du chrétien, elle tâchait, à plus forte raison, de le soustraire à ces habitudes de pillage et de meurtre qui trouvent dans la vie des camps trop d'occasions de se satisfaire. Elle avait horreur du sang versé. C'était pour ne tuer personne qu'elle portait à la main son étendard dans les batailles. Elle n'imposait pas cette loi aux siens, sans doute, mais elle condamnait tout ce que la nécessité ne commandait pas. Un jour, un Français ayant frappé à la tête et blessé grièvement un des Anglais prisonniers qu'il avait sous sa garde, Jeanne descendit de cheval, soutint le blessé par la tête, et lui fit donner les secours de la religion tout en lui prodiguant les siens. Quant au pillage, cette cause de violences et quelquefois de meurtres, elle ne le tolérait pas plus volontiers. Elle ne répondait de la victoire qu'à la condition qu'on ne prendrait rien à personne et qu'on ne ferait aucune violence aux pauvres gens. Pour sa part, même quand on manquait de vivres, elle refusait de prendre rien de ce qui avait été enlevé. Sa bonté était extrême et s'étendait à toutes les misères. Elle faisait volontiers l'aumône ; elle donnait aux autres pour qu'ils la fissent aussi; elle disait qu'elle était envoyée pour la consolation des indigents et des pauvres. Quant aux blessés, qui étaient plus spécialement confiés à sa sollicitude, elle avait les mêmes soins pour tous, qu'ils fussent Anglais ou Français. Et avec tout cela elle était si simple que sa bonté faisait oublier sa grandeur, et qu'un des témoins du procès déclare naïvement qu'il voudrait avoir une aussi bonne fille (5).

  Cette simplicité, cette innocence, cette douceur qui se gardaient inaltérables jusque dans les troubles de la vie des camps, rendaient plus étonnantes encore les grandes qualités qu'elle montrait dans la conduite des armées. Ses compagnons admiraient en elle, non-seulement le courage du chevalier ou le coup d'oeil du grand capitaine, mais une science et comme une habitude de la guerre que le temps semble seul pouvoir donner. Le duc d'Alençon, qui, dans la campagne de la Loire, commandait à côté d'elle, et on peut dire sous elle, n'hésite point à constater par le récit des faits, et à reconnaître expressément par ses paroles, cette supériorité dont tout le monde s'étonnait : « En toutes choses, dit-il, hors du fait de la guerre, elle était simple et comme une jeune fille; mais au fait de la guerre, elle était fort habile soit à porter la lance, soit à rassembler une armée, à ordonner les batailles ou à disposer l'artillerie. Et tous s'étonnaient de lui voir déployer dans la guerre l'habileté et la prévoyance d'un capitaine exercé par une pratique de vingt ou trente ans. Mais on l'admirait surtout dans l'emploi de l'artillerie, où elle avait une habileté consommée. » Ce n'est point là le propre d'une mystique, et la Sibylle française, comme l'appelait un clerc allemand dans un écrit de ce temps-là (juillet-septembre 1429), ne ressemblait guère à toutes celles qu'il énumère en tête de son livre pour la rattacher à des antécédents. Jeanne, dont on voudrait faire une visionnaire à cause de ses visions, était loin, quelque pieuse qu'elle fût, d'être absorbée dans les paisibles contemplations de l'extase. C'était, comme on l'a pu voir déjà par le tableau même de ses premières campagnes, une nature pleine de vivacité et d'entrain, faisant pour sa part métier de soldat et de chef de troupes, et ne différant des autres que par ces illuminations de l'esprit et ces vertus angéliques, où l'on pouvait voir un rayonnement de la force qui l'animait (6).

