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Procès
de réhabilitation
Déposition
de Jean Massieu en 1450 |
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Maistre Jehan Massieu, prebstre, curé
de l'une des portions de l'église parrochialle Sainct-Candres
de Rouen, jadis Doyen de la Chrestienté de Rouen, de l'aage
de cinquante ans ou environ, juré et examiné le cinquiesme
jour de mars ;
Dit qu'il fut au procez de ladicte Jehanne, toutes
les foys qu'elle fut présentée au jugement devant
les juges et clercs ; et à cause de son office, estoit député
clerc de maistre Jehan Benedicite (1),
promotheur en la cause, pour citer ladicte Jehanne et tous autres
qui seroient à évocquer en icelle cause. Et semble
audit déposant, à cause de ce que veit, que on procéda
par haine, par faveur, et en déprimant l'honneur du roy de
France auquel elle servoit, par vengeance et afin de la faire mourir,
et non pas selon raison et l'honneur de Dieu et de la foy catholique.
Meu ad ce dire, car quant monseigneur de Beauvais, qui estoit juge
en la cause, accompaigné de six clercs, c'est assavoir, de
Beaupère, Midy, Morisse, Touraine, Courcelles et Fueillet,
ou aucun autre en son lieu, premièrement l'interroguoit,
devant qu'elle eust donné sa response à ung, ung autre
des assistans lui interjectoit une autre question ; par quoy elle
estoit souvent précipitée et troublée en ses
responses. Et aussi, comme ledit déposant par plusieurs foys
amenast icelle Jehanne du lieu de la prison au lieu de la jurisdiction,
et passoit pardevant la chapelle du chasteau, et icellui déposant
souffrist, à la requeste de ladicte Jehanne, qu'en passant
elle feist son oraison : pour quoy, icellui déposant fut
de ce plusieurs foys reprins par ledit Benedicite, promotheur
de ladicte cause, en luy disant : "Truant, qui te fait si hardy
de laisser approcher celle putain excommuniée de l'Eglise,
sans licence ? Je te ferai mettre en telle tour, que tu ne verras
lune ne soleil d'icy à ung mois, si tu le fais plus."
Et quant ledit promotheur apperceut que ledit déposant n'obéissoit
point ad ce, ledit Benedicite se mist par plusieurs fois
au devant de l'huis de la chapelle, entre iceulx déposant
et Jehanne, pour empescher qu'elle ne feist son oraison devant ladicte
chapelle ; et demandoit expressément ladicte Jehanne : "Cy
est le corps de Jhesus-Crist ?" Meu aussi ad ce, car [quant]
il la ramena en la prison de devant les juges, la quarte ou quinte
journée, ung prebstre, appelé maistre Eustache Turquetil,
interrogua ledit déposant, en lui disant : "Que te semble
de ses réponses ? sera-t-elle arse ? que sera-ce ?"
Auquel ledit déposant respondit : "Jusques à
cy je n'ai veu que bien et honneur à elle ; mais je ne sçai
qu'elle sera à la fin ; "Dieu le sçaiche."
Laquelle response fust par ledit prebstre rapportée vers
les gens du Roy, et fust relaté que ledit déposant
n'estoit pas bon pour le Roy ; et à celle occasion fust mandé,
la relevée, par ledit monseigneur de Beauvais, juge, et luy
par [la] desdictes choses en lui disant qu'il se gardast de mesprendre,
ou on lui feroit boire une fois plus que de raison. Et luy semble
que, se n'eust esté le notaire Manchon qui le excusa, il
n'en feust oncques eschappé.
Item dit que quant elle fut menée à Saint-Ouen
pour estre preschée par maistre Guillaume Erard, durant le
preschement, environ la moitié du preschement, après
ce que ladicte Jehanne eust esté moult blasmée par
les parolles dudit prescheur, il commença à s'escrier
à haulte voix, disant : "Ha ! France, tu es bien abusée,
as toujours esté la chambre très-crestienne ; et Charles,
qui se dit roy et de toi gouverneur, s'est adhéré
comme hérectique et scismatique (tel est-il), aux parolles
et fais d'une femme inutille, difamée et de tout deshonneur
plaine ; et non pas lui seulement, mais tout le clergié de
son obéissance et seigneurie, par lequel elle a été
examinée et non reprinse, comme elle a dit. Et dudit roy
reppliqua deux ou trois foys icelles parolles ; et depuis, soy adressant
à ladicte Jehanne, dist en effect, en levant le doy : "C'est
à toi, Jehanne, à qui je parle, et te dy que ton roy
est hérectique et scismatique." A quoy elle respondit
: "Par ma foy, sire, révérence gardée,
car je vous ose bien dire et jurer, sur peine de ma vie, que c'est
le plus noble crestien de tous les crestiens, et qui mieulx aime
la foy et l'église, et n'est point tel que vous dictes."
