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13 décembre 2019  

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Livre XI - La réhabilitation - Le procès
I - La mémoire de Jeanne et la fausse Jeanne - p.295 à 311

es Anglais en étaient donc venus à leurs fins: Jeanne d'Arc n'était plus. Mais l'empire qu'elle avait pris dans l'opinion publique devait-il périr avec elle ? Ils n'en étaient plus aussi assurés ; et à l'heure même où ils avaient cru vaincre, ils commencèrent à douter de leur victoire. Dès qu'elle eut expiré, ils commandèrent au bourreau d'écarter un peu la flamme, afin qu'on la vît morte, — afin qu'on la vît nue, si l'on en croit un de leurs plus fougueux partisans. Ils avaient peur qu'on ne la prît pour un esprit ou qu'on ne dît qu'elle avait échappé. Puis on rendit au feu sa proie, afin de la réduire en cendres, et ses cendres, par ordre du cardinal, furent jetées dans la Seine. On redoutait jusqu'à la vertu que le peuple, le peuple de la Normandie, antique berceau des rois d'Angleterre, aurait cherchée dans ses reliques. Tout le monde, en effet, la proclamait sainte, et non seulement son confesseur ou les hommes qui avaient pris part à son procès, comme Pierre Maurice, comme Jean Alespée, qui s'écriait en pleurant : « Je voudrais que mon âme fût où je crois qu'est l'âme de cette femme, » mais ses ennemis, et les plus furieux. Un Anglais, qui la haïssait mortellement, avait juré d'apporter au bûcher une fascine, pour que Jeanne fût en quelque sorte brûlée de sa main. Il accourut pendant l'exécution et jeta dans le feu sa fascine, mais, entendant Jeanne qui invoquait le nom de Jésus, il demeura comme foudroyé, et il allait ensuite exprimant son repentir, et disant qu'au moment de sa mort il avait vu une colombe s'envoler de la flamme. Plusieurs prétendaient avoir lu, comme écrit dans la flamme, le nom de Jésus que Jeanne prononçait. Le bourreau lui-même rendait témoignage qu'elle était morte par tyrannie; il déclarait qu'au milieu des cendres son cœur était resté intact et plein de sang, et il courait au couvent des frères prêcheurs, disant qu'il craignait fort d'être damné pour avoir brûlé une sainte femme. Ce sentiment avait pénétré jusque dans les conseils de la Couronne. Tressart, secrétaire du roi, disait tout haut que c'était une sainte, et les complices de sa mort, des damnés; et il s'écriait dans sa douleur, en revenant du lieu du supplice : « Nous sommes tous perdus, c'est une sainte qu'on a brûlée (1). »

   

  Ce fut le cri public, et vainement essaya-t-on de réprimer, par quelques actes de sévérité, ces murmures. Des gens du peuple montraient au doigt ceux qui avaient pris part au procès ; l'horreur publique s'attacha à leur personne et les poursuivit jusqu'au delà du tombeau. On invoquait sur eux le jugement de Dieu. On disait (à tort pour plusieurs peut-être) que tous ceux qui s'étaient rendus coupables de la mort de Jeanne avaient fini d'une mort honteuse, et l'on citait l'évêque de Beauvais, frappé d'apoplexie pendant qu'on lui faisait la barbe; N. Midi, le prédicateur du Vieux-Marché, atteint de la lèpre peu de jours après son sermon ; Loyseleur, le traître, mort subitement à Bâle, et le promoteur J. d'Estivet, dont on faisait retrouver le cadavre aux portes de Rouen dans un bourbier (2).

