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Procès
de réhabilitation
Déposition
d'Ysambart de La Pierre en 1450 |
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Vénérable et religieuse personne,
frère Isambert De la Pierre, de l'ordre de
Saint-Augustin du convent de Rouen, prebstre, juré et examiné
témoin, le V° jour de mars, l'an de grâce mil quatre
cens quarante-neuf, dit et dépose qu'une fois, luy et plusieurs
autres présens, on admonestoit et sollicitoit ladicte Jehanne
de se submettre à l'Eglise. Sur quoy elle respondit, que
voulontiers se submettoit au Saint-Père, requérant
estre menée à lui, et que point ne se submettroit
au jugement de ses ennemis. Et, quant à ceste heure là,
frère Isambert lui conseilla de se submettre au [général]
concile de Basle, (et) ladicte Jeanne lui demanda que c'estoit que
general concile. Respondit cellui qui parle, que c'estoit congrégacion
de toute l'Eglise universelle et la chrestienté, et qu'en
ce concile y en avoït autant de sa part, comme de la part des
Anglois. Cela oy et entendu, elle commença à crier
: "O ! puisqu'en ce lieu sont aucuns de nostre parti, je
veuil bien me rendre et submettre au concile de Basle."
Et tout incontinent, par grant despit et indignacion, l'évesque
de Beauvais commença à crier : "Taisez-vous,
de par le dyable !" et dist au notaire qu'il se gardast bien
d'escrire la submission qu'elle avoit faicte au général
concile de Basle. A raison de ces choses et plusieurs autres, les
Anglois et leurs officiers menacèrent horriblement ledit
frère Isambert, tellement que s'il ne se taisoit, le gecteroient
en Seine.
Item dit et dépose que, après qu'elle
eust renoncé et abjuré, et reprins habit d'homme,
lui et plusieurs autres furent présens, quant ladicte Jehanne
s'excusoit de ce qu'elle avoit revestu habit d'homme, en disant
et affermant publiquement que les Anglois lui avoient faict ou faict
faire en la prison beaucoup de tort et de violence, quant elle estoit
vestue d'habits de femme ; et de fait, la
veit éplourée, son viaire plain de larmes, deffiguré
et oultraigié en telle sorte que celui qui parle en eut pitié
et compassion.
Item dit et rapporte que devant toute l'assistance,
lorsqu'on la réputoit hérectique obstinée et
rencheue, elle respondit publiquement : "Si vous, Messeigneurs
de l'Eglise, m'eussiez menée et gardée en vos prisons,
par advanture ne me fust-il pas ainsi."
Item dit et dépose que, après l'yssue
et la fin de ceste session et instance, ledit seigneur évesque
de Beauvais dist aux Anglois qui dehors attendoient : "Farowelle
(1), faictes bonne chière, il est faict."
Item dépose ce tesmoing, que l'on demandoit et
proposoit à la povre Jehanne interrogatoires trop difficiles,
subtilz et cauteleux, tellement que les grans clercs et gens bien
lettrez qui estoient là présens, à grant peine
y eussent sceu donner response ; par quoy plusieurs de l'assistence
en murmuroient.
Item dépose icelui tesmoing, que lui mesme en
personne , fut pardevers l'évesque d'Avranches (2),
fort ancien et bon clere, lequel, comme les autres, avoit esté
requis et prié sur ce cas donner son oppinion. Pour ce, ledit
évesque interrogua le tesmoing envoyé par devers lui,
que disoit et déterminoit monseigneur saint Thomas, touchant
la submission que on doit faire à l'église. Et celui
qui parle bailla par escript audit évesque la déterminacion
de saint Thomas, lequel dit : "Es choses douteuses qui touchent
la foy, l'en doit toujours recourir au Pape, ou au général
concile." Le bon évesque fut de cette oppinion, et sembla
estre tout mal content de la délibéracion que on avait
faicte par-deçà de cela. N'a point esté mise
par escript la déterminacion ; ce qu'on a laissé par
malice.
Item dépose celui qui parle, que, après
sa confession et perception du sacrement de l'autel, on donna la
sentence contre elle, et fut déclairée hérectique
et excommuniée.
Item dit et dépose avoir bien veu et clairement
apperceu, à cause qu'il a tousjours esté présent,
assistant à toute la déduction et conclusion du procez,
que le juge séculier ne l'a poinct condamnée à
mort, ne à consumpcion de feu ; et combien que le (dit) juge
lay et séculier se soit comparu et trouvé au lieu
même où elle fut preschée derrenièrement
et délaissée à justice séculière,
toutesfois, sans jugement ou conclusion dudit juge, a esté
livrée entre les mains du bourreau et bruslée, en
disant au bourreau tant seulement, sans autre sentence : "Fais
ton devoir".
Item dépose celui qui parle, que ladicte Jehanne
eut en la fin si grande contricion et si belle repentance, que c'estoit
une chose admirable, en disant parolles si devotes, piteuses et
catholiques, que tous ceulx qui la regardoient, en grant multitude,
pleuroient à chaudes larmes, tellement que le cardinal d'Angleterre
et plusieurs autres Anglois furent contraincts plourer et en avoir
compacion.
Dit oultre plus, que la piteuse femme lui demanda, requist
et supplia humblement, ainsi qu'il estoit près d'elle en
sa fin, qu'il allast en l'église prouchaine, et qu'il lui
apportast la croix, pour la tenir eslevée tout droit devant
ses yeux jusques au pas de la mort, afin que la croix où
Dieu pendist, fust en sa vie continuellement devant sa vue. Dit
oultre, qu'elle estant dedans la flambe, oncques ne cessa jusques
en la fin de résonner et confesser à haulte voix le
saint nom de Jhesus, en implorant et invocant sans cesse l'ayde
des Saincts et Sainctes de paradis ; et encores, qui plus est, en
rendant son esperit et inclinant la teste, proféra le nom
de Jhesus, en signe qu'elle estoit fervente en la foy de Dieu, ainsi
comme nous lisons de saint Ignatius et plusieurs autres martyrs.
Item dit et dépose que, incontinent après
l'exécucion, le bourreau vint à lui et à son
compaignon, frère Martin Ladvenu, frappé et esmeu
d'une merveilleuse repentance et terrible contricion, comme tout
désespéré, craingnant de non savoir jamais
impétrer pardon et indulgence envers Dieu, de ce qu'il avoit
faict à ceste saincte femme. Et disoit et affermoit ledit
bourreau que, nonobstant l'huile, le soufre et le charbon qu'il
avoit appliquez contre les entrailles et le cueur de ladite Jehanne,
toutesfoys il n'avoit pu aucunement consommer ne rendre en cendres
les breuilles ne le cueur ; de quoy estoit autant estonné
comme d'un miracle tout évident."
Sources
:
- "Procès de Jeanne d'Arc" - Jules Quicherat
- tome II.
Notes :
1 C'est le mot anglais Farewell
2 Il s'appelait Jean de Saint-Avit, d'abord abbé de Saint-Denis,
puis appelé au siège épiscopal d'Avranches
vers l'an 1390. En 1432, malgré son grand âge, il
fut incarcéré à Rouen, ayant encouru le soupçon
d'avoir voulu livrer cette ville aux Français. Mort en
1442. (Gallia Chrisliana, t.XI, col. 493)
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