  Si les résistances devaient survivre au sacre en certain lieu, les hommages n'avaient point attendu jusque-là pour lui venir de toutes parts. Les chevaliers abandonnaient leurs propres panonceaux pour s'en faire faire sur le modèle du sien. Le roi lui avait donné un état de maison qui la faisait l'égale d'un comte, ne voulant pas que personne dans l'armée eût lieu de mépriser son dénûment; et elle soutenait son rang parmi les seigneurs sans vanité, comme sans fausse modestie. Elle avait reçu des Orléanais une robe à la livrée du duc d'Orléans; du duc de Bretagne, des compliments d'abord, et à la suite de la bataille de Patay une dague et des chevaux de prix. Elle recevait ces présents : elle en faisait à son tour, et même aux plus grandes dames, usant familièrement de réciprocité sans prétendre les égaler d'ailleurs, et s'excusant avec grâce de la modicité de ses dons. Mais elle aimait surtout à donner, selon le précepte de l'Évangile, à ceux de qui elle n'espérait rien recevoir ; et pour cela elle ne craignait pas de recourir à son crédit. Pendant qu'elle demeurait à Tours, elle avait pris en amitié la fille du peintre qui décora son panonceau et sa bannière. Cette jeune fille se mariant, elle demanda, par une lettre adressée au conseil de Tours, qu'il lui donnât cent écus pour son trousseau. Après le sacre, ce qu'elle demanda au roi et ce qu'elle obtint pour prix de cette couronne qu'elle avait fait poser sur sa tête, c'est qu'il usât de sa prérogative pour exempter d'impôt le village où elle était née (7). Le père de Jeanne qui vint rejoindre sa fille à Reims, put en rapporter la nouvelle aux habitants de Domremy (8).

  Si Jeanne recevait des grands ces honneurs, que ne devait-elle pas attendre du peuple ? « Et l'appeloient ly aulcuns du commun de France, l'Angélisque; et en faisoient et cantoient (chantoient) plusieurs canchons (chansons), fables et bourdes, moult merveilleuses, » dit le haineux auteur d'une chronique bourguignonne. C'était comme une adoration, et elle ne savait comment s'en défendre. On se jetait aux pieds de son cheval, on baisait ses mains et ses pieds; et l'accusation, qui plus tard devait recueillir précieusement les moindres traits de ces hommages populaires pour les faire tourner à sa perte, constate que l'on portait des médailles à son effigie, qu'on plaçait son image dans les églises, et qu'on la mentionnait dans les prières de la messe. Jeanne ne demandait pas mieux que de savoir qu'on priât pour elle; mais son bon sens la mettait en garde contre l'enivrement de ces honneurs ; et quand les docteurs lui disaient qu'elle faisait mal de les souffrir, qu'elle entraînerait les peuples à l'idolâtrie, elle répondait avec simplicité : « En vérité, je ne m'en saurais garder, si Dieu ne m'en gardait lui-même (9)

   

  La foi en elle, l'enthousiasme était donc général, et il y en a, dans le temps même, des témoignages de diverses sortes. Le comte d'Armagnac lui écrivait pour savoir à quel pape il fallait se soumettre (août 1429) ; Bonne Visconti, pour qu'elle la rétablît dans le duché de Milan; et sa lettre portait cette suscription : « A très-honorée et très-dévote Pucelle Jeanne, envoyée du Roi des cieux pour la réparation et extirpation des Anglois tyrannisans la France. » Christine de Pisan, presque septuagénaire, sentait se ranimer en elle un reste d'inspiration pour chanter celle qui avait conduit son peuple comme Josué, qui l'avait sauvé comme Gédéon, qui avait surpassé en prodiges Esther, Judith et Débora. Et déjà elle voyait non-seulement Paris ouvrant ses portes à Charles VII et les Anglais chassés de France, mais l'Église pacifiée et la terre sainte reconquise (10).