  Mais les coupables ne sont pas seulement ceux qui ont fait ou ordonné le procès : les Bedford, les Winchester, les Warwick et leurs pareils ; ce sont encore ceux qui l'ont laissé faire. Rien dans cette histoire si remplie de prodiges et si souillée d'infamies, rien de plus surprenant au premier abord et de plus révoltant, quand on y regarde, que la conduite de la cour de France envers la Pucelle. Jeanne est prise à Compiègne ; elle est gardée à la frontière, elle appartient à un seigneur qui ne demande qu'à tirer le meilleur parti de sa bonne fortune ; elle est sous la haute main du duc de Bourgogne, qu'elle combattait comme un allié de l'Angleterre, mais qu'elle a toujours respecté, ménagé comme un fils de la France : — nulle tentative pour l'enlever par un coup de main, nulle démarche pour la racheter à prix d'argent, pour surenchérir sur l'offre des Anglais, quand, pour contre-balancer les efforts de leur haine, on a les remords du vendeur et les prières de sa famille ; nulle négociation avec un prince dont les ressentiments s'étaient déjà fort adoucis, qui avait accepté plusieurs trêves, qui devait bientôt faire la paix. Jeanne est donc livrée aux Anglais. Avec eux, point de négociation praticable : ils savent le prix de ce qu'ils tiennent,

                                      Et ne l'eussent donné pour Londres,
                                      Car cuidoient avoir tout gagné.

Mais il n'est point impossible de la leur arracher. Les Anglais sont toujours frappés de terreur : sept mois après qu'elle a été prise, on trouve encore un édit rendu « contre ceux qui fuient effrayés par les enchantements de la Pucelle. » Ils croient que le charme reste attaché à sa personne : ils n'osent pas, elle vivante, attaquer une place où l'ennemi les brave presque aux portes de Rouen (Louviers). Si on les attaque, seront-ils plus forts ? Puisque ce n'est pas le génie militaire qu'ils craignent dans la Pucelle, craindront-ils moins son inspiration en ceux qui combattront non plus seulement avec elle, mais pour elle ? et, dans ces conditions, le château de Rouen saura-t-il mieux résister que les bastilles d'Orléans ? Mais ceux qui, avant le voyage de Reims et pour en détourner, parlaient d'attaquer la Normandie, se taisent; et ceux qui, ayant suivi de bon gré la Pucelle à Orléans, à Patay, à Reims, à Paris, iraient bien plus volontiers encore la chercher à Rouen, sont comme enchaînés (3).

  Il y a plus : les Anglais ne veulent pas seulement frapper Jeanne, ils veulent perdre sa mission avec elle ; ils la font juger comme hérétique. Dans ce procès, qui lui est fait au nom de l'Église, Jeanne demande des juges qui ne soient pas seulement à l'ennemi ; elle en appelle au Pape et au concile. Pas une lettre de l'archevêque de Reims, chancelier de France, à l'évêque de Beauvais, le meneur du procès, son suffragant, pour qu'il lui donne au moins connaissance de la procédure ; pas une démarche du roi auprès du Pape, pour qu'il relève cet appel et ne laisse pas se consommer, au nom de l'Église, un crime judiciaire dont l'opprobre doit rester à ceux qui l'ont accompli. Il y a, il est vrai, une lettre de l'archevêque de Reims non à son suffragant, mais à ses diocésains ; et c'est elle qui donne le secret de cette manière d'agir et en dévoile la honte : lettre qu'on aurait pu révoquer en doute comme ne nous étant venue que par extrait, mais qui trouve dans toute la conduite de la Cour une trop malheureuse confirmation. C'est de propos délibéré que Jeanne, prise à Compiègne, est abandonnée à son sort ; et sa mort même entre dans les calculs de ces politiques détestables qui, s'appropriant les fruits de ses triomphes, veulent faire peser sur elle, comme par un jugement de Dieu, ses revers dont ils sont les auteurs. Aux Pierre Cauchon, aux d'Estivet, aux Loyseleur, aux Bedford, aux Winchester, aux Warwick, il faut donc associer les Regnault de Chartres, les La Trémouille et tous ces tristes personnages qui, pour garder leur ascendant dans les conseils du roi, ont sacrifié, avec Jeanne, le prince, la patrie et Dieu même : car ils ont, autant qu'il était en eux, infirmé ses oracles, en abandonnant la Pucelle aux mains de ceux qu'elle avait pour mission de chasser (4).

