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30 août 2008  

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Procès de réhabilitation
Déposition de Jean Massieu en 1450


  Maistre Jehan Massieu, prebstre, curé de l'une des portions de l'église parrochialle Sainct-Candres de Rouen, jadis Doyen de la Chrestienté de Rouen, de l'aage de cinquante ans ou environ, juré et examiné le cinquiesme jour de mars ;

  Dit qu'il fut au procez de ladicte Jehanne, toutes les foys qu'elle fut présentée au jugement devant les juges et clercs ; et à cause de son office, estoit député clerc de maistre Jehan Benedicite (1), promotheur en la cause, pour citer ladicte Jehanne et tous autres qui seroient à évocquer en icelle cause. Et semble audit déposant, à cause de ce que veit, que on procéda par haine, par faveur, et en déprimant l'honneur du roy de France auquel elle servoit, par vengeance et afin de la faire mourir, et non pas selon raison et l'honneur de Dieu et de la foy catholique. Meu ad ce dire, car quant monseigneur de Beauvais, qui estoit juge en la cause, accompaigné de six clercs, c'est assavoir, de Beaupère, Midy, Morisse, Touraine, Courcelles et Fueillet, ou aucun autre en son lieu, premièrement l'interroguoit, devant qu'elle eust donné sa response à ung, ung autre des assistans lui interjectoit une autre question ; par quoy elle estoit souvent précipitée et troublée en ses responses. Et aussi, comme ledit déposant par plusieurs foys amenast icelle Jehanne du lieu de la prison au lieu de la jurisdiction, et passoit pardevant la chapelle du chasteau, et icellui déposant souffrist, à la requeste de ladicte Jehanne, qu'en passant elle feist son oraison : pour quoy, icellui déposant fut de ce plusieurs foys reprins par ledit Benedicite, promotheur de ladicte cause, en luy disant : "Truant, qui te fait si hardy de laisser approcher celle putain excommuniée de l'Eglise, sans licence ? Je te ferai mettre en telle tour, que tu ne verras lune ne soleil d'icy à ung mois, si tu le fais plus." Et quant ledit promotheur apperceut que ledit déposant n'obéissoit point ad ce, ledit Benedicite se mist par plusieurs fois au devant de l'huis de la chapelle, entre iceulx déposant et Jehanne, pour empescher qu'elle ne feist son oraison devant ladicte chapelle ; et demandoit expressément ladicte Jehanne : "Cy est le corps de Jhesus-Crist ?" Meu aussi ad ce, car [quant] il la ramena en la prison de devant les juges, la quarte ou quinte journée, ung prebstre, appelé maistre Eustache Turquetil, interrogua ledit déposant, en lui disant : "Que te semble de ses réponses ? sera-t-elle arse ? que sera-ce ?" Auquel ledit déposant respondit : "Jusques à cy je n'ai veu que bien et honneur à elle ; mais je ne sçai qu'elle sera à la fin ; "Dieu le sçaiche." Laquelle response fust par ledit prebstre rapportée vers les gens du Roy, et fust relaté que ledit déposant n'estoit pas bon pour le Roy ; et à celle occasion fust mandé, la relevée, par ledit monseigneur de Beauvais, juge, et luy par [la] desdictes choses en lui disant qu'il se gardast de mesprendre, ou on lui feroit boire une fois plus que de raison. Et luy semble que, se n'eust esté le notaire Manchon qui le excusa, il n'en feust oncques eschappé.

  Item dit que quant elle fut menée à Saint-Ouen pour estre preschée par maistre Guillaume Erard, durant le preschement, environ la moitié du preschement, après ce que ladicte Jehanne eust esté moult blasmée par les parolles dudit prescheur, il commença à s'escrier à haulte voix, disant : "Ha ! France, tu es bien abusée, as toujours esté la chambre très-crestienne ; et Charles, qui se dit roy et de toi gouverneur, s'est adhéré comme hérectique et scismatique (tel est-il), aux parolles et fais d'une femme inutille, difamée et de tout deshonneur plaine ; et non pas lui seulement, mais tout le clergié de son obéissance et seigneurie, par lequel elle a été examinée et non reprinse, comme elle a dit. Et dudit roy reppliqua deux ou trois foys icelles parolles ; et depuis, soy adressant à ladicte Jehanne, dist en effect, en levant le doy : "C'est à toi, Jehanne, à qui je parle, et te dy que ton roy est hérectique et scismatique." A quoy elle respondit : "Par ma foy, sire, révérence gardée, car je vous ose bien dire et jurer, sur peine de ma vie, que c'est le plus noble crestien de tous les crestiens, et qui mieulx aime la foy et l'église, et n'est point tel que vous dictes." Et lors ledit prescheur dist à cellui qui parle : Faiz-la taire.