  Mais une plus franche poésie se développait dans les traditions qui s'attachaient à sa personne. Déjà la légende naissait pour elle à côté de l'histoire, et l'imagination populaire parait de ses fantaisies les prodiges bien plus sérieux qu'elle opérait. Au siége d'Orléans, les Anglais déclaraient avoir vu deux prélats cheminant en habits pontificaux tout à l'entour des murailles de la ville ; et l'on ne doutait pas que ce ne fussent les deux patrons de la cité, saint Euverte et saint Aignan, qui l'avaient jadis sauvée des mains d'Attila. Au moment où Jeanne avait donné le signal du dernier assaut, une colombe avait paru, planant au dessus de son étendard ; à Troyes, « une infinité de papillons blancs » voltigeant à l'entour; et à la veille du voyage de Reims, on avait vu dans le Poitou « des hommes armés de toutes pièces chevaucher en l'air sur un grand cheval blanc, se dirigeant des mers d'Espagne vers la Bretagne et criant aux populations effrayées : « Ne vous esmayez (n'ayez peur). » — C'est l'Angleterre qui devait trembler (11). Il était plus facile encore de répandre le merveilleux sur sa naissance, sur ses premières années. Sa naissance avait été divinement présagée. La nuit qu'elle vint au monde (c'était l'Épiphanie), les gens du peuple avaient, sans savoir pourquoi, senti en eux une joie inexprimable; ils couraient çà et là, demandant ce qu'il y avait de nouveau; les coqs avaient fait entendre des chants inaccoutumés, et pendant deux heures on les vit battant de l'aile comme en présage de cet événement. Son enfance n'avait pas été moins bénie.

      

  Pendant qu'elle gardait les brebis, les oiseaux des champs venaient à sa voix, comme privés, manger son pain dans son giron; jamais le loup n'approcha du troupeau confié à sa garde, ni l'ennemi ou le malfaiteur, du toit paternel tant qu'elle l'habita. Quand elle eut sa première révélation, ses compagnes jouant avec elle la défiaient à la course ; elle courait, ou plutôt elle volait; ses pieds rasaient le sol sans y toucher. — Voilà ce qu'on disait, voilà ce que recueillait déjà Perceval de Boulainvilliers dans une lettre écrite au duc de Milan, le 21 juin 1429, trois jours après la bataille de Patay, et terminée pendant le voyage de Reims. « Cette Pucelle », ajoutait-il, plaçant auprès de ces fictions un portrait fait au naturel, « est d'une rare élégance, avec une attitude virile. Elle parle peu et montre une merveilleuse prudence dans ses paroles. Elle a une voix douce comme une femme, mange peu, boit peu de vin ; elle se plaît à cheval sous une armure brillante. Elle aime autant la société des gens de guerre et des nobles, qu'elle aime peu les visites et les conversations du grand nombre ; elle a une abondance de larmes, et le visage serein ; infatigable à la peine, et si forte à porter les armes, que pendant six jours elle demeure complétement armée jour et nuit (12). »

        

  Bien d'autres lettres, sans doute, et il en est resté plusieurs, portaient au loin le bruit de sa renommée. Celles mêmes qui laissent de côté le merveilleux de fantaisie témoignent de la même foi en ses succès, en ses prédictions, jusque dans les termes où les exagérait le bruit populaire. Des envoyés de quelque ville ou prince d'Allemagne qui donnent une curieuse et très-précise relation du siége d'Orléans et de la campagne de la Loire, y compris la bataille de Patay, et qui par conséquent écrivent après le 18 juin, disent que « la Pucelle a garanti qu'avant que le jour de la Saint-Jean-Baptiste de l'an 29 arrive (avant huit jours), il ne doit pas y avoir un Anglais, si fort et si vaillant soit-il, qui se laisse voir par la France, soit en campagne, soit en bataille ; » et le terme n'a rien qui les étonne : on croit que rien ne lui peut résister. Le secrétaire de la ville de Metz, qui écrit pendant le voyage de Reims, le 16 juillet, ne met en doute aucun des bruits qui lui signalent les villes comme prises ou près de l'être : car « tout ce que le dauphin et la pucelle entreprennent leur réussit en tout sans aucune résistance » et il montre qu'il y avait tout à l'entour autant de répugnance à l'aller combattre que d'empressement à servir avec elle. Le duc de Bourgogne s'était vu réduit à l'inaction, les Flamands et les Picards refusant de l'aider hors de leur pays ; et au contraire beaucoup de chevaliers partaient des pays allemands pour « aller trouver le dauphin à Reims ». On l'apprend par cette lettre; et l'on voit en effet Robert de Sarrebruck, seigneur ou damoiseau de Commercy, on voit le duc de Bar, René d'Anjou, héritier désigné de la Lorraine, qui naguère avait fait hommage à Henri VI, venir rejoindre le roi, la veille du sacre (13).