  Les Anglais ne s'arrêtèrent point dans leur déplorable triomphe. L'impression que la mort de Jeanne avait faite sur le peuple de Rouen et jusque sur les hommes de leur parti, de leur conseil, leur signalait un péril à conjurer. Ils étaient en présence de l'opinion publique : ils voulurent la mettre de leur côté, et, en même temps qu'ils délivraient aux juges et autres des lettres de garantie qui, sans les décharger devant l'opinion de leur part au procès, en revendiquaient toute la responsabilité pour l'Angleterre, ils en tentaient l'apologie par des lettres qui sont le digne couronnement de cette œuvre abominable : lettres adressées au nom du roi, en latin, à l'empereur, aux rois et à tous les princes de la chrétienté, et en français aux prélats, aux ducs, comtes, seigneurs, et à toutes les villes de France.

           

  C'est le venin de l'accusation et le fiel des douze articles confits dans la plus mielleuse protestation de zèle pour la foi, de pitié pour la coupable, de sollicitude pour tout le peuple chrétien. Le roi d'Angleterre, c'est-à-dire le régent au nom de cet enfant, rappelle la prétendue mission de Jeanne et ses apparitions mensongères ; comme elle a séduit et entraîné les peuples, et comment, par la miséricorde de Dieu, elle est tombée entre ses mains. Il aurait pu, à cause des grands dommages que son peuple en a reçus, en faire justice par ses officiers (— faire périr une prisonnière de guerre qu'il avait non pas prise, mais achetée de ceux qui l'avaient prise !), mais il avait accédé à la requête des juges ecclésiastiques qui la réclamaient pour ses crimes contre la foi. Ils l'ont fort longuement interrogée, ils ont soumis ses réponses aux docteurs et aux maîtres de l'Université de Paris, qui l'ont trouvée superstitieuse, divinatrice, idolâtre, blasphématrice envers Dieu et les saints, schismatique, infidèle. Néanmoins, pour guérir cette malheureuse pécheresse de ses maux extrêmes, ils n'ont point épargné les exhortations charitables : mais l'esprit d'orgueil dominait en elle, et son cœur de fer ne s'est pas laissé amollir. Elle affirmait n'avoir rien fait que par le commandement de Dieu et des saintes qui se montraient à elle ; elle ne reconnaissait aucun juge sur la terre; elle ne voulait se soumettre qu'à Dieu, rejetant le jugement du Pape, du concile général et de l'Église universelle (— c'est au Pape et au concile général qu'elle en avait appelé). Les juges, voyant son endurcissement, la firent paraître devant le peuple, et, après une prédication publique, commençaient à prononcer la sentence, quand elle se ravisa. Grande fut la joie des juges, qui espéraient sauver son âme et son corps. On la fit abjurer ; elle signa la formule de sa main, et notre pieuse mère la sainte Église, se réjouissant sur la pécheresse repentante et voulant ramener cette brebis égarée au bercail, l'envoya, pour sa salutaire pénitence, en prison : mais le feu de l'orgueil, qui semblait éteint en elle, ne tarda point à « se rembraser en flammes pestilencieuses par les soufflements de l'ennemi. » Elle retomba, la malheureuse, dans ses erreurs ; et les juges, « afin que dorénavant elle ne contaminât les autres membres de Jésus-Christ, » l'abandonnèrent à la justice séculière, qui la condamna à être brûlée. Aux approches de la mort, elle reconnut et confessa que les esprits qui lui étaient apparus étaient des esprits mauvais et mensongers; qu'ils lui avaient faussement promis sa délivrance, qu'ils l'avaient trompée. (— Elle confessa tout le contraire jusqu'au dernier moment, au dire de celui qui ne la quitta que dans les flammes.)

                            

  Telle fut sa fin, continue le roi; et il demande qu'on répande partout ces choses : les rois, les princes, dans leurs États ; les prélats, dans leurs diocèses, « par prédications et sermons publics et autrement, pour le bien et exaltation de notre dite foi et édification du peuple chrétien, surtout dans ces temps extrêmes du monde où l'on voit tant de faux prophètes s'élever contre notre sainte mère l'Église, menaçant de corrompre tout le peuple du Christ, si la divine miséricorde et la diligence de ses ministres fidèles ne s'appliquaient avec vigilance à rebouter et punir » l'audace de ces réprouvés (8 et 28 juin 1431) (5).