Et lors ledit prescheur dist à cellui qui parle : Faiz-la
taire.
Item dit que ladicte Jehanne n'eust oncques aucuns conseils
; et luy souvient bien que ledit Loyseleur fut une foys ordonné
à la conseiller, lequel lui estoit contraire, plutost pour
la decevoir que pour la conduire.
Item dit que ledit Érard, à la fin du
preschement, leut une cédulle contenante les articles de
quoy il la causoit de abjurer et révoquer. A quoy ladicte
Jehanne
lui respondit, qu'elle n'entendoit point que c'estoit abjurer, et
que sur ce elle demandoit conseil. Et alors fut dit par ledit Érard
à cellui qui parle, qu'il la conseillast sur cela. Et dont,
après excusacion de ce faire, lui dist que c'estoit à
dire que, s'elle alloit à l'encontre d'aucuns desditz articles,
elle seroit arse ; mais lui conseilloit qu'elle se rapportast à
l'Eglise universelle se elle devoit abjurer lesditz articles ou
non. Laquelle chose elle feit en disant à haulte voix audit
Erard : "Je me rapporte à l'Eglise universelle, se
je les doy abjurer ou non." A quoy luy fut respondu par
ledit Erard : "Tu les abjureras présentement, ou tu
seras arse." Et de faict, avant qu'elle partist de la place,
les abjura, et feit une croix d'une plume que luy bailla ledit déposant.
Item dit icellui qui parle, que, au département
dudit sermon, advisa ladicte Jehanne, qu'elle requist estre menée
aux prisons de l'église, et que raison estoit qu'elle fust
mise aux prisons de l'église, puisque l'église la
condampnoit. La [quelle] chose fut requise à l'évesque
de Beauvais par aucuns des assistans, desquelz il ne sçait
point les noms. A quoy ledit évesque respondit : "Menez-la
au chasteau dont elle est venue." Et ainsi fut faict. Et ce
jour après disner, en la présence du conseil de l'église,
déposa l'habit d'homme et print habit de femme, ainsi que
ordonné lui estoit. Et lors estoit jeudy ou vendredy après
la Pentecouste, et fut mis l'habit d'homme en ung sac, en la même
chambre où elle estoit détenue prisonnière,
et demoura en garde audit lieu entre les mains de cinq Anglois,
dont en demouroit de nuyt trois en la chambre, et deux dehors, à
l'uys de ladicte chambre. Et sçait de certain celluy qui
parle, que de nuyt elle estoit couchée, ferrée par
les jambes de deux paires de fers à chaaine, et attachée
moult estroitement d'une chaaine traversante par les piedz de son
lict, tenante à une grosse pièce de boys de longueur
de cinq ou six pieds et fermante à clef ; par quoy ne pouvoit
mouvoir de la place. Et quant vint le dimanche matin ensuivant,
qu'il estoit jour de la Trinité, qu'elle se deust lever,
comme elle rapporta et dist à celluy qui parle, demanda à
iceulx Anglois, ses gardes : "Defferrez-moi, si me leverai."
Et lors ung d'iceulx Anglois lui osta ses habillemens de femme,
que avoit sus elle, et vuidèrent le sac ouquel estoit l'habit
d'homme, et ledit habit jettèrent sur elle en luy disant
: "Liève-toi" et mucèrent l'habit de femme
oudit sac. Et ad ce qu'elle disoit, elle se vestit de l'habit d'homme
qu'ilz lui avoient baillé, en disant : "Messieurs,
vous savez qu'il m'est deffendu : sans faulte, je ne le prendray
point." Et néantmoins ne lui en voulurent bailler
d'autre, en tant qu'en cest débat demoura jusques à
l'heure de midy ; et finablement pour nécessité de
corps, fut contraincte de yssir dehors et prendre ledit habit ;
et après qu'elle fust retournée, ne lui en voulurent
point bailler d'autre, nonobstant quelque supplicacion ou requeste
qu'elle en feist.
Interrogué à quel jour elle leur dist
ce qu'il dépose de la relacion d'elle : dit, ce fut le mardy
ensuivant, devant disner, auquel jour le promotheur se despartit
pour aller avec monseigneur de Warwick, et luy qui parle demoura
seul avec elle. Et incontinant demanda à ladicte Jehanne
pourquoy elle avoit reprins ledit habit d'homme ; et elle luy dist
et respondit ce que dessus est dict.