  On était donc plein de confiance et d'espoir. Le sacre, loin d'être le terme où l'on dût s'arrêter, ne se montrait que comme le point de départ de la conquête. La couronne que le prince y recevait était le gage du royaume qu'il avait à reprendre, et dans l'armée et dans le peuple il y avait un élan immense pour l'y aider. Comment ces espérances furent-elles déçues ? La mission de Jeanne se terminait-elle au sacre, et la victoire a-t-elle dès lors cessé de la suivre parce que la force qui la faisait vaincre ne la dirigeait plus ? C'est une question qui se pose d'elle-même, et marque un point d'arrêt dans le récit au moment où l'on passe de la période triomphante qui aboutit à Reims à celle qui a pour terme Rouen.



                                                


Source : Jeanne d'Arc - Henri Wallon - 5° éd. 1879.

Notes :
1 La Pucelle au voyage de Reims : « Et partout où la Pucelle venoit, elle disoit à ceulx des places : « Rendez (vous) au roi du ciel et au gentil roy Charles. » Et estoit toujours devant à venir parler aux barrières; » Q. t. IV, p. 18 (Cagny).
- Étonnement des capitaines : « Nemo capitaneus nutritus et eruditus in bello ita experte nescivisset facere, unde capitanei erant niirabiliter admirati ; » Q. t. III, p. 128 (A. Viole), et ibid., p. 13 (Dttoois); p. 100 (Alençon) ; p. 120 (Th. d'Armagnac, comte de Termes, etc).

2 Mission : « Et pluries audivit dicere dictæ Johannæ quod de facto suo erat quoddam ministerium ; et quum sibi diceretur : « Nunquam talia fuerunt visa sicut videntur de facto vestro ; in nulle libro legitur de talibus factis, » ipsa respondebat : «Dominus meus habet unum librum in quo unquam nullus clericus legit, tantum sit perfectus in clericatura. » Q. t. III, p. 110 et 111 (Pasquerel).
- Piété de Jeanne : « Quod ipsa Johanna erat multum devota erga Deum et beatam Mariam, et quasi quotidie confitebatur, et communicabat frequenter;... dum ipsa confitebatur; ipsa flebat. » Q. t. III, p. 104 (Pasquerel). — « Quod habebat in consuetudine frequenter confitendi peccata sua, et quotidie audiebat missam. » T. III, p. 34 (la fille de son hôte d'Orléans). — « Confitebatur sæpe, vacabat orationi asidue ; audiebat missam quotidie, et recipiebat frequenter Eucharistiæ sacramentum. » Ibid., p. 18 (Dunois). — « Quæ sæpissime confitebatur de duobus diebus in duos dies, et etiam qualibet septimana recipiebat sacramentum Eucharistiæ, audiebatque missam qualibet die, et exhortabatur armatos de bene vivendo et sæpe confitendo. » Ibid.. p. 81 (Sim. Beaucroix) ; cf. p. 218 (d'Aulon). — « Quod ipse vidit Johannam, dum celebraretur missa, in elevatione corporis Christi mittere lacrymas in abundantia. » Ibid., p. 32 (Compaing); cf. p. 66 (L. de Contes).
- Les cloches et les chants : Q. t. III, p. 14 (Dunois).
- Les petits enfants : ibid., p. 104 (Pasquerel).