  Une lettre conçue dans le même esprit était adressée en même temps par l'Université de Paris au Pape, à l'empereur et au collége des cardinaux (6). Ces efforts parurent d'abord réussir. En Angleterre et dans les pays bourguignons, la lettre du roi fut reçue comme un oracle. Monstrelet ne trouve rien de mieux que de l'insérer dans son histoire pour y remplir les pages que devaient occuper le procès et la mort de Jeanne d'Arc. Le Bourgeois de Paris, arrivé à cette époque, ne laisse à personne le soin de faire ce récit à sa place : il recueille la fleur des calomnies répandues au procès, avec des raffinements que le procès même n'avait pas connus. La hardiesse des réponses de Jeanne lui est une preuve « qu'elle étoit toute pleine de l'ennemi d'enfer ; et bien y parut, dit-il, car elle voyoit les clercs de l'Université de Paris, qui si humblement la prioient qu'elle se repentît et révoquât de cette malle erreur ! » On devine après cela s'il croit à la sincérité de ses déclarations et à l'iniquité de son supplice. Et pourtant il ne dissimule pas l'émotion que sa mort fit dans Rouen : « Assez avoit là et ailleurs qui disoient qu'elle étoit martyre et pour son droit Seigneur. Autres disoient que non, et que mal avoit fait qui tant l'avoient gardée. Ainsi disoit le peuple ; » et, si ardent Bourguignon qu'il fût lui-même, il évite de se prononcer : « mais, dit-il, quelle mauvaiseté ou bonté qu'elle eût faite, elle fut arse cellui jour (7). »

   

  A Paris, pour retirer du doute l'opinion populaire, on vint en aide à la lettre de Henri VI, comme il y invitait lui-même, par une procession générale et un sermon. Le 4 juillet, un dominicain, l'inquisiteur Le Graverent, exposa à sa manière les faits de Jeanne. Dès l'âge de quatorze ans, elle s'était maintenue « en guise d'homme, » et ses parents l'eussent dès lors fait mourir, s'ils l'eussent pu faire sans blesser leur conscience. Elle les quitta donc « accompagnée de l'ennemi d'enfer, » et depuis vécut « homicide de chrétienté, pleine de feu et de sang, jusques à tant qu'elle fut arse. » Le bon Père ajoutait que, si elle se fût rétractée, on lui eût « baillé pénitence, c'est à savoir, quatre ans en prison à pain et à eau. » Mais comment s'y fût-elle résignée ? « Elle se faisoit servir en la prison comme une dame. » Alors le diable se montra à elle sous la forme de saint Michel, de sainte Catherine et de sainte Marguerite, et lui dit : « Méchante créature, qui par peur as laissé ton habit : n'aie pas peur, nous te garderons moult bien de tous. » Aussitôt, sans plus attendre, elle se dépouilla et reprit ses habits d'homme qu'elle avait cachés dans la paillasse de son lit. On la livra donc à la justice laïque. Et elle, se voyant en ce point, appela « les ennemis » qui lui apparaissaient « en guise de saintes. » Mais nul ne vint, « pour invocacion qu'elle sceust faire. » Elle se repentit alors, « mais ce fut trop tard (8). »

  Que les Anglais, après avoir lancé leur manifeste, l'aient accompagné chez eux de ces mensongers commentaires; que le Pape, l'empereur, les princes étrangers, n'ayant d'ailleurs aucun renseignement sur l'affaire, n'y aient pas répondu, cela se comprend : mais comment la cour de France n'a-t-elle rien fait pour les éclairer à son tour ? En France, on ne s'associe point aux déclarations du roi d'Angleterre, sans doute, mais on se tait. Même dans les circonstances où il faut parler des derniers événements, Jeanne est passée sous silence. Dans une assemblée d'États tenue à Blois, Jean Juvénal des Ursins, rappelant les prodigieux succès du roi, en remercie Dieu « qui a donné courage à une petite compagnie d'hommes de ce entreprendre, » sans dire un mot de la Pucelle. Même silence dans une lettre apologétique de Philelphe à Charles VII : silence honteux, mais vraiment d'accord avec la politique égoïste qui a laissé périr Jeanne d'Arc. Si la cour de France n'avait pas, comme celle d'Angleterre, intérêt à perdre sa mémoire, elle éprouvait le besoin de l'effacer: car, si Jeanne était une sainte, les Anglais, battus par elle, étaient-ils plus coupables de l'avoir fait mourir que les Français, sauvés par elle, de n'avoir rien tenté pour sa délivrance (9) ?