  Item dit que ladicte Jehanne n'eust oncques aucuns conseils ; et luy souvient bien que ledit Loyseleur fut une foys ordonné à la conseiller, lequel lui estoit contraire, plutost pour la decevoir que pour la conduire.
  Item dit que ledit Érard, à la fin du preschement, leut une cédulle contenante les articles de quoy il la causoit de abjurer et révoquer. A quoy ladicte Jehanne lui respondit, qu'elle n'entendoit point que c'estoit abjurer, et que sur ce elle demandoit conseil. Et alors fut dit par ledit Érard à cellui qui parle, qu'il la conseillast sur cela. Et dont, après excusacion de ce faire, lui dist que c'estoit à dire que, s'elle alloit à l'encontre d'aucuns desditz articles, elle seroit arse ; mais lui conseilloit qu'elle se rapportast à l'Eglise universelle se elle devoit abjurer lesditz articles ou non. Laquelle chose elle feit en disant à haulte voix audit Erard : "Je me rapporte à l'Eglise universelle, se je les doy abjurer ou non." A quoy luy fut respondu par ledit Erard : "Tu les abjureras présentement, ou tu seras arse." Et de faict, avant qu'elle partist de la place, les abjura, et feit une croix d'une plume que luy bailla ledit déposant.
  Item dit icellui qui parle, que, au département dudit sermon, advisa ladicte Jehanne, qu'elle requist estre menée aux prisons de l'église, et que raison estoit qu'elle fust mise aux prisons de l'église, puisque l'église la condampnoit. La [quelle] chose fut requise à l'évesque de Beauvais par aucuns des assistans, desquelz il ne sçait point les noms. A quoy ledit évesque respondit : "Menez-la au chasteau dont elle est venue." Et ainsi fut faict. Et ce jour après disner, en la présence du conseil de l'église, déposa l'habit d'homme et print habit de femme, ainsi que ordonné lui estoit. Et lors estoit jeudy ou vendredy après la Pentecouste, et fut mis l'habit d'homme en ung sac, en la même chambre où elle estoit détenue prisonnière, et demoura en garde audit lieu entre les mains de cinq Anglois, dont en demouroit de nuyt trois en la chambre, et deux dehors, à l'uys de ladicte chambre. Et sçait de certain celluy qui parle, que de nuyt elle estoit couchée, ferrée par les jambes de deux paires de fers à chaaine, et attachée moult estroitement d'une chaaine traversante par les piedz de son lict, tenante à une grosse pièce de boys de longueur de cinq ou six pieds et fermante à clef ; par quoy ne pouvoit mouvoir de la place. Et quant vint le dimanche matin ensuivant, qu'il estoit jour de la Trinité, qu'elle se deust lever, comme elle rapporta et dist à celluy qui parle, demanda à iceulx Anglois, ses gardes : "Defferrez-moi, si me leverai." Et lors ung d'iceulx Anglois lui osta ses habillemens de femme, que avoit sus elle, et vuidèrent le sac ouquel estoit l'habit d'homme, et ledit habit jettèrent sur elle en luy disant : "Liève-toi" et mucèrent l'habit de femme oudit sac. Et ad ce qu'elle disoit, elle se vestit de l'habit d'homme qu'ilz lui avoient baillé, en disant : "Messieurs, vous savez qu'il m'est deffendu : sans faulte, je ne le prendray point." Et néantmoins ne lui en voulurent bailler d'autre, en tant qu'en cest débat demoura jusques à l'heure de midy ; et finablement pour nécessité de corps, fut contraincte de yssir dehors et prendre ledit habit ; et après qu'elle fust retournée, ne lui en voulurent point bailler d'autre, nonobstant quelque supplicacion ou requeste qu'elle en feist.
  Interrogué à quel jour elle leur dist ce qu'il dépose de la relacion d'elle : dit, ce fut le mardy ensuivant, devant disner, auquel jour le promotheur se despartit pour aller avec monseigneur de Warwick, et luy qui parle demoura seul avec elle. Et incontinant demanda à ladicte Jehanne pourquoy elle avoit reprins ledit habit d'homme ; et elle luy dist et respondit ce que dessus est dict.