Interrogué s'il fut le dit dimanche, jour de
la Trinité, au chasteau après disner avec les conseils
et gens d'église qui avoient esté mandez pour veoir
comme elle avoit reprins habit d'homme : dit que non , mais les
rencontra auprès du chasteau moult esbahis et espaourez,
et disoient que moult furieusement avoient esté reboutez
par les Anglois à haches et glaives, et appellez traistres,
et plusieurs autres injures.
Item dit que le mercredi ensuivant, jour qu'elle fut
condampnée, et devant qu'elle partist du chasteau, luy fut
apporté le corps de Jesus-Christ irrévérentement,
sans estolle et lumière, dont frère Martin qui l'avoit
confessée, fut mal content ; et pour ce fut renvoyé
quérir une estolle et de la lumière, et ainsi frère
Martin l'administra. Et ce fait, fut menée au Viel-Marché,
et à costé d'elle estoit ledit frère Martin
et cellui qui parle, accompaignés de plus de huict cens (2)
hommes de guerre ayans haches et glaives. Et elle estant au Vieil-Marché,
après la prédicacion, en laquelle elle eust grant
constance, et moult paisiblement l'oyt, monstrant grans signes et
évidences et cleres apparences de sa contricion, penitence
et ferveur de foy, tant par les piteuses et devotes lamentacions
et invocacions de la benoiste Trinité, et de la benoiste
glorieuse Vierge Marie, et de tous les benoistz Saincts de paradis,
en nommant expressément plusieurs d'iceulx Saincts ; èsquelles
dévocions, lamentacions et vraie confession de la foy, en
requérant aussi à toutes manières de gens de
quelques condicions ou estat qu'ilz feussent, tant de son party
que d'autre, mercy très-humblement, en requérant qu'ilz
voulsissent prier pour elle, en leur pardonnant le mal qu'ilz lui
avoient fait, elle persévéra et continua très-longue
espace de temps, comme d'une demye heure, et jusques à la
fin. Dont les juges assistans, et mesme plusieurs Anglois furent
provoqués à grandes larmes et pleurs, et de faict
très amèrement en pleurèrent ; et aucuns et
plusieurs d'iceulx-mesmes Anglois, recongnurent et confessèrent
le nom de Dieu, voyant si notable fin, et estoient joyeulx
d'avoir esté à la fin, disans que ce avoit esté
une bonne femme. Et quant elle fut délaissée par l'Eglise,
celluy qui parle estoit encore avec elle ; et à grande dévocion
demanda à avoir la croix ; et ce oyant un Anglois qui estoit-la
présent (3), en feit une petite
de boys du bout d'un baston qu'il lui bailla ; et dévotement
la receut et la baisa, en faisant piteuses lamentacions et recognicions
à Dieu nostre rédempteur qui avoit souffert en la
croix pour nostre rédempcion ; de laquelle croix elle avoit
le signe et représentacion, et mit icelle croix en son sain,
entre sa chair et ses vestemens. Et oultre demanda humblement à
cellui qui parle, qu'il lui feist avoir la croix de l'église,
afin que continuellement elle la puist veoir jusques à la
mort. Et celluy qui parle feit tant que le clerc de la paroisse
de Sainct-Saulveur lui apporta ; laquelle apportée, elle
l'embrassa moult estroitement et longuement, et la détint
jusques ad ce qu'elle fut lye à l'atache. En tant qu'elle
faisoit lesdictes dévocions et piteuses lamentacions, fut
fort précipité par les Anglois, et mesmement par aucuns
de leurs cappitaines, de leur laisser en leurs mains, pour plustost
la faire mourir, disant à celluy qui parle, qui à
son entendement la reconfortoit en l'escherffaut : "Comment,
prestre, nous ferez vous icy disner ?" Et incontinent, sans
aucune forme ou signe de jugement, la envoyèrent au feu,
en disant au maistre de l'œuvre : "Fay ton office."
Et ainsi fut menée et atachée, et en continuant les
louanges et lamentacions dévotes envers Dieu et ses Saincts,
dès le derrain mot, en trespassant, cria à haulte
voix : "JHESUS !".
Sources
:
- "Procès de Jeanne d'Arc" - Jules Quicherat
- tome II.
Notes :
1 Sobriquet donné au promoteur Jean d'Estivet, "homme
d'église" au langage ordurier.
2 Il y a sur l'original, en interligne, écrit "mil"
d'une encre et écriture différente ce qui ne semble
pas possible, il ne pouvait y avoir huit mille hommes. Un autre
témoignage donne cent-vingt au lieu de huit cents ce qui
est encore plus vraisemblable. (Quicherat).
3 La foule étant contenue par les hommes d'armes, il ne
devait guère y avoir autour du bûcher que des Anglais,
le bourreau et quelques hommes d"église.
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