  Cependant cette mémoire n'était pas de celles qui s'effacent. Elle vivait dans le peuple, et la mort même de Jeanne, qui pouvait ébranler la foi en sa mission chez ceux qui ne l'avaient pas vue mourir, était pour plusieurs un sujet de doute. On y croyait si peu que, cinq ans après, une femme parut en Lorraine au voisinage du pays de Jeanne d'Arc, et se fit accueillir de tous comme étant la Pucelle. Le doyen de Saint-Thibaut de Metz raconte comment, le 20 mai 1436, elle vint, sous le nom de Claude, à la Grange-aux-Hormes, où elle vit plusieurs seigneurs de Metz, et où, dit-il, elle reçut le même jour ses deux frères qui la croyaient brûlée, et qui la reconnurent comme elle les reconnut (le second point serait moins étonnant). On lui donna un cheval, des armes : elle sauta sur le cheval, dit plusieurs choses qui ne laissèrent plus douter qu'elle ne fût la Pucelle Jeanne de France, celle qui mena sacrer le roi Charles à Reims. Après divers voyages à Marville, à Arlon, à Cologne, tenant peu, ce semble, à son surnom, elle épousa Messire Robert des Armoises; et l'on trouve un contrat de vente où elle figure avec son mari sous le nom de Jeanne du Lis, la Pucelle de France, dame de Tichiemont (7 nov. 1436) (10).

  Ce qu'il y a de plus surprenant, c'est que cette Pucelle mariée ait été prise au sérieux et dans Orléans et dans la propre famille de Jeanne d'Arc. Les comptes d'Orléans établissent que la ville reçut d'elle et lui envoya des messages ; qu'elle donna même de l'argent à Jean du Lis (Jean d'Arc) pour qu'il allât rejoindre sa sœur. Les choses n'en demeurèrent pas là. Après avoir été en Italie où assurément elle n'alla pas voir le Pape, mais où elle prit service dans ses troupes, la fausse Jeanne vint en France, et paraît avoir reçu des hommes d'armes avec lesquels elle guerroya dans le Poitou (1436). Elle y était encore en 1438. En 1439, elle osa venir à Orléans ! On l'y trouve, dans les comptes de la ville, sous son nom de dame : « Le 28 de juillet, pour dix pintes et chopines de vin présentées à Jehanne des Armoises, 14 s. p., etc. » Et c'est bien Jeanne d'Arc, la Pucelle d'Orléans, que l'on entend traiter ainsi. Le jour de son départ, les Orléanais, par une délibération spéciale de leur conseil, lui firent don de 210 l. p. « pour le bien qu'elle a fait à la dicte ville durant le siége. » Par une compensation bien naturelle, le service annuel qu'on célébrait pour le repos de son âme était supprimé.