  Interrogué s'il fut le dit dimanche, jour de la Trinité, au chasteau après disner avec les conseils et gens d'église qui avoient esté mandez pour veoir comme elle avoit reprins habit d'homme : dit que non , mais les rencontra auprès du chasteau moult esbahis et espaourez, et disoient que moult furieusement avoient esté reboutez par les Anglois à haches et glaives, et appellez traistres, et plusieurs autres injures.
  Item dit que le mercredi ensuivant, jour qu'elle fut condampnée, et devant qu'elle partist du chasteau, luy fut apporté le corps de Jesus-Christ irrévérentement, sans estolle et lumière, dont frère Martin qui l'avoit confessée, fut mal content ; et pour ce fut renvoyé quérir une estolle et de la lumière, et ainsi frère Martin l'administra. Et ce fait, fut menée au Viel-Marché, et à costé d'elle estoit ledit frère Martin et cellui qui parle, accompaignés de plus de huict cens (2) hommes de guerre ayans haches et glaives. Et elle estant au Vieil-Marché, après la prédicacion, en laquelle elle eust grant constance, et moult paisiblement l'oyt, monstrant grans signes et évidences et cleres apparences de sa contricion, penitence et ferveur de foy, tant par les piteuses et devotes lamentacions et invocacions de la benoiste Trinité, et de la benoiste glorieuse Vierge Marie, et de tous les benoistz Saincts de paradis, en nommant expressément plusieurs d'iceulx Saincts ; èsquelles dévocions, lamentacions et vraie confession de la foy, en requérant aussi à toutes manières de gens de quelques condicions ou estat qu'ilz feussent, tant de son party que d'autre, mercy très-humblement, en requérant qu'ilz voulsissent prier pour elle, en leur pardonnant le mal qu'ilz lui avoient fait, elle persévéra et continua très-longue espace de temps, comme d'une demye heure, et jusques à la fin. Dont les juges assistans, et mesme plusieurs Anglois furent provoqués à grandes larmes et pleurs, et de faict très amèrement en pleurèrent ; et aucuns et plusieurs d'iceulx-mesmes Anglois, recongnurent et confessèrent le nom de Dieu, voyant si notable fin, et  estoient joyeulx d'avoir esté à la fin, disans que ce avoit esté une bonne femme. Et quant elle fut délaissée par l'Eglise, celluy qui parle estoit encore avec elle ; et à grande dévocion demanda à avoir la croix ; et ce oyant un Anglois qui estoit-la présent (3), en feit une petite de boys du bout d'un baston qu'il lui bailla ; et dévotement la receut et la baisa, en faisant piteuses lamentacions et recognicions à Dieu nostre rédempteur qui avoit souffert en la croix pour nostre rédempcion ; de laquelle croix elle avoit le signe et représentacion, et mit icelle croix en son sain, entre sa chair et ses vestemens. Et oultre demanda humblement à cellui qui parle, qu'il lui feist avoir la croix de l'église, afin que continuellement elle la puist veoir jusques à la mort. Et celluy qui parle feit tant que le clerc de la paroisse de Sainct-Saulveur lui apporta ; laquelle apportée, elle l'embrassa moult estroitement et longuement, et la détint jusques ad ce qu'elle fut lye à l'atache. En tant qu'elle faisoit lesdictes dévocions et piteuses lamentacions, fut fort précipité par les Anglois, et mesmement par aucuns de leurs cappitaines, de leur laisser en leurs mains, pour plustost la faire mourir, disant à celluy qui parle, qui à son entendement la reconfortoit en l'escherffaut : "Comment, prestre, nous ferez vous icy disner ?" Et incontinent, sans aucune forme ou signe de jugement, la envoyèrent au feu, en disant au maistre de l'œuvre : "Fay ton office." Et ainsi fut menée et atachée, et en continuant les louanges et lamentacions dévotes envers Dieu et ses Saincts, dès le derrain mot, en trespassant, cria à haulte voix : "JHESUS !".


Sources :
- "Procès de Jeanne d'Arc" - Jules Quicherat - tome II.


Notes :
1 Sobriquet donné au promoteur Jean d'Estivet, "homme d'église" au langage ordurier.

2 Il y a sur l'original, en interligne, écrit "mil" d'une encre et écriture différente ce qui ne semble pas possible, il ne pouvait y avoir huit mille hommes. Un autre témoignage donne cent-vingt au lieu de huit cents ce qui est encore plus vraisemblable. (Quicherat).

3 La foule étant contenue par les hommes d'armes, il ne devait guère y avoir autour du bûcher que des Anglais, le bourreau et quelques hommes d"église.

 

Procès de réhabilitation
Témoins de 1450 et 1452

Enquête de G. Bouillé en 1450
Fr. Jean Toutmouillé
Fr. Ysembart de La Pierre
Fr. Martin Ladvenu
Fr. Guillaume Duval
Me. Guillaume Manchon
Me. Jean Massieu
Me. Jean Beaupère


Enquête de d'Estouteville en 1452

1er questionnaire de 1452

Les dépositions :

-
Guillaume Manchon
- Pierre Miget
- Ysambart de la Pierre
- Pierre Cusquel
- Martin Ladvenu

2ème question. de 1452

Les dépositions :

- Nicolas Taquel
- M. Pierre Bouchier
- Nicolas de Houppeville
- Jean Massieu
- Nicolas Caval
- Guillaume du Désert
- Guillaume Manchon
- Pierre Cusquel
- Ysambart de La Pierre
- André Marguerie
- Richard de Grouchet
- Pierre Miget
- Martin Ladvenu.
- Jean Lefèvre
- Thomas Marie
- Jean Fave


- Les dépositions - index




maj : 2/01/2007
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