3 Piété inspirée aux soldats : Q. t. III, p. 81 (Sim. Beaucroix) ; cf. p. 105 (Pasquerel). «Ipsa inducebat armatos ad confitendum peccata sua ; et de facto vidit qui loquitur quod, ad instigationem suam et monitionem, La Hire confessus est peccata sua, et plures alii de societate sua. » Ibid., p. 32 (Compaing).
- Répression des blasphèmes : « Increpabat armatos quando negabant vel blasphemabant nomen Dei. » Q. t. III, p. 33 (Bordes).— « Et tunc ille Dominus poenituit. » Ibid., p. 34 (Veuve Huré). - « Multum etiam irascebatur dum aliquos armatos audiebat jurantes; ipsos multum increpabat et maxime ipsum loquentem qui aliquando jurabat; et dum videbat eam, refrenabatur a juramento. » Ibid., p. 99 (Alençon).
- La Hire : « Quod amplius non juraret : sed, dum vellet negare Deum, negaret suum baculum. Et postmodum ipse La Hire in præsentia ipsius Johannæ consuevit negare suum baculum. » Ibid., p. 206 (Seguin). — « Par mon Martin, ce estoit son serment. » Q. t. IV, p. 4, etc. (Cagny). On peut se demander pourtant si Cagny n'a point prêté ici à la Pucelle quelqu'une de ses manières de parler. Tous les autres historiens ou témoins ne citent de Jeanne qu'une seule parole en forme d'affirmation : « En nom Dieu. » Si celle qui lui est rapportée par Perceval de Cagny lui eût été ordinaire, il serait étrange qu'on n'en eût pas tiré au procès une nouvelle accusation de sorcellerie. - On n'a pas besoin dinvoquer le témoignage de d'Aulon : qu'il ne l'a jamais « ouy jurer, blasphémer ou parjurer le nom de Notre-Seigneur, ne de ses saints, pour quelque cause ou occasion que ce fust. » Ibid., p. 219.

4 Pudeur : Quod dum erat in armis et eques nunquam descendebat de equo pro necessariis naturæ, » t. III, p. 118 (Sim. Charles).« Semper in nocte habebat mulierem cum ea cubantem, si invenire posset ; et dum non poterat invenire, quando erat in guerra et campis? cubabat induta suis vestibus, » t. III, p. 70 (L. de Contes); cf. p. 18 (Dunois); p. 34 (Charlotte Havet); p. 81 (Sim. Beaucroix) et p. 111 (Pasquerel).
Chasteté qu'elle inspirait : « Dicit etiam quod aliquando in exercitu ipse loquens cubuit cum eadem Johanna et armatis à la paillade, et vidit aliquando quod ipsa Johanna se præparabat : non tamen habuit ipse loquens unquam de ea concupiscentiam carnalem, » ibid., p. 100 (Alençon) ; cf. p. 15 (Dunois) et p. 77 (Thibault) : « et credebant quod non posset concupisci.
Filles chassées des camps, ibid., p. 81 (Sim. Beaucroix). — « Quam tamen non percussit, sed eam dulciter et caritative monuit ne se inveniret amodo in societate armatorum, « ibid., p. 73 (L. de Contes). — Persequebatur cum gladio evaginato quamdam juvenculam existentem cum armatis, adeo quod eam insequendo disrupit suum ensem, » ibid., p. 99 (Alençon) ; cf. t. IV, p. 71-72 (J. Chartier).

5 Horreur du sang, t. III, p. 205 (Seguin). — Anglais blessés, secourus, ibid., p. 72 (L. de Contes); « pia etiam non solum erga Gallicos, sed etiam erga inimicos, ibid., p. 81 (Beaucroix).
Pillage détesté, ibid., p. 111 (Pasquerel); t. IV, p. 500 (Éb. de Windecken) ; « nam de victualibus quæ sciebat deprædata nunquam volebat comedere, » ibid., t. III, p. 81 (Beaucroix).
Charité: libenter dabat eleemosynas, et dixit testis quod multotiens sibi pecunias ad dandum pro Deo concessit, t. II, p. 438 (J. de Metz). — « Dicebat quod erat missa pro consolatione pauperum et indigentium.» t. III, p. 87 (Marguerite La Touroulde).
Soin des blessés : De pauperibus armatis, esto quod essent de parte Anglicorum, ipsa multum compatiebatur. « Ibid., p. 111 (Pasquerel).
Une aussi bonne fille : « Et bene vellet habere unam filiam ita bonam.» T. II, p. 450 (Aubert d'Ourches).