  Ces hommages étaient une insulte à la mémoire de la Pucelle. Comment le peuple d'Orléans a-t-il pu être abusé à ce point ? Comment le roi se fit-il complice de cette intrigue ? Car on ne peut admettre qu'il en ait été dupe un seul instant, et l'aventure par laquelle Pierre Sala rapporte qu'on découvrit la vérité a plus d'une marque d'invraisemblance. Le roi n'aurait pas dû être « si ébahi » cette fois que la Pucelle le reconnût, et la fausse Jeanne devait être bien peu ferme dans son rôle pour se déconcerter au premier salut du prince: aussi en fait-on un miracle. Le roi a-t-il dissimulé, tant qu'il pensa pouvoir tirer parti de l'erreur populaire ? Quoi qu'il en soit, il put voir bientôt qu'on ne refaisait point une mission de Jeanne d'Arc, même avec le prestige de son nom. En cette année 1439, le maréchal de Rais la fit remplacer dans le commandement d'une troupe qu'il dirigea contre Le Mans, et bientôt on acheva de faire tomber le masque. Comme les Parisiens, apprenant qu'elle était proche et quelle avait reçu à Orléans un grand accueil, disaient que c'était la Pucelle, l'Université et le Parlement la firent venir, bon gré, mal gré, à Paris. Ils voulurent que le peuple la vît tout à son aise au palais, sur la pierre de marbre, en la grand'cour. Là, elle dut raconter sa vie, qui n'était pas de tout point fort édifiante. Puis on la laissa retourner à la guerre, mais dès lors on ne parla plus d'elle. On n'en parla que pour compenser,à force d'outrages, les honneurs qu'on lui avait rendus (11).



                                                


Source : Jeanne d'Arc - Henri Wallon - 5° éd. 1879

Notes :
1 Flammes écartées afin qu'on la vît morte: t. III, p. 191 (J. Riquier) ; — afin qu'on la vît nue: « Et là fut bientost esteinte et sa robe toute arse, et puis le feu tiré arrière ; et fut vue de tout le peuple toutte nue, et tous les secrez qui peuvent estre ou doibvent en femme, pour oster les doubtes du peuple. » T. IV, p. 471 (Bourgeois de Paris). Les ennemis de Jeanne ne sont pas incapables de cette vilenie : c'est une victoire digne du milord qui ne l'avait pu vaincre dans ses fers. Le Bourgeois ajoute : « Et quant ils l'orent assez à leur gré vue toute morte liée a l'estasche, le bourrel remist le feu grant sus sa poure charongne. » Pauvre charogne ! voilà toute la marque de compassion du Bourgeois de Paris.
Cendres jetées à la Seine : t. III, p. 48 (Margrerite). « Et fut la pourre (poudre) de son corps gettée par sacqs en la rivière, affin que jamais sorcherie ou mauvaisté on n'en peuist faire ne proposer. » (Bibl. nat. Ms. Cordeliers n° 16, f° 507, v°, cité par Vallet de Viriville, Histoire de Charles VII, t. II. p. 234.)
Jeanne sainte : t. III, p. 168 (Ladvenu) ; p. 50 (P. Maurice); p. 191 (J. Alespée) : « Vellem quod anima mea esset ubi credo animam istius mulieris esse. » — La colombe: t. II, p. 352. L'Averdy suit la leçon de flamma qu'on trouve pour la première fois dans Paul Manuce. M. Quicherat a maintenu la leçon de Francia comme il le devait, conformément à tous les manuscrits : mais on ne peut méconnaître que l'autre, si peu autorisée au point de vue de la critique du texte, est plus conforme au sens général du passage. De Francia, quelque explication qu'on en puisse donner, paraît être une faute, fût-ce dans le texte original.
Le nom de Jésus : « Et audivit a multis quod visum fuit nomen JHESUS inscriptum in flamma ignis in quo fuit combusta. » T. II, p. 372 (Th. Marie).
Le bourreau : « Quod tyrannice ipsa passa fuerat mortem. » T. II, p. 366 (Ladvenu) ; — « Quod. corpore igne cremato et in pulvere redacto, remansit cor illæsum et sanguine plenum. » T. III, p. 160 (Massieu). — « Quod valde timebat quin esset damnatus, quia combusserat unam sanctam mulierem. » T. II, p. 352 (Is. de La Pierre).
J. Tressart : « Nos sumus omnes perditi, quia una sancta persona fuit combusta. » T. III, p. 182; cf. t. II, p. 307 et 347 (P. Cusquel). Le greffier Manchon témoigne naïvement de sa propre douleur : « Et dit le déposant que jamais ne ploura tant pour chose qui lui advint, et que par ung mois après ne s'en pouvoit bonnement appaiser. Pourquoy, d'une partie de l'argent qu'il avoit eu du procès, il acheta un petit messel, qu'il a encores, affin qu'il eust cause de prier pour elle. » T. II, p. 15.