6 Habileté militaire de Jeanne d'Arc : t. III, p. 100 (Alençon), et p. 120 (Th. de Termes) : « Quod extra factum guerræ erat simplex et innocens ; sed in conductu et dispositione armatorum et in facto guerræ, et in ordinando bella et animando armatos, ipsa ita se habebat ac si fuisset subtilior capitaneus mundi, qui totis temporibus suis edoctus fuisset in guerra. » Cf. ibid., p. 32 (R. de Farciault) ; p. 116 (Sim. Charles) ; p. 126 (P. Millet) ; t. IV, p. 3 (Cagny), et p. 70 (J. Chartier) : « Et chevauchoit toujours armée en habillement de guerre, ainsi qu'étoient les autres gens de guerre de la compaignie ; et parloit aussi prudemment de la guerre comme capitaine savoit faire. Et quand le cas advenoit qu'il y avoit en l'ost aucun cry ou effroy de gens d'armes, elle venoit, fust à pied ou à cheval, aussi vaillamment comme capitaine de la compagnie eust sceu faite en donnant coeur et hardement à tous les aultres, en les admonestant de faire bon guet et garde en l'ost, ainsy que par raison on doit faire. Et en toutes les aultres choses estoit bien simple personne, et estoit de belle vie et honesteté. » Cf. t. III, p. 424 et suiv. (La Sibylle française.)

7 Voy. le n°30 aux Appendices.

8 Les panonceaux : t . I , p. 97. — État de maison : « Ut ei Rex Carolus sumptus, quibus comitis familiam æquaret, suppeteret, ne apud viros militares per causam inopiæ vilesceret, » t. IV, p. 449 (Pontus Heuterus, écrivain du XVIe siècle, d'après G. Chastelain). Il continue ainsi : « Conspiciebatur enim ejus in comitatu, præter nobiles puellas, procurator domus, stabuli præfectus, nobiles pueri, a manibus, a pedibus, a cubiculis, colebaturque a rege, a proceribus, ac imprimis a populo instar divæ habebatur. »
Robes de Jeanne : T. V, p. 559 (comptes de forteresse), et Mantellier, Le 426e anniv. du siége d'Orléans, p. 61. Compliments et présents du duc de Bretagne, D. Morice, Hist. de Bretagne, t. I, p. 508, et M. J. Quicherat, Procès, t. V, p. 264.
Dons de la Pucelle: « La Pucelle m'a dit en son logis, comme je la suis allé y voir, que trois jours avant mon arrivée, elle avoit envoyé à vous, mon aieulle, un bien petit anneau d'or, mais que c'estoit bien petite chose, et qu'elle vous eust volontiers envoyé mieulx, considéré votre recommandation. » T. V, p. 109 (Lettre de Gui de Laval à sa mère et à son aïeule).
La fille du peintre de Tours. Le conseil décida que les deniers de la ville ne pouvaient pas être détournés de leur emploi ordinaire. Mais, « pour l'amour et honneur de la Pucelle, » il résolut en même temps d'assister en corps à la bénédiction nuptiale, d'y convoquer les habitants par l'organe du notaire municipal, et de donner à la mariée (ici commence enfin la munificence de la ville) le pain et le vin ce jour-là : un setier de froment pour le pain et quatre jalaies de vin (t. V, p. 154-156); et les comptes des deniers communs de la ville de Tours portent en détail ce qu'il en a coûté : 40 sous pour les quatre jalaies de vin, et 50 sous pour le pain; total 4 1. 10 s. t. (37 f. 05) (t. V, p. 271).
Honneurs rendus : Les habitants de Poitiers appelèrent une de leurs tours, Tour de la Pucelle. On la trouve ainsi désignée dans un acte du 3 mars 1430 (1431). (Procès, t. V, p. 196). Voy. sur les autres points l'appendice n°31.

9 L'angélique. Chron. de France (Ms. de Lille, n° 26) Bulletin de la Société de l'Hist.de France, juin 1857, p. 102.
Hommages populaires : » Et resistebat quantum poterat quod populus honoraret eam. » T. III, p. 31 (P. Vaillant). — « Multum dolebat et displicebat sibi quod aliquæ bonæ mulieres veniebant ad eam, volentes eam salutare, et videbatur quædam adoratio, de quo irascebatur. » Ibid., p. 81 (Beaucroix). — Quædam gentes capiebant pedes equi sui, et osculabantur manus et pedes. — In veritate ego nescirem a talibus me custodire, nisi Deus me custodiret. » Ibid., p. 84 (Barbin). Voy. de plus l'appendice n° 32.