2 Cri public : « Communis fama erat et quasi totus populus murmurabat quia eidem Johannæ fiebat magna injuria et injustitia. » T. III, p. 181 (Cusquel); cf. t. II, p. 363 (P. Miget). Un religieux dominicain fut poursuivi, et, grâce à sa rétractation, condamné seulement à la prison, pour avoir dit qu'on avait mal fait de la condamner. T. I, p. 493-496.
Horreur pour les juges : « Magnam notam a popularibus incurrerunt ; nam, postquam ipsa Johanna fuit igne cremata, populares ostendebant illos qui interfuerant et abhorrebant. » T. III, p. 165 (G. Colles).
Jugement de Dieu : L'évêque de Beauvais et N. Midi, ibid. ; Loyseleur et J. d'Estivet, ibid., p. 62 (id.). — La rumeur populaire a pu exagérer ces faits ou en dénaturer les circonstances. D'Estivet vivait encore en 1437 ; Nicolas Midi était mort à l'époque du procès de réhabilitation, mais il figurait encore parmi les docteurs de l'Université après la pleine restauration de Charles VII. (Voy. Du Boulai, Hist. de l'Univ. de Paris, t. V, p. 442). Mais cette altération même de l'exacte vérité prouve que l'opinion publique réclamait pour Jeanne la vengeance du ciel. Au reste, M. Ch. de Beaurepaire a fait l'observation que la plupart des hommes qui avaient faussement accusé Jeanne de ne point se soumettre à l'Église furent excommuniés par l'Église. L'évêque de Beauvais lui-même fut excommunié à Bâle pour n'avoir pas payé une redevance dont il était tenu envers Rome. S'il est mort laissant un testament, cela ne contredit pas la réalité de sa mort subite. S'il fut maintenu dans les Obituaires de Rouen (Ch. de Beaurepaire, Recherches, p. 121), cela peut être une dette pour des bienfaits reçus, mais ne fait pas une réhabilitation.

3 Et ne l'eussent donnée pour Londres: Martial d'Auvergne, Vigiles de Charles VII (Procès, t. V. p. 74). — De Fugitivis ab exercitu quos terriculamenta Puellæ exanimaverant arrestandis, 12 déc. 1430. Rymer, t. X, p. 472. — Louviers. On trouve pourtant la trace d'une tentative de 36 lances et 89 archers « espérans entrer en cette ville et la réduire en l'obéissance du dit seigneur (le roi d'Angleterre), » à la date du 13 avril 1431. Dès le lendemain de la mort de la Pucelle (31 mai), on fait de nouveaux préparatifs. Voy. le Catalogue Teulet, p. 392, et l'appendice n°22.

4 Lettre de l'archevêque de Reims: t. V, p. 168. Voy. ci-dessus, p. 7. — Le pape Martin V (mort le 21 février 1431), et après lui Eugène IV, étaient dans les meilleurs rapports avec la France.

5 Lettres de garantie : 12 juin 1431. Ces lettres, bien connues des témoins au procès de réhabilitation (t. III, p. 56 (évêque de Noyon), p. 181 (G. Colles), p. 166 (M. Ladvenu)], y ont été intégralement reproduites, ibid., p. 241-244. Voy. ci-dessus, p. 33, et l'appendice n°14.
Lettre du roi à l'empereur, etc. (en latin) ; aux prélats, ducs, etc., de France (en français) ; Procès, t. I, p. 485-493.

6 Lettres de l'Université: ibid., p. 496.

7 Monstrelet : voir sa chronique, II, 105 ; de même Châtelain, II, 47, t. II, p. 202 de l'édit. de M. Kervyn de Lettenhove.
Rumeurs anglo-bourguignonnes sur la Pucelle: « Armée en guise d'homme, ung gros baston en sa main, et quant aucun de ses gens mesprenoit, elle frappoit dessus de son baston grans coups, en manière de femme très-cruelle.... Item, en plusieurs lieux elle fist tuer hommes et femmes, tout (tant?) en bataille, comme de vengeance volontaire. » Procès, t. IV, p. 469 et 470 (Bourgeois de Paris).
Opinion du Bourgeois de Paris sur le procès: ibid., p. 470.

8 Procession et prédication de Paris: ibid., p. 471-473.

9 Juvénal des Ursins et Philelphe: Voy. J. Quicherat, Aperçus nouv., p. 156.

10 Doutes sur la mort de la Pucelle: «Et il y avoit adonc maintes personnes qui estoient moult abusez d'elle, qui croyoient fermement que par sa sainteté elle se fust eschappée du feu, et qu'on eust arse une autre cuidant que ce fust elle. » T. IV, p. 474 (Bourgeois de Paris). Le Bourgeois n'en croit rien, mais d'autres doutèrent au moins, même en Normandie. Un chroniqueur normand dit : « Finablement la firent ardre publiquement, ou autre femme en semblable d'elle ; de quoy moult de gens ont esté et encores sont de diverses opinions. » (Procès, t. IV, p. 344.) En 1503, Symphorien Champier, dans la Nef des Dames, dit encore des Anglais : « qu'ils la brûlèrent à Rouen. Ce disent-ils, néanmoins que les François le nyent. » (Ibid., p. 344.) Les Grecs de Constantinople refusaient même de croire que les Anglais eussent pu la prendre. T. IV, p. 532 (Bertrandon de la Broquière). L'Averdy, devant ces doutes, se donne encore la peine de prouver que c'est bien Jeanne qui fut brûlée à Rouen. (Notice des manuscrits, t. III. p. 464.)
La fausse Pucelle: Voyez les documents réunis par M. J. Quicherat, t. V, p. 321 et suiv. Lebrun des Charmettes (t. IV, p. 300) n'est pas éloigné de croire que la fausse Jeanne soit la sœur de la Pucelle. Il a pour lui le silence absolu de l'histoire, mais il est douteux que personne y voie un argument. — Le doyen de Saint-Thibaud: Procès, t. V, p. 321. Dans une rédaction postérieure de sa Chronique, le fait est répété, mais la fraude est reconnue (ibid., p. 323). — Contrat de vente: « Nous Robert des Harmoises, chevalier seigneur de Thichiemont, et Jehanne du Lys, la Pucelle de France, dame dudit Thichiemont, ma femme. » etc. Ibid., p. 328. (Extrait de D. Calmet, Hist. de Lorraine, t. III, col. 195.).

11 La fausse Pucelle à Orléans : Procès, t. V, p. 326 et. suiv. Pierre Sala, t. IV, p. 281, et l'appendice n°23 à la fin de ce volume.

 

Jeanne d'Arc
Henri Wallon - 5°éd. 1879

Index

Avertissement
Préface

Introduction :

- La guerre de cent ans
- Charles VII et Henri VI
- Le siège d'Orléans

Livre IDomrémy et V...
I - L'enfance de J. d'Arc
II- Le départ

Livre II : Orléans
I - L'épreuve
II - Entrée à Orléans
III - La délivrance d'Orléans

Livre.III : Reims
I - La campagne de la Loire
II - Le sacre
III - La Pucelle

Livre.IV : Paris
I - La mission de J. d'Arc
II - La campagne de Paris
III - L'attaque de Paris

Livre.V :
Compiègne
I - Le séjour sur la Loire
II - Le siège de Compiègne

Livre.VI : Rouen - Les juges
I - Le marché
II - Le tribunal
III - Les procès-verbaux

Livre.VII : L'instruction
I - Les interrog. publics
II - Les interrog. de la prison
III - Les témoins

Livre.VIII : Le jugement
I - L'accusation
II - Les douze articles
III - Les consultations...
IV - La réponse de...

Livre.IX : L'abjuration
I - Le cimetière de St-Ouen
II - La relapse

Livre.X : Le supplice
I - La visite à la prison
II - La pl. du Vieux-marché

Livre.XI : La réhabilitation
I - La mémoire de Jeanne...
II - Le second procès...

Livre.XII : L'histoire

I - Les contemporains...
II - L'inspiration de J.d'Arc




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Jeanne d'Arc, histoire et dictionnaire