10 Lettre du comte d'Armagnac, t . 1 , p. 245 ; nous y reviendrons au procès; — de Bonne Visconti, t. V, p. 253, d'après Lemaire, Histoire et antiquités de la ville et duché d'Orléans.
Christine de Pisan (vers achevés le 31 juillet 1429), t. V, p. 4 et suiv. Il y a dans ce petit poëme quelques autres passages qui méritent d'être cités. Voy. le n°33 aux Appendices.

11 Saint-Aignan; la colombe : t. V, p. 297 et 294 (Chron. de la Fête du 8 mai), cf. t. IV, p. 163 (Journal). — « Et de ceste journée dirent aucuns et affermèrent que durant ledit assault, furent véus deux blancs oiseaux sur les espaulles de ladite Pucelle. » (Chron. des Pays-Bas; Coll. de chron. belges, t. III. p. 412).
Les papillons blancs : Chron., ch. LVII. Dans le procès il est question des papillons blancs autour de son étendard, en un autre lieu, à Château-Thierry. La Pucelle répond qu'elle n'a rien vu de pareil, t. I, p. 103.
Les hommes dans l'air, t. V, p. 122 (Lettre sur des prodiges advenus en Poitou).

12 L'enfance de Jeanne, t. V, p. 116-120 (Boulainvilliers). Le trait des petits oiseaux est du Bourgeois de Paris qui, comme on le pense bien, le déclare apocryphe : In veritate apocryphum est, t. IV, p. 463.

13 Terme de la Saint-Jean. «Und ist yetzund der Koenig uff dem felde mit Jungfrowen, und vil die Engelschen uss dem lande schlagen, wanne die Jungfrowe heit ime verheissen, ee dann san Iohannes tag des deuffers kome in dem XXIX iare, so solle kein Engelscher also menlich noch so geherit syn, das er sich laseshense zu velde oder zu strite in Franckenrich ; » t. V, p. 351. — Le secrétaire de Metz, ibid., p. 353-355.
Le Damoiseau de Commercy, t. IV, p. 77. (J. Chartier), p. 185 (Journal) cf., p. 23 (Cagny); t. V, p. 65 (Martial d'Auvergne). Le Damoiseau de Commercy, Robert de Sarrebruck, neveu de l'évêque de Châlons, fut fait chevalier par le roi après la cérémonie du sacre. Sur René d'Anjou, voy. l'appendice n°34.

 

Jeanne d'Arc
Henri Wallon - 5°éd. 1879

Index

Avertissement
Préface

Introduction :

- La guerre de cent ans
- Charles VII et Henri VI
- Le siège d'Orléans

Livre IDomrémy et V...
I - L'enfance de J. d'Arc
II- Le départ

Livre II : Orléans
I - L'épreuve
II - Entrée à Orléans
III - La délivrance d'Orléans

Livre.III : Reims
I - La campagne de la Loire
II - Le sacre
III - La Pucelle

Livre.IV : Paris
I - La mission de J. d'Arc
II - La campagne de Paris
III - L'attaque de Paris

Livre.V :
Compiègne
I - Le séjour sur la Loire
II - Le siège de Compiègne

Livre.VI : Rouen - Les juges
I - Le marché
II - Le tribunal
III - Les procès-verbaux

Livre.VII : L'instruction
I - Les interrog. publics
II - Les interrog. de la prison
III - Les témoins

Livre.VIII : Le jugement
I - L'accusation
II - Les douze articles
III - Les consultations...
IV - La réponse de...

Livre.IX : L'abjuration
I - Le cimetière de St-Ouen
II - La relapse

Livre.X : Le supplice
I - La visite à la prison
II - La pl. du Vieux-marché

Livre.XI : La réhabilitation
I - La mémoire de Jeanne...
II - Le second procès...

Livre.XII : L'histoire

I - Les contemporains...
II - L'inspiration de J.d'Arc




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